Kenneth White, un « Ecossais extravagant » : essai d’une généalogie pour la géopoétique.

Je me propose de retracer, bien sûr schématiquement, les sources multiples d’un mouvement de pensée qui a vu son actualisation par la création de l’Institut International de Géopoétique en 1989 mais qui est au coeur de l’œuvre de Kenneth White depuis ses premiers écrits des années 60. Je vais cheminer à travers ce vaste champ à l’aide de cette expression un peu provocatrice au premier abord d’ « Ecossais extravagant ».

La géopoétique apparaît comme l’aboutissement, la manifestation finale, intellectuelle, d’une expérience vécue par le poète dès son plus jeune âge dans un contact intime avec la nature élémentale, le rivage et l’arrière-pays du petit village atlantique de Fairlie – au sud-ouest de Glasgow – où se sont déroulées son enfance et son adolescence . La géopoétique prend sa source dans une expérience de plénitude existentielle confirmée rapidement par la lecture de poètes tels que Whitman et par la découverte précoce de la grande pensée de l’Orient – en particulier les Upanishads – qui inscrit l’humain dans la vie du cosmos.
Cette sensation très vive de participation à la vie de la terre, à ses rythmes, a été renforcée a contrario par l’expérience de la grande ville moderne, Glasgow, où White part étudier. Ce désir de terre est renforcé toujours a contrario chez le jeune linguiste et philosophe par l’apprentissage universitaire des modes de pensée qui depuis deux millénaires régentent la culture occidentale en éloignant l’homme de plus en plus de ce qui chez les présocratiques était encore vécu comme une participation au monde. Pour White comme pour d’autres penseurs contemporains cet éloignement conceptuel du vécu immédiat commence à l’avènement de la philosophie grecque, à savoir l’idéalisme platonicien, qui instaure une coupure ontologique entre le corps et l’esprit renforcée par le christianisme – KW se présente dans ce contexte comme « un protestant qui a protesté contre le protestantisme ».
Les sept années d’études puis d’enseignement à l’université qu’il a passées à Glasgow sont présentées dans son livre autobiographique, Dérives, comme sa « Saison en Enfer » – titre qui signale immédiatement l’influence majeure et jamais démentie de Rimbaud. Lorsqu’en fin de semaine l’étudiant White parcourait à pied les quelque quarante kilomètres qui séparent Glasgow de la côte atlantique et de sa famille, c’était en compagnie de Rimbaud, ce « piéton de la grand-route », ce « passant considérable », et pour retrouver au rivage les « oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds» ( FD, p. ¬63) du poète ardennais. A côté de Rimbaud, Nietzsche, découvert lors de la première année d’études mais en dehors de l’université, devient et restera lui aussi un « compagnon de route », et comme Rimbaud et l’Américain Whitman l’un des précurseurs majeurs de la géopoétique. White dans ses essais récents n’aura de cesse que d’invoquer un Nietzsche qui s’écrie : « Restez fidèles à la terre » et Rimbaud qui écrivait: « Si j’ai du goût, ce n’est guère que pour la terre et les pierres. »
Il faut préciser tout de suite que cette relation entre la psyché et la terre qui est au cœur de la géopéotique ne se manifeste pas comme une mimesis, mais au contraire comme une kinesis. L’art qui résulte des expériences immédiates de White et de ses rencontres intellectuelles ne se propose pas d’être descriptif mais de traduire des énergies manifestées dans ce qu’il appelle des « paysages abstraits ».
Voilà pour les premières influences, les premiers apports que je vais développer et préciser en reprenant les deux termes de mon titre, un « Ecossais extravagant ».
Dans la tradition scoto-celtique (et europénne), le terme « Scotus Vagans » (que White traduit en en renforçant et en prolongeant la sémantique, par « Ecossais extravagant »), désignait les moines ou étudiants qui au Moyen Age et à la Renaissance fréquentaient les universités du Continent pour y apprendre ou pour y enseigner. White s’est parfois référé à cette coutume pour expliquer son départ d’Ecosse, un « exil » de motivation purement culturelle qui l’a amené à venir vivre et travailler au pays de Montaigne, de Rimbaud, de Segalen, d’André Breton, d’Artaud, de Cendrars, de Caillois mais aussi de MacOrlan et de Delteil … et la liste est loin d’être limitative. Rappelons dans notre contexte ARDUAN qu’avant de s’installer en Bretagne dans les Côtes d’Armor, White fut de 1967 à 1983 l’hôte de la ville de Pau et un explorateur passionné des Pyrénées, de la Baie de Biscaye, des plages et des forêts landaises qui ont inspiré nombre de ses plus beaux poèmes de Terre de diamant, d’Atlantica, de Les Rives du Silence de Limites et Marges. Dans une tradition de longue fraternité culturelle entre l’Ecosse et la France, rappelons aussi qu’il a occupé la Chaire de Poétique du XXe siècle à la Sorbonne de 1983 à 1996, et qu’il a reçu en 1985 parmi d’autres prix prestigieux le Grand Prix du Rayonnement de la langue française décerné par l’Académie. On peut donc légitimement l’inscrire dans la lignée d’un Scot Erigène, d’un Duns Scot ou d’un George Buchanan dont il se plaît à rappeler qu’il fut au Collège de Guyenne le maître de Montaigne.
Voilà donc pour la définition historique et culturelle de l’ « Ecossais extravagant ». Je vais maintenant, suivant en cela l’exemple de White qui se plait à jouer très sérieusement avec le pluri-sémantisme des mots pour ouvrir son territoire, faire parler davantage cet « Ecossais extravagant ». Pour White, le terme « extravagant » « extra-vagant » est à prendre à un premier niveau dans un sens de mobilité géographique mais surtout dans le sens plus abstrait d’une traversée, à la fois géographique et intellectuelle, des grandes cultures planétaires qui répondent à des paradigmes différents de ceux de notre culture occidentale. White a beaucoup voyagé – surtout il a voyagé loin dans l’espace géographique mais surtout culturel, avec le projet – un mot clé chez lui – d’ouvrir un nouvel espace mental plus vaste que celui de notre Modernité. Cette « extra-vagance » du corps et surtout de l’esprit correspond à ce qu’il dénomme le « nomadisme intellectuel », chez lui un concept-clé lié à la géopoétique.
Au terme d’ « extravagance » White accole volontiers les concept de démesure et d’excentricité qu’il confirme par le néologisme d’ « énormisme » :

Sans remonter aux moines errants (…) et à cette figure du Moyen Age (…) ce Scotus vagans (…)Il me semble (…) qu’il y a toujours dans la mentalité écossaise, dans la littérature écossaise, quelque chose d’extravagant(…)
Il y a les errants. Il y a aussi le substratum écossais, ceux que j’aime appeler les « énormistes » (…) Si les extravagants sont mes frères, les « énormistes » sont mes cousins. (« Dans le sillage de Kentigern », Triade n°2).

A ces termes ou concepts il associe fréquemment des écrivains d’origine celte ou des héros de fictions écossaises (ainsi du romancier Smollett et de ses personnages). Les créateurs celtes favoris du poète sont plus ou moins des hors norme, « é-normes », parce qu’ils sont des forces de la nature et de la culture, qu’il s’agisse d’un Urquhart de Cromarty sur-traducteur de Rabelais, plus rabelaisien que son modèle, d’un Byron (‘à demi écossais de naissance, entièrement écossais par l’éducation’), d’un Carlyle qui fut avec Coleridge le passeur du romantisme allemand en direction des transcendantalistes américains ou d’auteurs contemporains tels que l’Irlandais Yeats, le Gallois John Cowper Powys, l’Ecossais Hugh MacDiarmid ; mais aussi d’un personnage aussi polyvalent que le naturaliste et sociologue Patrick Geddes qui a étudié à Roscoff et enseigné simultanément ou presque en Inde et à Edimbourg avant de fonder à la fin des années 1920 un Collège des Ecossais à Montpellier. Ce sont tous des « polymathes », des penseurs pluridisciplinaires, voire transdisciplinaires, de grands érudits et des innovateurs dans tous les domaines de la culture.
Extravagant, énormiste, énorme. Sans rupture de sens, White passe de « énorme » à « é-norme », hors de la norme ou des normes. Il s’agit toujours d’ « extra-vaguer », c’est-à-dire de sortir des espaces mentaux reçus dans notre culture comme normaux et conformes. Parmi les normes ainsi récusées, nous avons déjà signalé une réfutation de l’idéalisme, platonicien ou non, et plus généralement du dualisme aggravé par le christianisme et par le rationalisme cartésien qui fonde notre Modernité. La géopoétique postule une ontologie, une anthropologie, voire une esthétique autres , pour sortir la culture occidentale d’une « cacotopie » (ainsi White dénomme-t-il l’état ultime de notre culture dichotomisée entre « élitisme creux et vulgarité de masse »). La géopoétique se propose d’explorer une autre manière d’être dans le monde, un autre être-au-monde plus dynamique et plus ouvert :

La géopoétique est fondée sur le désir de l’individu de se situer dans l’univers de la manière la plus dense, la plus intense, la plus ‘vide’ possible (c’est sa base existentielle) et elle implique une résistance à une civilisation, à une société où s’agitent des êtres fractionnés . (CG5, Edit.).

Nous pénétrons ici dans une perspective généalogie proprement scoto-celtique de l’anthropologie. Dans une étude sur « La Tradition Celte : La pensée, la vie et la mort », (p.150-152) , Jean Markale, spécialiste français du celtisme, insiste sur le caractère éminemment non aristotélicien de la psychologie celte, à savoir son refus des compartimentages de l’intellect, et sur la manifestation d’une autre logique liée à une autre relation de la psyché individuelle avec le monde, le «dehors » ou le cosmos :

La philosophie druidique était « non aristotélicienne » et appartenait à une tendance qu’on peut qualifier de « barbare » au regard de la pensée grecque classique. En fait cette pensée semble très proche de celle des philosophes présocratiques, matérialisme mis à part. En effet, il est impossible (…) de découvrir une référence à la logique binaire et, partant, au manichéisme latant chez les Méditerranéens (…) tout était non pas confondu, mais indifférencié (…) Il y a quelque chose de surréaliste dans leur quête, le but n’étant pas le Vrai, mais le Réel (…) La pensée celte est donc éminemment dialectique (…) Chaque être, chaque chose est le résultat d’une contradiction interne ou externe qui provoque son existence. Chaque être, chaque chose, est un paradoxe. Sans contradiction il ne peut y avoir d’existence.

L’épistémologue Ecossais extravagant White dénonce la logique dualiste communément qualifiée d’aristotélicienne, qu’il considère comme « réductrice ». Il lui substitue une logique « érotique et erratique » qui passe par « le mouvement pluriel de la réalité primordiale » (FD, p.41), pour retrouver « un sol ontologiquement plus riche » (FD, p.49):

La géopoétique relie, d’une certaine manière, science et poésie. Or les relations entre science et poésie sont problématiques en Occident, au moins depuis Platon, et le divorce commence à se faire sentir à partir d’Aristote. (PA, p.229-230).

Pour illustrer davantage l’ « é-normité » de cette psyché celte, White lui-même se réfère à la poésie médiévale d’un Taliesin, d’un Amergein, Llywarch-Hen et Aneurin , dont il se plait à citer les poèmes :

Amergein:

Je suis le vent qui souffle sur la mer
Je suis vague de la mer
Je suis mugissement de la mer
Je suis le taureau aux sept combats
Je suis oiseau de proie sur la falaise
Je suis rayon de soleil
Je suis navigateur habile
Je suis sanglier cruel
Je suis lac dans la plaine
Je suis parole de science…

White suit aussi Taliesin dans ses «migrations» :

J’ai revêtu une multitude d’aspects
avant d’acquérir ma forme définitive
il m’en souvient très clairement :
j’ai été une lance étroite et dorée
j’ai été goutte de pluie dans les airs
j’ai été la plus profonde des étoiles
j’ai été mot parmi les lettres
j’ai été livre dans l’origine…

( FD, p.23 ; repris de la revue 3ème mill n°3, « Un cheminement celte »)

La psyché celte est multiple, contradictoire et ouverte sur un cosmos. Il ne s’agit évidemment pas de métempsychose mais de ce White appelle « conscience cosmique », et qu’après Ferenczi il évoque comme un « sentiment océanique » qui est à ses yeux caractéristique du tempérament celte. Mais dont il précise qu’elle est au cœur d’autres grandes cultures planétaires.
Car il ne s’agit pas d’enfermer la géopoétique dans une revanche du celtisme même pur de tout folklore de pacotille. White illustre dans des essais et dans quelques poèmes la proximité entre la relation cosmique des celtes et celle des présocratiques. Dans un autre champ culturel majeur, il a beaucoup insisté dans les années 70 et 80 – au point d’être parfois placé abusivement dans la mouvance des poètes « beat » américains -, sur la proximité entre cette psyché celte qui ne se coupe pas du monde et la cosmologie orientale indo-tao-bouddhique qui ouvre le moi sur le « çà » (« tu es cela » lit-on dans les Upanishads que White a découverts adolescent). White lui-même écrit, en se référant par ailleurs au grand orientaliste allemand Kuno Meyer,

Ce territoire (celte) n’a jamais connu de système ontologique, si je puis dire (…) Il est instantanéiste, comme la logique bouddhiste. (FD, p.233-234)

L’Ecosse dont il est question ici n’est pas du tout une identité nationale, c’est une terre physique et mentale « primitive », « archaïque », où ces deux aspects, le physique et le mental, ne sont nullement distincts, et où l’Extrême-Orient rencontre l’Extrême-Occident. Bashô et Erigena ne se contredisent pas. Le dernier mot est à la lumière (universelle) (Th, p. 280).

Pour entrer dans la dernière étape et non la moindre d’une ouverture planétaire du champ, il est permis d’affirmer que le projet gépoétique intéresse le devenir de notre culture occidentale. Cette approche d’une psyché multiple, ouverte, d’un moi réintégré de facto dans un cosmos est aussi une proposition de penseurs contemporains revendiqués peu ou prou par White tels que Merleau-Ponty, Deleuze, Michel Foucault, Henri Atlan.
On peut aussi en trouver indirectement confirmation dans l’ouvrage collectif de F.Varela, E.Thomson, E.Rosch, L’Inscription corporelle de l’Esprit Sciences cognitives et expérience humaine (Seuil, 1993). Dans cet essai qui se présente comme une étude phénoménologique de la connaissance, les trois scientifiques se réfèrent à Nietzsche, Husserl, Heidegger et surtout à Merleau-Ponty, mais aussi à l’Ecossais David Hume, tous penseurs familiers de White. Par la méthode expérimentale, ils ont été amenés à dénoncer le concept d’une conscience-objet au profit d’un flux d’énergie. « L’insaisissable esprit humain » (p.9) manifeste « la non-unité du sujet de la cognition » (p.23). « De nombreux philosophes, psychiatres et chercheurs en sciences sociales depuis Nietzsche ont mis en question la conception reçue du soi ou du sujet en tant qu’épicentre de la connaissance, de la cognition, de l’expérience et de l’action. » (p.20).Ils établissent des rapports étroits entre les résultats de leur exploration scientifique de la psyché et la tradition bi-ou tri-millénaire de la psychologie bouddhique. Eux aussi dressent le constat de l’inadéquation de la logique aristotélicienne et du paradigme cosmologique dualiste qui fondait la Modernité.
Le langage diffère entre les scientifiques et le poète White mais les prémisses anthropologiques sont proches sinon identiques. Là où les premiers écrivent : « Le défi que Nietzsche a affronté, et qui a fini par caractériser la tâche de la pensée post-moderne, est de frayer à la pensée et à la pratique un chemin qui renonce aux fondements sans se transformer lui-même en une recherche de nouveaux fondements » (p. 326), le poète, qui a forgé un lexique adapté aux nouveaux concepts, écrit : « L’art nomade, c’est un art qui n’a plus de fondements ontologiques et qui n’a pas de visées métaphysiques » (DEN, p.63).
Je vais conclure cette randonnée scoto-celtique « extra-vagante » « é-orme » en revenant sur le caractère « énorme » du projet géopoétique qui, loin de se présenter comme un simple mouvement artistique, se veut une « science des sciences ». Ainsi « …phénoménologie, topologie de l’être, anthropologie fondamentale et autopoétique constituent des pistes d’approche de cette ‘science-art’ que j’appelle la géopoétique. » (PA, p.197).
J‘espère avoir montré, ou du moins suggéré, que la géopoétique whitienne, prenant sa source dans un passé lointain culturel et psychique, rejoint sans s’y inféoder tout un courant de pensée « postmoderne » pluridisciplinaire né de la cosmologie post-quantique de l’énergie qui surtout dans le dernier tiers du 20ème siècle, a mis en question les fondements de la philosophie, ontologie, et de l’anthropologie occidentale (devenue mondiale), s’efforçant d’ouvrir un nouvel espace.
La question est de savoir si avec ses caractéristiques propres, en particulier à travers une approche de la poésie elle aussi renouvelée, la géopoétique, en fait toute l’œuvre de White d’où elle émerge sera capable de donner à ce nouvel espace le plus de cohérence et d’énergie créatrice.

Sigles et abréviations

FD : La Figure du dehors, Grasset, 1982
CG5 : Cahier de Géopoétique n°5
PA :Le Plateau de l’Albatros, Grasset, 1994
LP : Le Lieu et la Parole, ed.Scorff, 1997
Th : thèse sur le Nomadisme intellectuel soutenue en 1979, non publiée.

Colloque ARDUA – février 2003.

Repris dans « Horizons de Kenneth White » chez Isolato – 2008

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