David Gascoyne et Rimbaud

David Gascoyne est à juste titre associé au surréalisme français, dont il a fait connaître en Grande-Bretagne le mouvement et l’œuvre des principaux créateurs, illustrant dans sa poésie l’écriture automatique avant de s’en éloigner sans jamais renier la quête ontologique d’unité qui caractérise le mouvement. Adolescent prodigue, Gascoyne avait publié un volume de poèmes et un roman quand, à l’âge de 17 ans, en 1933, il fut commandité – sans se faire prier ! par son éditeur londonien Cobden Sanderson pour rencontrer à Paris les représentants du mouvement et écrire un livre sur le sujet. A Short Survey of Surrealism (inédit en français) parut en 1935, précédant de quelques mois la Grande Exposition Surréaliste qui se tint à Londres en 1936. Son adhésion esthétique temporaire mais entière au mouvement se manifeste dans le second volume de ses poèmes dont le titre, Man’s Life is this Meat (La vie de l’homme est cette viande), fut laissé au hasard d’un choix des vocables tirés de la boite de l’imprimeur. Des rencontres parisiennes de Gascoyne avec Max Ernst, Dali et Eluard en particulier, nous restent des traductions nombreuses, reprises dans les Collected Verse Translations (OUP, 1970), la publication en 1935 de son Premier Manifeste anglais du Surréalisme, en français, dans les Cahiers d’Art, et une traduction de Qu’est-ce que le Surréalisme d’André Breton (Faber,1936). Des décennies plus tard, Gascoyne traduisait Les champs Magnétiques écrit par Breton et Soupault ( Magnetic Fields, Londres, Atlas Press, 1985) (qu’il faisait précéder d’une longue présentation reprise dans ses Selected Prose 1934-1996, SPR). ( ),

Si Gascoyne n’a pas laissé d’étude sur Rimbaud ni de traduction de ses poèmes comme il l’a fait pour le mouvement surréaliste (à l’exception d’un long extrait de « Les Déserts de l’amour » paru au printemps 1937 dans la revue Contemporary Poetry and Prose et repris dans ses Selected Verse Translations, et très occasionnellement de quelques poèmes ou extraits de poèmes dans les Selected Prose 1934-1996), il nous semble être en mesure d’affirmer que le poète de Charleville « [son] poète français préféré » a exercé une influence en profondeur au moins aussi profonde et plus régulière diachroniquement sur la pensée de Gascoyne, telle que le révèlent entre autres son roman de jeunesse, Opening Day (OD), le Journal (Jl) qu’il a tenu de 1936 à 1942, et ses écrits en prose, repris dans Selected Prose 1934-1996 rassemblés en 1998 par Roger Scott aux éditions Enitharmon – une influence que l’on peut qualifier de parallèle voire conjointe avec celle des surréalistes ( ) .
La découverte de Rimbaud coïncide dans le temps avec celle des Surréalistes et des grands poètes français de la Modernité :

Sur le chemin de retour de l’école le long de Charing Cross Road je m’arrêtais chez Zimmer et achetai d’anciens numéros de transition et de la Révolution Surréaliste. C’est alors que j’ai voulu lire Rimbaud, Mallarmé, Baudelaire et d’autres dans l’original. J’avais un exemplaire du Gaspard de la Nuit d’ Aloysius Bertrand » (SPR, p.53, Interview to Lucien Jenkins in Stand, vol.33, Spring 1992)

Arrêtons-nous plus précisément sur sa découverte de Rimbaud. Dans sa « Lettre à Fondane » ( écrite en français) du 224/ VII / 37 (Rencontres avec Benjamin Fondane, Arcane 17, coll. Non Lieu , 15 octobre 1984), Gascoyne écrivait :

«Quand j’avais 14 ans, je lisais quelque part un article d’un vieux littérateur des années 1890, Arthur Symons, dans lequel il parlait, d’une façon un peu sommaire, d’Arthur Rimbaud. (…)
Je comprenais immédiatement que Rimbaud était quelqu’un qui me plairait. Bien que je ne pusse guère lire le français, j’achetais ses œuvres et, avec l’aide d’un ami qui parlait français un peu mieux que moi, je me mettais à le traduire, presque mot à mot . Vous admettrez que cette expérience était pour moi des plus révélatrices, des plus déroutantes. (Les phrases des Illuminations, par exemple, sont même plus puissantes dans leur effet évocateur ou hallucinant pour quelqu’un qui connaît mal leur langue que pour un Français) (…)
Pendant une année, je me suis occupé d’écrire un grand livre sur Rimbaud. ( )

Gascoyne fréquente «le Reading Room du British Museum, hanté autrefois par Karl Marx, où j’allais vers la fin de 1935 et le début de 1936 pour lire tout ce qui s’y trouvait au sujet de Rimbaud, sur qui je projetais d’écrire une étude qui devrait faire suite au petit livre que je venais de publier sur le surréalisme. » Rimbaud le voyou de Fondane lui offre « le Rimbaud que mon intuition m’assurait être le vrai, celui qui m’attirait plus que tout autre poète moderne (…) (D. Gascoyne, Rencontres avec Benjamin Fondane, o.c.).

Rimbaud et Gascoyne ont en commun une grande précocité créatrice suivie par un retrait de la scène culturelle lui aussi précoce ; partiel, pour Gascoyne, qui a 16 ans lorsque paraît son premier volume de poèmes, Roman Balcony, 17 pour la publication de son premier (et unique) roman, Opening Day. Sa production se poursuit sous l’invocation du surréalisme puis de l’existentialisme chrétien dans les années trente et quarante, puis, avec des errances plus mentales que géographiques il traverse un long désert de l’inspiration dont il ne se remettra jamais complètement : « Je suis un poète dont la veine créatrice s’est épuisée jeune et puis est devenu fou. J’ai tenté à nouveau d’écrire de la poésie et y ai réussi dans une certaine mesure mais ce n’est pas la même que celle que j’écrivais autrefois. » (SPR, p. 49) ( ). Certes sa carrière ne sera que partiellement et moins brutalement interrompue dans le cas de Gascoyne victime d’un tempérament trop riche et d’une psyché incapable de résister aux pressions d’un monde extérieur vécu dès le départ comme vaguement menaçant. ( ) A la différence du poète ardennais, plus actif et solidement ancré dans son ego, Gascoyne, cyclothymique, se verra arrêté dans sa veine créatrice par des crises de dépression graves qui nécessiteront à plusieurs reprises son internement passager. ( ) Il offre par excellence l’image, revendiquée par lui à propos de Hölderlin, du Poète romantique que son génie même condamne à des souffrances auxquelles échappe le commun des mortels. Une existence extérieurement sans grands événements mais hors norme, traversée de rencontres avec le « hasard objectif ». A l’âge où Rimbaud a quitté la vie, la création poétique de Gascoyne se tarit avec des retours dans une veine plus rhétorique qu’inspirée, mais en revanche, il sera un remarquable prosateur essayiste à l’écriture et à la pensée claire, originale et fermement affirmée. Sa soif de culture, dans les nombreux domaines qui avaient aussi été ceux de Rimbaud à ses débuts, ne se démentira jamais. ( )

Pour Gascoyne, Rimbaud est « le plus grand rebelle de l’histoire littéraire moderne. Il détestait le milieu littéraire de son temps et jusqu’à l’appellation de poète » (SPR, p.282). Gascoyne est un rebelle né contre l’ordre social et les conventions de la société bourgeoise. Son engagement politique, marqué par son allégeance au Surréalisme, sera plus profond et prolongé que celui du défenseur de la Commune de 1870. ( ) Mais surtout tous deux se voudront « voleurs de feu » et voyants , « seers », et chercheront dans les drogues un agrandissement de la personnalité – dans le cas de Gascoyne les amphétamines (benzédrine, metadrine, maxiton) destinées à combattre sa tristia vitae et cause immédiate de ses accès d’exaltation maniaco-dépressive menant à des internements.
Ils manifestent l’un et l’autre une curiosité illimitée pour les sciences occultes, particulièrement l’alchimie et l’irrationnel :

J’avais à cet âge un goût insensé pour tout ce qui est exotique, recherché – magie noire, démonologie, érotisme, les dessins de Beardsley, les auteurs « mystiques » ou mystérieux. ( Lettre à Fondane du 224/ VII / 37)

Des décennies plus tard Gascoyne confirmera dans une interview : « A une certaine époque je me suis mis à lire beaucoup de livres sur la magie, comme Rimbaud. »
Il ajoutait néanmoins :

« Ce n’est pas Rimbaud qui m’y a poussé mais je me suis dit qu’un poète doit avoir un fonds, un stock d’images, de symboles. (…) j’ai trouvé des livres alchimiques avec des illustrations merveilleuses et des textes extraordinaires. (Cahiers sur la Poésie 2, p.41)

Nous pouvons suivre diachroniquement les manifestations de cette influence fondamentale ininterrompue de Rimbaud à partir de son premier ouvrage en prose, Opening Day (littéralement Le Jour de l’Ouverture). Gascoyne y consacre plusieurs pages à l’auteur des Illuminations ; il lance en quelque sorte sa vision du poète, qu’il ne cessera d’exploiter par la suite en la confrontant à d’autres créateurs, mais ce sont aussi deux aspects plus transitoires de la thématique rimbaldienne qui se trouvent ici exaltés. Ce roman, très autobiographique, est une mine d’information sur les goûts littéraires et artistiques de son auteur, sur sa cartographie psychologique et son approche de la fonction poétique. Nous suivons son personnage à la bibliothèque municipale de sa banlieue londonienne étonnamment riche en ouvrages qu’on pouvait qualifier alors d’avant-garde ; y parcourant à loisir les rayons consacrés à la fiction et aux arts, il révèle et justifie avec précision ses goûts et ses refus. Outre les poètes romantiques et des poètes et romanciers en vogue des années 1910 et 1920, (Rupert Brooke, Walter de la Mare, John Masefield, H. G. Wells, Virginia Woolf pour A Room of one’s own…), la section française – « Foreign Books » – de la bibliothèque est également riche, puisqu’on y découvre Guy de Maupassant, La Terre de Zola, Huysmans (dont le jeune lecteur place A Rebours au-dessus de En Route), l’Oxford Book of French Verse, Mallarmé … A la section musicale le jeune homme emprunte les Préludes de Debussy, proche pour lui de Baudelaire et de Verlaine. (Plus tard dans le roman, alors qu’il se prépare à quitter le domicile paternel dans des conditions mélodramatiques, il placera dans ses valises Proust, Gide, le Balzac de La Peau de chagrin et ses reproductions de Corot, Whistler, Van Gogh, Cézanne, Picasso, Gleize, Fra Angelico, Berthe Morisot, Gustave Doré, Millet, Hiroshige, Seurat…)
La pyschologie du Poète que Gascoyne développera et incarnera peu après dans son Journal de Paris et d’ailleurs est esquissée ici dans le journal intime à l’intérieur même du roman : « La Réalité est dans l’esprit … seul mon esprit est réel ». A propos de Rimbaud précisément, mais aussi de Beardsley le jeune auteur écrit : « L’artiste, le poète authentique, doit être conscient d’un certain substrat mental au-delà de toute activité simplement visible ou temporelle. » Il se réclame d’une « conception de la vie à demi païenne, mystique et raffinée » et d’ « une beauté tissée de rêve ». Ce que confirment d’autres lectures répertoriées dans le volume telle que celle de Marius l’Epicurien de Walter Pater qui fut pour toute la génération précédente le maître de l’Esthétisme aristocratique, ou le dessinateur et nouvelliste « décadent » Aubrey Beardsley, présenté nous est-il rappelé par Arthur Symons dont le jeune Gascoyne confie également dans ces pages que son Symbolist Movement in Literature lui a fait découvrir la poésie française de la fin du siècle.
Les titres de ses propres manuscrits, toujours mentionnés dans le roman, disent l’ attirance du jeune Gascoyne pour l’occulte si répandu lors des « Nineties » ( que confirment ses lectures d’Arthur Machen, maître de l’irrationnel fantastique, et le Portrait of Dorian Gray de Wilde) : outre ses traductions des poètes symbolistes, par l’intermédiaire transparent de son héros nous découvrons qu’il a entrepris Mirabilia, a fantastic Study of the Occult (avec en exergue une citation de Swedenborg), Solitary Confinement, un long poème inachevé sur la décadence romaine, Les Anneaux de Saturne, Ultima Thule, When Pan Pipes…
La bibliothèque personnelle du jeune protagoniste est également riche en ouvrages anciens ou contemporains. Arrêtons-nous sur Rimbaud tel que Gascoyne le découvre et présente sa poésie dans son roman :

Entre les Fleurs du Mal et Contes grotesques de Poe il trouva ce qu’il cherchait, Les Illuminations d’Arthur Rimbaud. C’était l’édition du Mercure de France, dans une couverture de papier jaune, avec au dos un casque ailé. Il l’avait achetée chez un bouquiniste continental de Charing Cross Road un soir brumeux d’octobre (sur la table de la boutique il y avait un livre très cher, dans une couverture argent et des lettres noires épaisse, contenant des reproductions d’œuvres de Picasso, qu’il avait convoité).

David Gascoyne, ou plutôt son personnage, ouvre le petit volume à la page 110, au poème « Villes » dont il cite en français un long paragraphe (« Sur quelques points des passerelles de cuivre… ») et

Soudain, imperceptiblement à travers son esprit les portes de son imagination furent grandes ouvertes par les images majestueuses et soigneusement sculptées de la prose français voluptueuse, comme par un subtil « Sésame ouvre-toi ». Il s’aventura dans des régions splendides, immensément vastes, impossible à jamais explorer complètement. Il y a peu, dans la salle à manger, il s’était aussi aventuré dans ces régions mentales mais sa libido était d’une tout autre nature, car elle était alors d’ordre de la mémoire et mémoire et imagination sont seulement reliées par un passage très étroit. Tandis que la mémoire doit toujours être arrangée au préalable, gouvernée par les lois de l’Espace-temps, et jamais contrôlable par la Volonté, l’Imagination est toujours, selon le caprice de son possesseur, oblitérée ou reconstruite, rarement à la disposition de la Raison ou de la logique et toujours aux ordres de la fantaisie du moment.
Irréels étaient ces édifices et pourtant doués d’une vie propre intense encore que paradoxale. Dans ces immenses cours, étincelant faiblement sous le dôme d’une nuit éternelle, des jets d’eau rococo lançaient en l’air leurs joyaux, tandis que de grandes femmes éthérées en robe écarlate, la chevelure flottant en des nuages denses et sombres derrière elles, se déplaçaient lentement et rythmiquement dans une forêt de colonnes aux sculptures fantastiques. A l’intérieur de palais babyloniens des nègres gigantesques en turban de brocart battaient sans s’interrompre sur des gongs de cuivre, tandis que l’encens flottait dans tous les coins jusqu’aux plafonds de cristal majestueux. Sur les balcons des empereurs passaient en lentes processions parmi leurs eunuques et leurs concubines abaissant le regard vers les édifices colossaux de la ville qui se reflétaient dans des lacs effrayants, aussi noirs et immobiles que l’ébène, et sur leur passage, des roses inimaginables aux impossibles teintes tombaient des treillis, parmi les orangers, pour être écrasées sous leurs sandales.
Lentement il revint à la pièce, au bureau, aux caractères noirs de la prose française. Nonchalamment il fit tourner les pages jusqu’à tomber sur les phrases :

« Les voix instructives exilées…l’ingénuité physique amèrement rassise… adagio – Ah ! l’égoïsme infini de l’adolescence, l’optimisme studieux : que le monde était plein de fleurs cet été !les airs et les formes mourant… » ( )

Adolescence. Cette période effrayante, pensa-t-il, que je traverse actuellement. Avec une surprise soudaine il pensa : Je suis un adolescent, moi. Les mouvements nouveaux et terribles ; les changements embarrassants du corps dont on prend soudain conscience ; les voix qui murmurent à votre passage : ‘Qu’il est jeune !’ (…)
L’adolescent est si vulnérable : il ne peut s’empêcher d’être vivant.

Pourtant quelques mois plus tard Gascoyne n’accorde qu’une place réduite à Rimbaud parmi les poètes et prosateurs qui figurent au chapitre Un des ancêtres du Surréalisme dans l’ouvrage qu’il consacre à ce mouvement en 1935, chapitre où il fait figurer parmi les écrivains mineurs Aloysius Bertrand pour le Gaspard de la Nuit, Borel et Nerval et pour des écrivains majeurs Sade, Baudelaire, Rimbaud, Lautréamont, Huysmans. Il place Rimbaud assez naturellement entre Baudelaire et Lautréamont :

C’est Rimbaud qui écrit : « Baudelaire est le premier voyant, roi des voyants, un vrai Dieu. Encore a-t-il vécu dans un milieu trop artiste ; et la forme si vantée en lui est mesquine. Les inventions d’inconnu réclament des formes nouvelles. » C’est cette déficience de la forme que Rimbaud a tenté de compenser dans son propre œuvre. Les Illuminations doivent être reconnues comme le premier flamboiement de cet esprit d’invention et cette quête de nouveauté qui distinguent le « mouvement moderne ». Mais Rimbaud ne s’est pas contenté de se révolter contre les vieilles formes littéraires, mais aussi contre les vieilles stupidités, conventions, moralité – la vie tout entière d’une époque de prospérité capitaliste dans laquelle il vivait. Son départ pour l’Abyssinie même, regardé par certains comme un signe de défaite et de soumission, fut un acte de révolte, quoi que certains écrivains catholiques et d’autres, qui souhaitant blanchir ce noble rebelle, aient tenté de lire dans les mots absolument désespérés d’ Une Saison en Enfer. Les tentatives indignes de pervertir tout ce que Rimbaud a écrit, de faire de lui (comme d’autres pour Baudelaire) un catholique manqué, est allé si loin qu’en 1927 sa mémoire fut honorée par le maire et les conseillers de sa ville natale qu’il abhorrait, avec un statue en bronze, à grand renfort de fanfare municipale et tralala. Les surréalistes n’ont pas hésité alors à publier un manifeste dénonçant une telle fantastique hypocrisie.

Entre 1933 et1939 Gascoyne fit des séjours nombreux, plus ou moins prolongés, dans la capitale française. Il nous laisse dans son Journal un récit de sa vie intime tourmentée et de ses rencontres intellectuelles parisiennes ainsi que de son évolution spirituelle.
Rimbaud y est omniprésent fût-ce en filigrane et à titre référentiel (comme dans d’autres textes contemporains ou postérieurs), associé à la modernité qu’il ouvre avec Mallarmé et Baudelaire:

« La tradition de la poésie anglaise est en fait très différente de la tradition représentée par Hölderlin, Rimbaud, Rilke, Lorca, Jouve. J’appartiens à l’Europe avant d’appartenir à l’Angleterre. » (Jl, p.225)

Gascoyne confère à la poésie moderne continentale une fonction prophétique au sens biblique :

Depuis le milieu du dix-neuvième siècle existe une approche divinatoire [mantic] de la poésie. Il y a un poème de Victor Hugo qui s’intitule « ce que dit la bouche d’ombre » ; le poète est un masque, par lequel peuvent passer des paroles venues d’au-delà. Baudelaire est un exemple et aussi Rimbaud et Mallarmé. (SPR p.48)

Gascoyne ne cesse d’insister sur cette fonction qui place le poète en dehors des autres hommes :

Seul le pouvoir de la Poésie rachète le monde, unit et joint les fragments épars de l’expérience universelle dans le cercle du sens. Tâche suprême : opérer la synthèse ; Comment invoquer la flamme qui fusionne ? La destinée du poète est, idéalement, la plus glorieuse. Dans le Présent, alors que les signes de la mort et du diabolique abondent, elle est la plus difficile. (Jl, p.206)

Il est poète, c’est-à-dire voyant, « seer » à ses risques et périls :

La pratique de la magie (en poésie) mène à la «damnation » (…) le destin du poète est de risquer la folie, le désespoir et la mort à seule fin de racheter l’existence par le pouvoir secret du Verbe. (Jl, p.259)

Du danger de telles pratiques Gascoyne fera l’expérience douloureuse à partir des années cinquante. Il considère que Rimbaud a su s’en éloigner à temps et explique comme suit son départ de la poésie, évoquant « le rejet désespéré de la Muse de Rimbaud » (Jl, p.259)

« Rimbaud, en voulant se faire voyant, a parlé de la nécessité de « faire l’âme monstrueuse » (…) Chez Rimbaud, on se trouve confronté à l’Alchimie du Verbe, chez Baudelaire c’est de l’Alchimie de la douleur qu’il s’agit. Rimbaud a abandonné ses expériences alchimiques à la suite de la « Saison en Enfer », il ne pouvait pas continuer, a-t-il expliqué peu de temps après, « et puis, c’était mal ». (Benjamin Fondane, Le Mal des fantômes, Préface, Paris, ed. Plasma, 1980).

A travers ses essais, comme dans son Journal, Gascoyne rapproche de Rimbaud d’autres « voyants » que la folie a parfois touchés de son aile : Hölderlin bien sûr, sur qui nous reviendrons ; Daumal , Breton, Max Ernst, mais aussi Beardsley, ou Büchner. « Büchner qui est mort à l’âge de vingt-trois ans, peut être considéré à certains égards comme le prototype à la fois de Rimbaud et des Dadaïstes. » (SPR, p.161)
Rimbaud le rebelle va devenir le référent majeur à qui Gascoyne va mesurer la plupart des poètes et des penseurs qui ont agi sur sa pensée. On peut dire que jusqu’à la fin de sa vie – et de sa fonction de prophète en prose -, Rimbaud, ses poèmes, ses gestes, ses formules éclatantes tisseront sa réflexion et son écriture. Il ira jusqu’à en faire un « objective correlative » comme l’entendait Eliot, remplaçant abstraction ou image personnelle par des citations de son « poète préféré ». Ainsi, dans son Journal, pour décrire ses impressions :

Je viens de voir High Sierra (…) film de gangster tragique (…) Ce genre de film est étroitement lié au contexte du monde moderne (…) Il fait appel à la poésie du mal et donne dans le pathos sombre romantique de la damnation, ce qui explique en grande partie son succès. Exploitation de l’élément romantique et sado-masochiste qui existe dans tout conflit qui oppose le criminel à la société (« Encore tout enfant, j’admirais le forçat intraitable sur qui se referme toujours le bagne. Je voyais l’univers de ses yeux… Rimbaud )» (Jl, p.406-7)

Alors qu’approche la guerre en octobre 38, il le cite longuement :

On pourrait même se consoler en répétant ces vers de Rimbaud :

Qu’est-ce pour nous, mon cœur, que les nappes de sang […]
Ca nous est dû. Le sang ! Le sang ! La flamme d’or !

On accuse généralement les poètes d’emphase quand ils déclament sur ce ton ; mais de nos jours l’évocation de Rimbaud semble plutôt faible, modeste, et mille meurtres, dans les circonstances actuelles, est une sous-estimation, un chiffre très optimiste… » (Jl,p.249)

Très tôt le Journal de Gascoyne fait état de son éloignement progressif du surréalisme dont le matérialisme le laissait insatisfait. Gascoyne ne tarde pas à rejeter ce qui lui apparaît comme des jeux gratuits. Il écrit le 6/ 06 /37 après avoir cité Baudelaire:

« Tout ce que j’ai produit jusqu’à présent, tous mes petits succès me semblent si ridicules, si méprisables (…) malgré tout je sais ce que je veux : parvenir à la cohérence, parvenir à la grandeur spirituelle (…) être digne de Pascal, Kierkegaard, Dostoïevski, Baudelaire, Rimbaud, Nietzsche (…) peut-être ces noms changeront-ils au cours de mon évolution ; ce serait alors d’autres que je tenterais d’être digne. » (Jl, p. 139)

Et le 24/0 9/ 37, après avoir écrit La Folie de Hölderlin et les « Strophes élégiaques à la mémoire d’Alban Berg » : « tout ce que je pourrais écrire dans cette voie sera désormais différent : plus d’improvisation dénuée de thème, plus ce lyrisme gratuit, plus d’effet pour l’effet. Je veux la profondeur, la solidité, l’expérience. Une poésie qui aura un message précis, de l’émotion, une expression élevée, mais une parole claire et cohérente. » (Jl, p. 174)

Mais il ne rejette pas la finalité métaphysique que se proposait le surréalisme de dépasser la dualité ontologique et anthropologique caractéristique de l’Occident moderne :

12/07/ 41 : Le Mouvement surréaliste, au XXe siècle, n’aura été rien de moins qu’une tentative instinctive pour retrouver la fonction sociale et historique qu’assumaient au Moyen Age et au début de la Renaissance les alchimistes. La similitude essentielle des buts que proposent le Magnus Opus alchimiste et la thèse principale des surréalistes : « réduire et finalement supprimer la contradiction flagrante qui existe entre le subjectif et l’objectif » – est particulièrement frappante (…) comme l’indiquent certaines remarques de Breton, dans son Second Manifeste du Surréalisme par exemple (…) (Jl, p.387)

Sous l’influence également de Jung et du Tao, Gascoyne revient à une spiritualité peu orthodoxe certes, christique plus que chrétienne et fortement marquée par un hermétisme lui aussi syncrétique. Il prend alors des accents de prophète biblique : ainsi dans son magnifique poème « Ecce Homo », qui présente un « Christ of Revolution and Poetry » et lui vaut une excommunication de Breton. Son évolution vers une spiritualité, latente dès les débuts, aura été encouragée par la rencontre avec la poésie puis la personne de Benjamin Fondane et de Jean-Pierre Jouve dont chacun a publié un essai sur Rimbaud et qui l’orientent respectivement vers la pensée existentielle de Kierkegaard (et celle de Chestov à qui il consacre un essai en 1949 – inédit en français) et Hölderlin. Il va explorer ces deux figures à la lumière de Rimbaud.
En 1938 il publie Hölderlin’s Madness , qui se compose d’un essai sur le poète allemand, suivi d’une libre traduction ou adaptation de quelques-uns de ses poèmes reliés par quatre poèmes de Gascoyne (ils ouvrent le volume Miserere des éditions Granit).

Chez Hölderlin (…) l’aventure tout entière des romantiques est illustrée dans ce qu’elle a de plus profond (…) Il est l’un de ceux qui sont allés le plus loin dans le romantisme, parce qu’il est devenu fou et que la folie est l’évolution logique du romantisme ; il est allé au-delà du romantisme parce que sa poésie est plus forte que le désespoir et pénètre jusque dans l’avenir et sa lumière (…)
A la lecture des poèmes de jeunesse, en particulier Patmos, on pense à la fois à Coleridge (…) et à Arthur Rimbaud avec son Bateau Ivre et sa vie d’incessants tourments (et à cet autre fou, Gérard de Nerval) (…)
Parmi tous ces poètes, le parallèle avec Arthur Rimbaud me paraît le plus frappant. Placer ces deux noms côte à côte donne naissance à une curieuse réflexion.
Ces deux poètes [Hölderlin et Rimbaud] appartenaient à la tradition du voyant. Cela veut dire que leur art poétique était un rejeton de la doctrine platonicienne de l’inspiration. Ils étaient convaincus que le poète est capable de pénétrer dans un monde secret et de recevoir la dictée d’une voix intérieure transcendantale. « Der Dichter einer Seher » : « Je dis qu’il faut être voyant, se faire voyant . »
Pour Hölderlin, comme pour presque tous les Romantiques de cette période (et particulièrement Novalis) et pour Rimbaud (comme pour le Baudelaire des Correspondances) écrire de la poésie était plus qu’un acte de simple composition ; plutôt une activité qui est d’atteindre à des degrés de conscience jusque là inconnus, une sorte de rite, entraînant des implications métaphysiques les plus hautes et avec une logique non-euclidienne propre.
Quel est-il donc, ce monde secret dans lequel pénètre le poète, le monde découvert par le poète-voyant ? « Le poète est celui qui voit », écrit André Gide. « Et que voit-il ? – Le Paradis » Il en est bien ainsi, si par Paradis nous entendons un état d’existence autonome non soumis à la nécessité, un état de parfaite liberté, sans temps ni âge, et si l’imagination non rationnelle du poète se distingue précisément par son refus des lois irrévocables de la Nécessité et son défi aux lois aristotéliciennes de l’ananke aristotélicienne.
(…) C’est une aspiration qui amena Novalis à proclamer : « La vie est une maladie de l’esprit » et Rimbaud : « la vraie vie est absente ! »
Mais il faut souligner immédiatement que, pour ne fût-ce qu’entrevoir un instant le paradis, le poète doit payer le prix ; car il transgresse alors les lois de l’univers humain. Les portes du Paradis nous sont barrées par l’ange à l’épée de feu ; et le poète-voyant, essayant d’échapper à cette terrible interdiction, est coupable d’un crime prométhéen. Rimbaud, plus que Hölderlin, en était conscient : « le poète est vraiment Voleur de Feu », écrivait-il dans sa célèbre lettre. S’il n’était pas devenu silencieux et n’avait pas renoncé à son œuvre, lui aussi serait sans nul doute devenu fou. « Je ne pouvais pas continuer, dit-il plus tard, et puis, c’était mal. »
Hölderlin, moins conscient de la nature et des conséquences de son entreprise poétique, devait néanmoins connaître, en de brefs éclairs d’intuition, la direction où le menait son chemin : en témoigne la phrase qui apparaît à la fin du poème intitulé Forme et Esprit – « tu dois aller au milieu des flammes ». (On pense à Une Saison en Enfer de Rimbaud, et à l’incohérence de certaines expressions, telles que : « faim, soif, cris, danse, danse, danse, danse » (…) (SPR, « Hölderlin’s Madness, p.155-161).

Gascoyne envisage alors d’ « inventer une philosophie dialectique en conjuguant Kierkegaard avec Marx, c’est-à-dire de créer une philosophie où subjectivité et objectivité seraient interdépendantes » : un « surmatérialisme ».

Kierkegaard.(…)
Quel personnage ! Formidable et même terrifiant tant il est complexe : un sombre palais rempli de miroirs, de pièges et de corridors sinueux. Je ne vois pas, dans tout le XIXe siècle, de figure qui puisse lui être comparée. Marx peut-être (…) Même Rimbaud – et mon intérêt passionné pour ce dernier provient d’éléments qui se retrouvent chez Kierkegaard ; ce sont ces éléments qui me fascinent – semble manquer de maturité, de cohérence et de certitude « éthique ». (Jl, p.367)

Je ne puis douter que j’ai certaines affinités naturelles d’idées et de caractère avec Kierkegaard. Je comprends sans effort, plus spontanément que la plupart des gens, sa dialectique complexe de la contradiction intérieure (…) (Jl, p.368)
Je me suis (…) fixé pour but de devenir un penseur « subjectif », au sens kierkegaardien du terme : un penseur « existentiel » (ce qui implique de devenir un être véritable, pourvu d’une existence unique). (Jl, p.344)

En 1949 Gascoyne publie un essai sur le philosophe Chestov, « Leon Chestov : after Ten Years of Silence (an assessment of his Philosophy) », dans la revue Horizon ( oct. 1949 ; repris à la fin du Journal 1936-1937, Enitharmon Press, 1980).
L’existentialisme chrétien tel que Gascoyne l’explicite dans cet essai sur Chestov retrouve presque mot pour mot la célèbre dénonciation d’Eliot contre « la dissociation de la sensibilité » lorsque Gascoyne écrit qu’il faut « apprendre à penser avec nos cœurs, et à sentir avec nos esprits (…) C’est seulement après avoir appris une telle leçon que nous serons libérés de la tyrannie inhumaine et destructrice engendrée par les abstractions » (Jl, p.345).
Le point de départ de cet existentialisme est que les hommes ont peur, peur du noir, peur les uns des autres, peur d’une existence vidée de toute dimension spirituelle.

L’une des causes fondamentales des malheurs de l’homme moderne est son incapacité à faire face à certaines peurs secrètes, et par suite, à en triompher. (Jl, p.347).

C’est une telle attitude philosophique et existentielle qu’illustre la publication en 1956 du poème radiophonique Night Thoughts (composé en 1954 et produit l’année suivante par la BBC), qui s’ouvre en exergue sur une citation de Hölderlin : « Aber es wandelt in Nacht, es wohnt, wie in Orcus Ohne Goettliches unser Geschlecht… »

Le poème se fait l’écho des nombreuses promenades nocturnes du poète dans un Londres fantasmatique :

A la nuit j’ai souvent parcouru les Quais de la Tamise
Où sur la Rive Sud la centrale électrique, puissant escarpement de brique
Domine le paysage alentour, et ses paires jumelles de cheminées géantes
Déversent sur Londres leur offrande perpétuelle
De fumée en lourds rouleaux tel un rite sacrificiel
Propitiatoire à quelque divinité cruelle de Carthage
– dressées telles des symboles culturels de notre ère,
Piliers d’un temple à la puissance et la lumière des hommes.

Dans cette civilisation sans âme, « Carnaval mégalopolitain » qu’est devenue la nôtre, les hommes éprouvent davantage leur peur existentielle et leur solitude au cœur de la nuit. C’est à eux que s’adresse fraternellement en conclusion le Poète :

Bienvenue aux solitaires. Amis, nos semblables, vous n’êtes pas des étrangers pour nous. Nous sommes plus proches les uns des autres que nous n’en sommes conscients. Pensons les uns aux autres dans la nuit, même si nous ignorons chacun le nom des autres.

Dans une conférence donnée sur le thème de la Ville – « Poëzie in De Stad » lors du 3eme Festival de Poésie de Louvain en 1981 – , Gascoyne s’est expliqué sur le symbolisme archétypique que dessine le Londres à la fois réel et fantasmatique qui est le lieu et le sujet du poème, avec référence à l’inconscient collectif et aussi à Engels, Chirico, Fritz Lang, Alexander Pope, Mircea Eliade et Rimbaud : Gascoyne cite à nouveau le passage de « Villes » qui le fascinait dans Opening Day et précise :

Au commencement de cette évocation d’une cité souterraine, qui à partir de ce moment commence à se révéler de plus en plus infernale, j’ai pris soin d’introduire l’image d’Arcades, achevée par de luxueuses vitrines, en hommage à Rimbaud dans l’un des textes Villes qui se trouve dans les Illuminations (possiblement la plus remarquable de toutes les expressions prémonitoires du mythe de la Cité spécifiquement moderne). (SPR, p.129, « The Poet and the City »)

Beaucoup plus tard, à l’occasion de la publication d’un scénario surréaliste écrit dans les années trente et retrouvé par un de ces hasards qui lui sont propres, Gascoyne ajoutera en vue d’un commentaire « off » trois citations empruntées respectivement à Wittgenstein, Rimbaud et Nietzsche. De Rimbaud il propose au choix du lecteur ou à la suite, deux extraits des Illuminations, dûment référencés, et (dans sa traduction) : « Démocratie » dans sa totalité ou, mieux adaptée peut-être au contexte, la fin d’ « Enfance » comme suit :

The tracks are rugged. The hillocks are covered in brown. How far off are the birds and the springheads ! This can only be the end of the world approaching. (« Procession to the private sector », SPR, p.371, daté du printemps 1984).

Rimbaud continue d’être son « objective correlative » naturel voire spontané. En 1983 , Gascoyne termine un essai, consacré pour l’essentiel à Pierre-Jean Jouve et son « L’Apologie du Poète », proposé dans la revue New Departure, par un court hommage à René Daumal et ses amis « dont le groupe du Grand Jeu était inspiré grandement par Rimbaud » ; en conclusion il propose dans sa traduction le poème « Départ » « écrit un siècle et une décennie plus tôt, qui confère une voix surprenamment prophétique à tout désir de nouveau départ radical (…) » (SPR, p.46)
Rimbaud est invoqué également dans les poèmes. L’avant-dernier poème du volume Miserere and other poems (1937-1942, intitulé « Elsewhere », porte en exergue « La vraie vie est ailleurs…RIMBAUD ». Le poète y déplore en premier temps la coupure entre l’âme et le corps (« The stunned soul sleeps,/Profoundly absent from its body’s condemned house », puis celle de l’esprit et du monde (« Deep in our empty skyhangs like a moon/The curse of inexistence ; while the spirit sleeps/Profoundly absent from the earth. ». Le poème se clôt sur un appel à une réconciliation ontologique entre lesmondes desphénomènes et une ttranscendance (« where time and number are once more atoned/and to it true existence the unnamed returns »). (SP, p.144-145. Ce poème est traduit par Yves de Bayser dans le Miserere des éditions Granit).
En 1983 la revue Détours d’Ecriture n° 5-6 janvier 1983 (« Nomades ») dirigée par Patrick Hutchinson, publie un poème de Gascoyne « Variations on a phrase » qui porte en épigraphe, écourtée, la première phrase du premier poème des Illuminations, « Après le Déluge »: « le lièvre fit sa prière à l’arc-en-ciel à travers la toile d’araignée – Rimbaud ». Le poème de Gascoyne, ne cultive en rien ici l’inspiration automatique mais au contraire se présente comme une suite de terza rima pentamètriques ; Gascoyne ne cherche pas à reprendre le poème auquel il se réfère mais évoque (on pense même de loin à l’ « Albatros » baudelairien) très clairement la destinée exemplaire à la fois originale et exemplaire du poète de Charleville.

The hare sent up his prayer to the rainbow
Through the spider’s fine-spun filmy web,
Despite the huntsmen tracking it below.

The hunters set their snares, the Norns weave the threads,
Hephaestus’ net awaits all peccant pairs.
A filament of light through heaven spreads.

A shaft of sunshine transpierces the dust
That rises as the shell’s target explodes,
And glorifies it. Deep in mud we must

Unseal our eyes through choking smoke to see
How slaughter and compassion can combine
To trace a liberating filigree.

A hostage prisoned in a stinking cell
For just an instant saw a glinting fly
Above him as a sign from heaven not hell.

In chtonic labyrinth where we now stray
Do Thou in us make peace. O lightbringer,
Submerged in darkness glows the serene day.

While raw-scabbed refugees without end file
Past numbed spectators, an aeon elsewhere
Some insane sanity sustains its smile.

Yet jackals howl across the wastes of thyme.
The drunken boat speeds on. The skilled music
Still needed by desire runs out of time.

The Chareleville boy ended up peddling guns
In Ethiopia, amnesic of dream.
We can end roasted by our man-made suns. (SP, Enitharmon 1994, p.244)

(Le lièvre dit sa prière à l’arc-en-ciel
A travers la toile fine de l’araignée
En dépit des chasseurs qui le traquaient en bas.

Les chasseurs posent leurs pièges, les Nornes filent,
Les rets d’Héphaïstos attendent toutes les couples coupables.
Un filament de lumière à travers le ciel s’étale.

Une colonne de soleil transperce la poussière
Qui s’élève alors qu’explose la cible de l’obus,
Et la glorifie. Enfoncés dans la boue nous devons

Déciller nos yeux à travers l’ étouffante fumée pour voir
Que massacre et compassion peuvent s’associer
Pour tracer un filigrane libérateur.

Un otage dans une cellule puante
L’espace d’un instant vit une mouche étincelante
Au-dessus de lui, signe de ciel , non d’enfer.

Dans le labyrinthe chtonien où nous nous égarons désormais
Fais descendre en nous la Paix, ô Porteur de Lumière.
Submergé dans la ténèbre luit le jour serein.

Tandis que teigneux les réfugiés sans fin défilent
Devant les spectateurs figés, un éon ailleurs
Quelque santé mentale insane sourit.

Et pourtant les chacals hurlent à travers les déserts de thym.
Le Bateau Ivre continue sa course. La musique savante
Toujours appelée par le désir sort du temps.

Le gamin de Charleville finit en marchand de canons
En Ethiopie, amnésique du rêve.
On peut finir brûlé par les soleils faits par l’homme.)

Par la suite Rimbaud va être continûment associé aux Surréalistes dont Gascoyne analysera l’œuvre, souvent pour le Times Literary Supplement, à l’occasion de rééditions, d’expositions ou d’articles nécrologiques. Ainsi dans son Introduction à sa traduction des Champs Magnétiques, The Magnetic Fields, publiée en 1985 chez Atlas Press : débrouillant la question de la participation individuelle de Breton et celle de Soupault à ce volume, il insiste sur le danger d’une telle entreprise menée à bien par les deux partenaires « dans les profondeurs de l’esprit humain, où horreurs et merveilles étaient susceptibles de mettre en danger l’équilibre de qui s’y aventurerait seul. Cinquante ans plus tôt, Rimbaud avait abandonné son « Alchimie du Verbe », une expérience assez proche ; en 1916 Breton, écrivant à un ami, confessait que la relecture des Illuminations l’avait effrayé, rappelant que Rimbaud avait dit : « Ma santé fut menacée. La terreur venait » (SPR, p.390). Procédant à l’exégèse des différentes parties du poème à deux voix, Gascoyne explique que « Saisons » « constitue, selon les notes de Breton en 1930, le récit de souvenirs confus de sa jeunesse. Le titre vient de son intérêt récent pour Rimbaud, et fait écho à l’un des vers les plus connus de ce dernier, « O saisons ! O châteaux ! ». « Forêt Noire », l’un des neuf poèmes qui constituent Mont de Piété de Breton, est basé sur un incident factuel dans la vie de Rimbaud (…) » Plus loin encore dans son essai Gascoyne aborde la question de l’écriture automatique : « Il serait impossible maintenant de dire à quel degré Rimbaud et Lautréamont ont réécrit, ordonné ou modifié les premiers textes des Illuminations ou des Chants de Maldoror. »
Dans un essai paru dans le TLS du 23 août 1991 consacré à André Breton, Gascoyne rappelle que dans le Second Manifeste « même Rimbaud et Duchamp se voient rappeler à l’ordre pour avoir abandonné leurs premières réalisations ». (SPR, p. 451). Un autre essai, consacré à « Max Ernst et Man Ray », d’approche moins factuelle, présente l’intérêt d’ouvrir des perspectives d’avenir pour une possible postérité esthétique de Rimbaud, chez Max Ernst qui, selon ses propres termes, comme l’Ardennais, pratiquait « quelque chose comme l’alchimie de l’image visuelle » (SPR, p. 440) :

Cette formule rappelle irrésistiblement l’ « Alchimie du Verbe » évoquée dans la seconde section d’Une Saison en enfer de Rimbaud, « j’aimais les peintures idiotes, dessus de portes, décors, toiles de saltimbanques enseignes, enluminures populaires, la littérature démodée, latin d’église, livres érotiques sans orthographe, romans de nos aïeules, contes de fées, petits livres de l’enfance, opéras vieux, refrains niais, rythmes naïfs . »
Le développement prodigieux de Rimbaud culmina dans son concept du rôle du poète comme voyant ; Ernst a prolongé l’aspiration abandonnée par Rimbaud cinquante ans plus tôt en devenant la personnification du voyant comme artiste. « Voir était mon occupation favorite », déclarait-il dans sa jeunesse. Selon Joë Bousquet (…) l’expérience de Rimbaud pouvait seulement être pensée et continuée par un peintre… Un poète avait totalement secoué la notion de poésie au point de suggérer une nouvelle définition du langage. » (SPR, p.440-441)

Avec cet exemple nous entrons dans une technique de références en cascade : Rimbaud cité à travers un ou plusieurs correspondants. Ainsi, rendant compte de l’oeuvre de Geoffrey Hill et particulièrement de son poème The Mystery of Charles Péguy,
« Dans la 9ème section, se présente une référence passagère à Rimbaud (sans le nommer) (…)
« Je est un autre », that fatal telegram,
floats past you in the darkness, unreceived.
Ce « télégramme fatal » a été reçu et décodé avec sa perspicacité rare habituelle par George Steiner (…) dans son analyse puissante des implications de l’expression mémorable de Rimbaud, qu’il considère comme centrale à la « déconstruction » qui est le trait le plus distinctif de ce qui est en est venu à être connu comme le postmodernisme. » (SPR, p.67).

En 1985, dans un article sur le poète Geoffrey Grigson, Gascoyne évoque une première visite qu’il fit en sa compagnie, rue Legendre, à Eluard, « qui me lut un certain nombre de ses poèmes favoris dont un de Marceline Desbordes-Valmore, dont le nom m’était à l’époque totalement inconnu mais dont l’œuvre a été récemment associée par Yves Bonnefoy à celle de Coleridge et de Rimbaud » (SP, p. 241). Dans un compte rendu sur les œuvres complètes de René Char pour le TLS du 14 octobre 1983, Gascoyne rappelle que Jacques Rivière, dans La crise du concept de littérature, voyait émerger « ce qui est devenu de plus en plus évident dans les lettres françaises depuis Rimbaud, qui après Baudelaire fut le premier a insister sur l’exigence du moderne. « Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud » est le titre d’un poème de Char publié dans un volume peu après la Libération ; et en 1956 se référant à « Génie » de Rimbaud, Char écrivait : « Comme Nietsche, comme Lautréamont, après avoir tout exigé de nous, il nous demande de le ‘renvoyer’ ». (SPR, p.383)

Gascoyne, même s’il connut dans les années cinquante et soixante une sorte de culte de la part des écrivains de la génération « Beat » aux Etats-Unis et en Angleterre, n’a pas atteint la réputation de Rimbaud dans notre pays …ni même dans le sien. Sans doute ses premiers poèmes marqués par l’esthétique fin-de-siècle n’avaient-ils pas le degré d’originalité absolue ni de rupture de ceux de Rimbaud ; de même ceux du deuxième volume placé sous l’invocation d’une écriture automatique qui choquait tant le public que les poètes anglais eux-mêmes.
Peut-être aussi le destin de Gascoyne, même douloureux et d’une certaine manière exemplaire, ne fut-il pas suffisamment tragique pour donner prise au mythe autrement que pour une petite fraction, des rebelles contre l’ordre établi, de la scène culturelle des pays anglophones…
A chacun son Rimbaud …

Bibliographie
OD : Opening Day
JL :Journal de Paris et d’ailleurs, 1978
SPR : Selected Prose 1934-1996
David Gascoyne : Miserere, poèmes 1947-1942, granit, 1989
Cahiers sur la Poésie n°2, numéro spécial consacré à David Gascoyne, Presses Universitaires de Bordeaux.

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