Le Chemin profond de Kenneth White : Du chamanisme à la géopoétique

Auteur d’une œuvre multiple et une à la fois, qui est l’une des plus puissantes de notre temps, Kenneth White a, dès ses débuts, assigné à l’activité poétique un rôle premier et essentiel dans la vie d’une société humaine. Sans qu’il s’agisse de modèles à imiter, il se réfère volontiers, par exemple, au rôle de la poésie homérique dans la culture grecque et, plus primitivement encore, au rôle du chamane dans un groupe paléolithique, néolithique.

Le but de cet essai est de suivre les traces de ce que l’on pourrait appeler un cheminement chamanique dans l’œuvre de White.
Mais il convient au départ de dépouiller le terme « chamanisme » de sa dénotation et de ses connotations tant historiques que folkloriques, de le rationaliser en quelque sorte, comme le fait White, pour n’en conserver que l’essence ontologique intemporelle.
Le chaman, dans une collectivité, remplit une fonction qui repose sur l’usage thérapeutique de la parole. De par son tempérament et à la suite d’une ascèse, il entre en relation avec les forces de la nature. Il récupère ces forces, les désamorce si nécessaire et les utilise pour préserver ou rétablir par son chant, ses poèmes, l’équilibre et l’harmonie dans sa collectivité. Surtout, il maintient ouvert le rapport entre le groupe humain et le grand univers non humain.
Dans son essai « La danse du chamane sur le glacier », White définit le chaman comme un homme-médecine « capable de vivre (et d’exprimer) la vie totale ». Il s’agit, dit-il, de « retrouver un certain sens de la terre, un certain sens du fondamental et de la perception fraîche du monde ». Et il ajoute : « voilà une bonne base de culture ». Dans « Petit album nomade », il définit la culture comme : « la manière dont l’être humain se conçoit, se travaille et se dirige […] ; il faut un travail sur soi, une auto-poïesis, afin de faire donner à l’être son maximum et il faut un certain horizon vers lequel se diriger… ». L’horizon, c’est cette vie totale, cette énergie sur laquelle a mission de veiller le poète-chaman. L’auto-poïesis correspond à l’ascèse qu’il s’impose pour retrouver par une réintégration cosmique son vrai moi ouvert, qui n’aliène en rien son individualité. White évoque tout ce processus de manière non didactique dans son livre autobiographique Les Limbes incandescents.
Dans un poème, le poète imagine aux temps préhistoriques le chaman, poète mais aussi peintre, qui descend dans les entrailles de la terre et sous une influence sur-rationnelle (une drogue ?), après avoir décoré les parois de la grotte de bisons imposants (« chair splendide, tonitruante »), se livre à une relation érotique avec la terre :

Pour ressortir enfin
humer l’air frais
rassurer la tribu :
la réalité était pleine
pleine jusqu’au centre

il avait fait ce qu’il fallait (Atlantica )

« Pour aller du chamanisme à ce que j’ai appelé la géopoétique, il suffit de quelques pas », dit White dans son essai « La danse du chaman sur le glacier ».
Quelques pas…
Entre autres formes d’humour, White pratique l’understatement.
Disons qu’il s’agit en l’occurrence de quelques pas de géant avec des bottes de sept lieues.

White est né à Glasgow en 1936 dans une famille du prolétariat qui, dans la bonne tradition écossaise, possédait une solide conscience politique et culturelle. Il a trois ans quand sa famille s’installe sur la côte atlantique au sud de Glasgow dans un petit village, Fairlie. Il y connaît une enfance et une adolescence heureuses à vagabonder en solitaire sur le rivage et dans l’arrière-pays boisé. Il vit en complicité avec le monde naturel, les arbres, les pierres, les animaux, se crée des rites dont il découvrira plus tard qu’ils sont ceux de religions naturelles telles que le shinto japonais ; il chamanise spontanément. Il lit beaucoup et découvre entre autres ceux qui deviendront ses principaux « compagnons de voyage » : Rimbaud, Whitman, Nietzsche. Il découvre parallèlement les grands textes de l’hindouisme et du bouddhisme.
Il revient à Glasgow pour y faire des études à l’université – français, allemand, latin et philosophie – qui le mènent à séjourner en Allemagne où il continue de lire Nietzsche, Novalis, Hölderlin, Rilke et Heidegger, et en France, pays de Segalen, Breton, Artaud, Rimbaud.
Étudiant rebelle mais très brillant, en 1963 il devient maître-assistant dans son université. Pendant les quatre années qui suivent il enseigne les Encyclopédistes du XVIIIe siècle et les poètes français du XXe siècle. Il publie à Londres deux volumes de poèmes, la version anglaise des Lettres de Gourgounel, deux volumes de traductions de poèmes d’ André Breton dont l’Ode à Charles Fourier. Mais, en désaccord avec l’orientation que prennent à ses yeux en Grande-Bretagne l’édition, l’enseignement et plus généralement la scène culturelle, il démissionne de son poste au bout de ces quatre ans et, en 1967, revient s’installer en France, avec sa femme Marie-Claude, qui est devenue sa principale traductrice (il écrit ses essais en français mais reste fidèle à un anglais scotique pour sa prose narrative et sa poésie). Ils s’installent d’abord à Pau, puis à partir de 1983 en Bretagne, près de Trébeurden, dans les Côtes-d’Armor.
Revenu en France en 1967, White occupe un poste de lecteur, c’est-à-dire une situation très marginale, et ce jusqu’en 1983 malgré une thèse remarquable soutenue en 1979 sur le nomadisme intellectuel (Gilles Deleuze est un membre de son jury). Mais en 1983 il se voit proposer une chaire de Poétique du XXe siècle à la Sorbonne, et jusqu’en 1996 il y présentera quelques poètes anglophones des XIXe et XXe siècles, surtout américains, qui, d’une manière ou d’une autre, lui sont proches (Whitman, W.C. Williams, Wallace Stevens, Gary Snyder…) et autour desquels il dessine une cartographie culturelle ; il dirige aussi un séminaire où il développe librement les divers thèmes de son nomadisme intellectuel. Il continue à écrire et publier abondamment des livres de prose autobiographique, d’essais et de poèmes, et donne des conférences et des lectures, tant en France qu’à l’étranger. Il reçoit de nombreux prix prestigieux dont, paradoxalement, le prix Médicis étranger pour La Route bleue et en 1985 le grand prix du Rayonnement français de l’Académie française.
En 1996 il décide de se retirer de l’université afin de se consacrer totalement à sa propre création, et au développement de l’Institut international de géopoétique, qu’il a fondé en 1989.
White se situe volontiers dans la descendance des moines celtes qui au Moyen Âge venaient sur le Continent pour répandre la foi et y fonder des monastères. Mais sa foi à lui est « pré-chrétienne ». Il aime à se définir comme « un protestant qui a protesté contre le protestantisme » (ceci dit, il a conservé beaucoup de l’éthique du travail austère du protestantisme). Il essaie d’ouvrir un espace au-delà de la métaphysique dualiste qui est au cœur du christianisme comme de l’idéalisme platonicien et de la logique d’Aristote. Il se tourne vers des penseurs-poètes présocratiques – entre autres Héraclite, qu’il compare volontiers au taoïste chinois Tchouang-tseu.
Et il ne perd jamais de vue le chamanisme .
Le point de départ du projet diversement abordé dans ses poèmes, sa prose et aussi dans ses conférences, est celui de l’énergie première : énergie humaine, énergie de la nature, énergie cosmique. Par définition le cosmos est une « belle totalité » où se rencontrent les contraires élémentaires : par exemple dans la grande peinture chinoise classique où s’équilibrent des éléments naturels exprimant l’évanescent et le permanent, le mouvant et le solide, l’eau, le nuage et le rocher, la forêt et le minéral, tout à fait en dehors de la perspective humaniste présente dans la culture occidentale depuis la Renaissance.
Sur le plan de l’expression, précisons que, malgré son intérêt pour le surréalisme en tant que mouvement de fond, ni pour le contenu ni pour la forme il ne s’agit de l’écriture automatique des surréalistes. White n’en reste pas à ce stade, il procède à tout un travail de tri et d’élaboration, d’« articulation », pour aller « d’une accumulation de faits/vers un poème pluriel//au-delà du général » :

Écrivant aussi
toute la matinée
cette chose qui advient sans bruit
qui prend forme, perd forme, se reforme
entre moi le langage
et la neige
tâtant les adjectifs, tant d’adjectifs
parcourant des verbes
(une belle foison de verbes)
comment dire, quels mots pour cela
midi déjà et si peu
me reste, seulement
frais – douceur – calme
lueur – désagrège…
(Atlantica)

La prosodie poétique de White repose sur une métrique libre mais très travaillée. Tout un ensemble polysémique révèle une grande habileté et un grand savoir-faire, avec des jeux de sonorités claires, des vocables saxons très concrets, des substantifs monosyllabiques qui disent directement la terre, une syntaxe claire et elliptique qui élimine toutes les répétitions et lourdeurs, des images et des comparaisons qui inscrivent la vie mentale dans une géographie physique, des rythmes dynamiques qui souvent semblent suivre ceux de la marche et de la respiration, sans présence excessive du Poète, sans ostentation ni déclamation :

Obscur

Aigle royal
grand cerf rouge
seraient presque
trop grandioses

je choisis pour ma part
cette mousse arctique
sur la face du rocher
qui demeure obscure
(Terre de diamant )

On pense aussi au haïku japonais de dix-sept syllabes qui dit un moment d’« éveil » (de « révélation ») à partir d’un mini événement banal tel qu’un cri d’oiseau où la chute automnale des feuilles, un moment où il y a rencontre entre l’humain tout entier et le « dehors ».

Passage en flèche

Dans L’Oiseau bleu de Bruxelles à Paris
brume sur un champ d’avril
petit pommier tout fleuri
(Terre de diamant)

White définit la géopoétique en deux postulats :
1) Essayez de concevoir un espace mental qui ne soit ni mythique, ni religieux, ni métaphysique, ni psycho-sociologique, ni imaginaire.
La poésie doit cerner la pensée à sa naissance même, dans la sensation, à l’instant précis où cette sensation non encore conceptualisée est toujours inscrite dans le physique et le physiologique, au ras du vécu. Il s’agit de capter par des mots simples, des impressions, des couleurs, des mouvements, des sons et de les dire directement sans les transformer, sans les figer en symboles ou les élaborer en mythes.
2) Essayez de concevoir un espace où, au-delà de leurs frontières séculaires, science, philosophie et poésie se rejoignent d’une manière inédite.
La géopoétique devient un « art-science » : « Quelque chose commence, une pratique, une activité qui n’est ni « philosophique », ni « scientifique », ni « poétique » au sens banal du terme », écrit White dans Une apocalypse tranquille .
Le projet poétique au sens large de Kenneth White s’insère dans le vaste mouvement philosophique, scientifique et esthétique qui depuis au moins le début du XXe siècle manifeste la nécessité de sortir de la métaphysique dualiste, de la coupure ontologique entre l’homme et le monde, une coupure qui a permis la progression exponentielle de la science et des techniques mais qui porte aussi une lourde responsabilité dans l’état névrotique qui affecte notre civilisation et les individus. Ce vaste mouvement transdisciplinaire œuvre à se rapprocher d’un réel plus fondamental, d’un réel qui reconnaît la présence de forces invisibles et de liens entre l’homme et le monde, tel que ce réel s’illustre dans la peinture abstraite (Kandinsky, Mondrian, les expressionnistes lyriques américains) ; dans la musique d’un Xenakis et d’un Stockhausen qui eux aussi proclament qu’ils cherchent à capter ces forces cosmiques ; dans la phénoménologie d’un Husserl et d’un Heidegger ; et surtout dans l’épistémologie post-quantique, qui a mis en défaut à un certain niveau du réel la logique dualiste d’Aristote.
White fait partie de ce mouvement, mais avec des spécificités propres et, à ses yeux, comme aux yeux de ceux qui commencent à pénétrer dans la totalité de son œuvre, essentielles.

Michèle DUCLOS

Poésie/première – n°50 juillet/octobre 2011

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