Entretien avec Jean-Luc Wauthier.

Michèle Duclos : Cher Jean-Luc, vous voici depuis peu à la retraite. Le créateur n’est plus freiné par ses obligations d’enseignant (je sais que vous avez de longue date « en cave » au moins un roman sur un obscur empereur romain) mais, outre votre « casquette » de créateur vous assumez en tant que rédacteur en chef la responsabilité d’une des plus vieilles revues de poésie francophones qui va bientôt souffler ses quatre-vingts bougies. Pouvez- vous nous présenter succinctement cette vieille dame avec ses activités attenantes ?

Jean-Luc Wauthier : Votre première question, chère Michèle, est double et même triple. Elle pose d’abord le problème du « second métier ». Et il est vrai qu’en m’apprêtant à abandonner l’enseignement, après plus de trente-cinq ans de carrière, je quitterai enfin un état « schizophrénique » peu confortable. Si le contact avec les étudiants et étudiantes va évidemment me manquer, la plus grande maîtrise du temps- j’en viens à votre seconde sous-question- va en effet me permettre de travailler enfin sans névrose ni dispersion.
Vous avez cependant raison d’évoquer, en une troisième sous-question, le rôle d’animateur de poésie qui m’est cher. Lorsque, en 1991, Arthur Haulot me propose de prendre les rênes du Journal des Poètes, qui existe depuis 1930 et a abrité les plus importants poètes du XX è siècle en ses colonnes, je suis d’abord effrayé par l’ampleur de la tâche. Aujourd’hui, près de vingt ans plus tard, je bénis le ciel d’avoir dit oui : jusque là, la connaissance de la poésie contemporaine se limitait essentiellement à la poésie de langue française. Soudain, Le Journal m’obligea à découvrir, dans l’enthousiasme, la poésie contemporaine des Cinq Continents. Mon équipe et moi avons donc tenté, depuis 1991, de faire de cette revue en effet bientôt octogénaire, un lieu de vie et d’ouverture poétiques, ce qu’elle avait d’ailleurs toujours été jusque là. Si le Comité de rédaction reste souverain dans ses choix –j’ai volontairement limité mes « pouvoirs » de Rédacteur en chef en n’ayant qu’une voix lorsque nous choisissons les textes- l’esprit d’ouverture, insufflé, entre autres, par les Flouquet, Bourgeois, Verhesen, Haulot ou Jones reste notre cap inébranlable ce qui, bien sûr, n’empêche pas l’exigence.

MD : Romancier, surtout poète (avec à ce jour vingt-quatre volumes publiés en Belgique, en France et en Suisse), vous avez aussi consacré des essais à des créateurs belges tels que Ayguesparse. Existe-t-il à vos yeux une spécificité belge par rapport à des cultures proches au moins géographiquement telle la française ? Vous sentez-vous particulièrement belge, ou wallon ?

JLW : Belge, sûrement pas. Plus que d’autres nations, la Belgique reste à mes yeux une fiction et un état profondément artificiel. Par contre, mon ancrage wallon est très fort et double : la famille maternelle est urbaine, dans l’axe Gilly-Châtelet, ville où j’ai vécu jusqu’en 2008 ; la branche paternelle, par contre est rurale, originaire de cette Entre-Sambre-Et-Meuse, proche de la France et où je vis désormais.
Cependant, soucieux d’éviter tout repli régionaliste, je me sens aussi Européen et souhaite, comme beaucoup, que l’Europe réunifiée se démarque à la fois de ses voisins de l’Est (Russie) et de l’Ouest (Amérique du Nord). En fin de compte, et si la formule n’était pas usée au point de devenir presque ridicule, je me dirais citoyen du monde.
MD : Votre carrière d’écrivain s’affirme, en 1991, avec la publication d’un recueil de nouvelles intitulé Libertés Surveillée (traduit, en 2008, en roumain aux Editions Fides), qui retrace brièvement des moments de rupture dans la vie de personnages quelconques, apparemment satisfaits de leur vie « de molesquine » au point de chérir leur absence de liberté (« Je ne sais toujours pas qui sont ces Ils dont je suis l’esclave, ni même s’ils ont un visage ou une âme. Je m’ennuie souvent. Je m’ennuie et je suis heureux. Je suis heureux et j’attends la mort. »), et qui un jour sans raison ni éclat apparents sortent de leur train-train. Surveillées par qui ou quoi ?
Doit-on y déchiffrer une critique de la civilisation contemporaine ?

JLW : Oui, le titre du recueil me semble tout à fait explicite : « Libertés surveillées », Au sens sociologique, d’abord, pour dire que, dans toute société organisée, nous ne sommes que partiellement libres. Ensuite et surtout au sens psychologique, en ce sens que c’est toujours la mort qui a raison, qui nous surveille en permanence et, pour citer (de mémoire) Shakespeare « que nous ne sommes que des mouches dans la main de Dieux qui, pour se divertir, nous arrachent les ailes ». On pourrait sans doute me définir comme un optimiste désespéré.

MD : Votre unique roman à ce jour, Le Royaume, est présenté en quatrième de couverture comme ressortissant à « l’Ecole de l’Etrange » belge. On est en plein surréalisme mais plus proche d’Ensor que de Magritte ? Alors que votre écriture est très contrôlée, classique plus que romantique, vous rompez complètement avec toutes les conventions romanesques de vraisemblance – temporalité, psychologie, séparation entre le « réel » et l’imaginaire… On nage en plein onirisme surréaliste de cauchemar. D’où vous viennent ces scènes de pillage dans une guerre que vous ne pouvez avoir vécue personnellement vu votre date de naissance ? Qui est le personnage, Serge, qui donne son unité multiforme au volume mais ne sait pas s’il existe vraiment ou s’il est la création du romancier qu’il a lui-même créé en raffinant sur Pirandello ? Que vouliez faire, que voulez vous dire avec un Royaume aussi nihiliste?
Un récit symbolique discret semble se dérouler en filigrane avec des archétypes symboliques : l’Enfant, le Fleuve, bien sûr la Quête mais quelle quête ?

JLW : Que de questions ! C’est au lecteur d’abord d ‘y répondre. Comme en poésie, le lecteurdoit à mon avis « se lire » plutôt que lire ce roman qui m’échappe en grande partie quant à sa symbolique. Un critique m’a fait l’honneur et le plaisir de le placer dans le voisinage de Magritte. En réalité, le roman qui a pour unique ambition de raconter quelque chose m’ennuie et, ici encore, je crois le roman français actuel largué par de grands courants extérieurs : l’Etrange belge et anglo-saxon, la Fantasy, les romans oniriques venus de l’Est ou d’Asie.
Ceci dit, il est clair pour moi que la Quête du personnage épouse le déroulement d’une existence au sens héraclitéen du terme. Pour le reste, j’y insiste, ce roman m’a conduit où il voulait, il a, pour citer Cocteau, « mis ma nuit en plein jour ».Il est tiraillé entre au moins trois narrateurs, ce qui en a décontenancé plus d’un : Serge, manière d’anti-héros ; l’écrivain qui lui a donné naissance et meurt en même temps que lui ; et enfin, le narrateur objectif et tout à fait extérieur à l’action – si actions il y a. On pourrait peut être parler, en effet, d’une mise en abyme de type pirandellien. Chez la haute montagne qu’est Gracq, j’espère avoir pris aussi quelques leçons d’altitude.

MD : Votre poésie propose une vision épurée du « dur cristal de vivre ». Elle recherche clairement un tropisme de réconciliation cosmique entre les contraires : du jour et de la nuit (valorisés semble-t-il à égalité ?), entre « l’émail et la boue », « le rocher et le vent » ; mais vous êtes toujours en Exil, séparé de ce que vous cherchez par une frontière invisible, une vitre.
Dans le texte que je vous avais consacré pour Poésie/Première en novembre 2005 (n°33)
je m’interrogeais sur la signification de la petite licorne blanche à l’avant sur le tableau qui illustre l’un de vos livres. Je crois tenir la réponse : implantée sur la terre de ses quatre sabots, elle pointe de son unique corne vers le ciel.
Pouvez-vous expliciter succinctement les titres : La Soif et l’Oubli, Les Vitres de la Nuit, Les Fruits de l’Ombre…

JLW : Ce que vous dites de ma démarche poétique, en grande partie inconsciente, me semble très juste. Quant aux titres que vous évoquez, ils sont pour moi très clairs, encore que je ne sois pas plus avancé, pour les expliciter, que le premier lecteur attentif et sensible venu. Voici ma grille d’interprétation : la soif, c’est celle de vivre, du domaine du désir vital ; l’oubli c’est ce à quoi, éternels Sisyphe, nous sommes voués. Les fruits de l’ombre, ce sont évidemment les poèmes qui nourrissent notre obscurité existentielle. Les vitres de la nuit, ce sont celles auxquelles s’appuient pour toujours ceux qu’Eluard appelait « les veilleurs de chagrin ».Je vous accorde que tout cela n’est pas très drôle encore que je pense, dans la vie quotidienne, aimer et cultiver la drôlerie.
MD : Vous manifestez parfois un découragement devant « nos mots de papier/si peu faits/ pour les falaises et pour le vent ». Votre personnage dans Le Royaume est, au moins au départ, un musicien membre d’un quatuor. Placez-vous cet art au-dessus des mots ? Ou la peinture ?

JLW : Il est certain que, très tôt, j’aurais voulu être musicien et, si j’avais eu ce bonheur, j’aurais sans doute composé dans la ligne de Berg par exemple, dont l’œuvre est une admirable synthèse de lyrisme et de modernité, à la fois intellectuelle et sensuelle. On me dit souvent en effet que mes poèmes sont « musicaux », même si je réfute l’adjectif au sens verlainien du terme, préférant parler de rythmes et de rappels sonores par exemple. Ainsi, la rythmique d’un Char, d’un Reverdy ou, dans un autre climat, d’un Supervielle me fascine.

MD : Votre vision du monde ne passe pas par des concepts mais par des images archétypales simples et claires. Quels ont été et sont vos maîtres à écrire ?

JLW : Je viens déjà d’en citer trois, qui me restent essentiels. D’autre part, pour évoquer cette simplicité dont vous voulez bien me revêtir, il me semble que, plus le message d’un poème est complexe et serré, plus la langue et les objets qu’elle désigne doivent être simples et décantés : la nuit, l’étoile, la porte, la source, le feu, la table, voilà un tissu lexical qui permet les plus subtils lissages. Se méfier des mots abstraits, à mon avis vecteurs médiocres de poésie. Que voulez-vous faire avec « transversal », « idéologie », « trisannuel », ou « balance des paiements », tous ces mots arrogants et corsetés dont le siècle précédent a été le funèbre pourvoyeur. Dans ce cas précis, c’est la peinture qui m’influence : une couleur, vous le savez, n’existe que par rapport à une autre, de même les mots et les sons qui les constituent. Baudelaire a magistralement compris et illustré cela dans ses « Correspondances » entre autres. Les symbolistes et les surréalistes ont, après Rimbaud et lui, pris le relais. Se méfier, aussi, des adjectifs dont Andrée Chédid a dit « ce sont de jolies personnes, coquettes mais souvent sans profondeur ».
Quant aux « Maîtres » que vous évoquez, ils sont trop nombreux pour les citer tous, mais, à cinquante pour cent, leur influence est à partager avec les rencontres et les hasards objectifs de la vie de tous les jours, cette Vie qui est comme une brocante où il y a toujours un poème et un visage à découvrir.

Publié dans Le Journal des Poètes n° 45 novembre 2009/février 2010

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