David Gascoyne

Génie précoce à l’instar de Rimbaud qui sera pour lui la référence majeure du « poète voyant » avec Hölderlin, David Gascogne, né en 1916, publie son premier volume de poème, Roman Balcony et son premier roman, Opening Day, respectivement à l’âge de 16 et17 ans. Ces publications lui valent de son éditeur une avance financière pour la publication d’une étude sur le mouvement surréaliste français, A Short Survey of Surrealism qui paraîtra en 1935, précédant d’un an la tenue à Londres de la Grande Exposition Internationale Surréaliste. Cette avance permet au jeune poète de séjourner à plusieurs reprises dans la capitale française pour y rencontrer non seulement des poètes (qu’il traduit) mais des artistes surréalistes auxquels il a consacré plusieurs poèmes repris dans son second volume de poèmes, Man’s Life is this Meat, des poèmes placés sous l’inspiration pour une part de l’écriture automatique (à commencer par le titre laissé au hasard de la boîte de l’imprimeur).

La fin est près du commencement

Tu en as dit assez pour le temps présent
Il y aura abondance de dentelle plus tard
Abondance de laine électrique
Et tu oublieras l’églantine
Croissant autour du bord du lac vert
Et si tu oublies la couleur de mes mains
Tu te rappelleras les roues de la chaise
Dans laquelle était assise la figure de cire qui te ressemble

Plusieurs hommes sont debout sur la jetée
Déchargeant la mer
L’appareil sur le trolley dit VIANDE DE MERE
Ce qui signifie jusqu’à la fin.
A partir de 1936, Gasoyne tient son Journal (publié en Angleterre par Enitharmon de 1978 à 1980, puis repris et augmenté par Flammarion en France en 1983 dans la belle traduction de Christine Jordis (Journal de Paris et d’ailleurs, 1936-1942). Il ne tardera pas à sortir de l’orthodoxie surréaliste et de ses jeux gratuits. Se proposant d’élaborer une dialectique de réconciliation dynamique entre la matière et l’esprit, il se tourne vers une spiritualité christique plus que chrétienne et fortement marquée par un hermétisme lui aussi syncrétique, ainsi que par l’existentialisme de Kierkegaard et de Chestov. Il prend alors des accents de prophète biblique : ainsi dans « Ecce Homo » :

A qui donc cette face horrifiante,
Cette chair putride, ternie, fouettée,
Mangée par les mouches, flétrie par le soleil ?
A qui sont ces yeux creux sous une taie de sang
Et cette tête percée d’épines, et ce flanc percé d’une lance ?
Voyez l’Homme ; il est le Fils de l’Homme (…)

Et à chacun de ses côtés pendent morts
Un ouvrier de la terre et un ouvrier d’usine
Ou l’un peut-être est un Juif lynché
Et l’autre est Nègre ou bien Rouge,
Coolie ou éthiopien, Irlandais,
Espagnol ou démocrate allemand (…) (tr.Yves de Bayser in Miserere) ( )

Un long poème radiophonique, Night Thoughts (composé en 1954 et produit l’année suivante par la BBC), dit la solitude mentale de l’homme contemporain dans un monde dé-spiritualisé : en témoigne l’exergue – en allemand – empruntée à Hölderlin : (« Aber, weh ! es wandelt in Nacht, es wohnt, wie in Orcus ohne Goetlisches unser Geschlecht… ») : « Mais hélas ! notre génération erre dans la nuit, sa demeure un Hadès, loin du divin »

Que ceux qui entendent cette voix en prennent conscience,
Le soleil est couché. O vous qui écoutez dans la nuit,
Assis dans des pièces éclairées d’où l’obscurité est enfuie,
A travers l’éther obscur une voix vous intime
De ne pas oublier que la nuit vous entoure(…)

Que ceux qui entendent ma voix en prennent conscience,
La nuit est tombée. Nous sommes dans l’obscurité.
Je ne vous vois pas, mais dans mon regard intérieur
Vous êtes assis dans des pièces éclairées d’où l’obscurité s’est enfuie.
Mon message vous est diffusé par les ondes
D’une mer sans limite vers laquelle vous dérivez
Chacun dans une pièce éclairée séparée, comme sur des radeaux,
Survivants du grand navire perdu, Le Jour.

Le poème se fait l’écho des nombreuses promenades nocturnes du poète dans un Londres fantasmatique :

A la nuit j’ai souvent parcouru les Quais de la Tamise
Où sur la Rive Sud la centrale électrique, puissant escarpement de brique
Domine le paysage alentour, et ses paires jumelles de cheminées géantes
Déversent sur Londres leur offrande perpétuelle
De fumée en lourds rouleaux tel un rite sacrificiel
Propitiatoire à quelque divinité cruelle de Carthage
– dressées telles des symboles culturels de notre ère,
Piliers d’un temple à la puissance et la lumière des hommes.

Dans cette civilisation sans âme, devenue « Carnaval mégalopolitain », les hommes éprouvent davantage leur peur existentielle et leur solitude au cœur de la nuit. C’est à eux que s’adresse fraternellement en conclusion le Poète :

Bienvenue aux solitaires. Amis, nos semblables, vous n’êtes pas des étrangers pour nous. Nous sommes plus proches les uns des autres que nous n’en sommes conscients. Pensons les uns aux autres dans la nuit, même si nous ignorons chacun le nom des autres.

Dès le départ des poèmes expriment une angoisse existentielle qui, jointe à la prise d’amphétamines pour combattre son « acedia », va mener à plusieurs reprises le poète hors des limites de la normalité.

Prison

Il fait noir et étouffant dans ce placard.
Je ne peux ouvrir la porte.
Dans la pénombre un masque chinois
Me regarde férocement
D’en haut.

Quand je bouge, les murs bougent.
Ils suivent tous mes mouvements comme la lune.

Comme une rose qui éclôt,
Sans préavis une fenêtre s’ouvre.
Dans l’air clair du dehors, je vois une plaine
Qui court s’unir au ciel lointain.
Sur l’herbe de la plaine brûlée par le soleil
Des cavaliers vêtus de rouge passent sur de grands chevaux.

Le fenêtre se ferme.
J’entends un phonographe.

Si j’étends la main dans l’obscurité,
Mes doigts tremblants, je le sais, rencontreront
Les feuilles de l’arbre qui pousse dans ce placard.
Si je rouvre les yeux,
Je sais que je verrai toujours
Ou le masque chinois ou la fenêtre ouverte.

Si j’éloigne de ce lieu mon corps
Je sais que les murs me suivront,
Bougeant toujours comme des murs dans un placard.

Un récit directement autobiographique, « Self-discharged » (auto-acquittement) narre l’un des internements psychiatriques qu’il connut dans les années quarante et cinquante, se prenant pour un messager du divin, prophète d’ un désastre cosmique.
En 2002, Judy, qui allait devenir sa femme, raconte leur rencontre dans son charmant petit livre, My love affair with life:

J’allais une fois par semaine à l’hôpital psychiatrique lire des poèmes à des patients sévèrement atteints ; j’étais touchée qu’ils fassent l’effort de venir et fassent de leur mieux pour s’intéresser aux poèmes que je leur lisais (…) Une après-midi de février 1973 je choisis de lire un poème tiré de l’anthologie de poésie publiée par Oxford, intitulé « September Sun ». Je dis que c’était un poème difficile écrit par un poète du nom de David Gascoyne. Quand j’eus fini de le lire, un homme très grand, très triste, me toucha le bras et dit calmement : « C’est moi qui ai écrit ce poème, je suis David Gascoyne ». Je ne le crus vraiment qu’après avoir pris avec lui une tasse de thé et il me dit que c’était sa troisième crise grave de dépression.

Soleil de Septembre : 1947

Splendide, puissant soleil ! En ces derniers jours
Si généreusement prodigue en lumière d’antan
Que seule ignore la vue des hommes qui ne veulent pas voir
Et des esprits enténébrés dont la nuit
Ne sait plus s’ouvrir ni à l’oraison ni à la louange

Laissons-nous consumer par un feu libre comme le tien
Et que l’or vivifié au-dedans de moi vienne
A la frappe en son temps et soit
Transmuté en une fin meilleure qu’usure stérile
Et vaine. Ces jours et ces années

Peut-être appelleront soudain à moissonner,
Et si les champs que laboure l’Homme ne produisent alors
Que balle et clinquant, alors que d’un soleil irrité Lui
Qui le premier de Sa semence d’or planta le champ invisible
Du Chaos, réduise en cendre notre médiocrité.

Eurydice moderne, Judy ramena Orphée sain et sauf de son Enfer de la dépression et le rendit jusqu’à sa mort en novembre 2001 à la communauté internationale des poètes qui sut reconnaître et fêter en lui un Prince ; pour être moins abondante, sa poésie n’en avait pas moins retrouvé à la fois une fraîcheur :

IVY

The ivy invading my window sill
needs perennial cutting-back.
An ivy-leaf fluttering in the wind
reminds me of inhuman nature’s
obstinate beauty.
A patch of pale blue behind it
portrays a persistent faint yearning
while the cloud crossing it
grey as boredom
is yet tinged with a flush
of residual hope.

(Isle of Wight , 24 viii 1995)

Lierre

Le lierre qui envahit ma fenêtre
doit être sans cesse coupé, repoussé.
Une feuille de lierre flottant dans le vent
me dit de la nature inhumaine
la beauté obstinée.
Une tache bleu pâle derrière elle
dépeint la douce persistance d’un désir.
Le nuage qui la traverse
gris comme l’ennui
Pourtant est teinté d’un trait vif
d’espoir résiduel.

Teinté aussi de combativité. Au début des années trente, comme d’autres créateurs en Grande-Bretagne et nombre de surréalistes en France, Gascoyne avait rejoint le parti communiste et s’était rendu en Espagne au début de la guerre civile. Déçu par les querelles fratricides entre communistes et anarchistes, il démissionna du parti mais se considérera toute sa vie comme « de gauche » et socialiste :

Prélude pour une nouvelle fin-de-siècle

Incitation incessante, sèche, péremptoire :
Que vous écriviez en vers ou autrement,
Etre intelligible, user de métaphores simples.
Que votre lecteur ne soit pas seulement hypothétique
Mais de chair et de sang, sans nul besoin de harangues.
Le temps est arrivé. Nous sommes au bord extrême
De quoi ? Quel prophète, vrai ou faux,
Pourrait se faire entendre au-dessus du vacarme déchaîné
De toutes ces dénonciations floues, ambiguës,
Hypocrites ou consternées,
Avertissements ou prédictions sinistres qui nous assaillent à partir de
Toutes les « sources bien informées » déformées, biaisées par les médias ?
— Si c’est là un poème, où sont les images ?
— Quelles images suffisent ? Cadavres et charognes,
Sang versé en tous lieux, bombes plus énormes et bestiales,
Ogives atomiques stockées, blessures inguérissables,
Ruines et moellons, messies déments et foules furieuses.
— Mais les poètes créent de la beauté avec l’horreur…
— Et vous pensez que je veux…? Que belle est la vérité ?
— Une beauté terrible est née…Oui en vérité.

Jeune en dépit de tout j’ai cru
Avec Keats et Shelley que
Les poètes peuvent légiférer, prophétiser;
Ou comme Stravinsky écrivant « Le Sacre »
Se faire vases communicants pour des sons neufs
Nés d’un monde intérieur inconnu et vivifiant.
J’ai plus de soixante ans, mon modeste don n’est plus,
Je ne peux que chercher à tâtons des comparaisons inattendues.
Mais aujourd’hui comme aux année trente je puis à nouveau
Eprouver passion et frustration et ce sens
De l’attente, de l’imminence et de l’urgence
D’exprimer ce qui doit simplement être dit.
La conscience mûrie sait que la poésie
Aujourd’hui réclame l’essence et le minimum :
Que seul un Silence tel que celui de Dieu pourrait dire le Tout.
Un vocabulaire austère au moins demeure.
La litanie des manchettes lugubres des journaux
Dont la seule mention harcèle les nerfs :
Vietnam, Angola, Thaïlande et Pakistan,
Le Bogside dans Derry, Belfast et Crossmaglen ;
Là-haut Strathclyde et plus bas Portadown,
Three Miles Island et Svevo Italie.
Et puis il y a Manson, Pol Pot et Amin,
Pour nommer au hasard trois monstres devenus mythes,
Et d’autres beaucoup trop nombreux pour être nommés, tous meurtriers de masses,
Nul besoin pour aucun d’eux d’une épithète et bien que nous soyons écoeurés
D’être écoeurés par eux ils resteront gravés
Ou marqués à chaud dans les consciences les plus endurcies.

Et pourtant je veux terminer en tentant d’évoquer
Une aube d’été où je n’avais pas encore huit ans
Et, tôt levé, guettant pendant une heure ou plus
Contemplai une transformation transcendantale des nuages de l’aurore,
Comme une vision prophétique accordée d’En-Haut.
Je ne vois plus grand chose aujourd’hui. L’aube est toujours neuve
Comme l’est la nature, malgré notre aveuglement et nos efforts
Pour empoisonner la Terre-Mère. Mais un texte ancien
Raconte ce qui peut-être arrivera bientôt :
Le corbeau disparaît alors que la nuit s’achève,
Puis comme approche le jour l’oiseau vole sans ailes ;
Il vomit l’arc-en-ciel et son corps devient rouge,
Et sur son dos se forme une condensation d’eau pure.
Car ce qui est en haut est toujours comme ce qui est en-bas
Pour la perfection de l’Unique, qui est maintenant
Comme à tout jamais, Monde sans Fin, D.V.
(Première publication en 1982 dans Temenos 2)

David Gascoyne s’est éteint en 2001, après avoir, les dernières décennies de sa vie, été reconnu et fêté par la communauté internationale des poètes. Au cours de ces années sa création purement poétique avait été réduite mais il avait continué à traduire d’autres poètes (entre autres Les Champs Magnétiques de Breton et Soupault en 1985), rendant compte à mainte reprise des œuvres poétiques et picturales de ses anciens amis surréalistes.
Kathleen Raine, qui a écrit 1964 un magnifique essai (inédit en français ) sur « David Gascoyne et la fonction prophétique » (repris dans Defending Ancient Springs, Londres, Enitharmon, 1969), écrivait en Introduction aux Selected Prose 1934-1996 de Gascoyne publié par les éditions Enitharmon en 1998 : « David a le sentiment d’avoir échoué à communiquer son message prophétique, et il faut peut-être dire qu’il est un grand poète manqué ; mais cela ne fait pas de lui un poète mineur. Pas plus que son silence n’est celui d’un abandon de sa vocation, plutôt le silence éloquent dans lequel un grand poète est tombé en un temps et un lieu qui ‘ demeurent dans l’Hadès sans le Divin’. »

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