Desmond Egan

Desmond Egan, né en 1936 à Athlone, dans les « Midlands » de l’Irlande, a aujourd’hui rang de poète majeur dans son pays mais aussi aux Etats-Unis (il reconnaît l’influence d’Ezra Pound à l’égal de celle de l’Irlandais Beckett). Sa thématique va de l’Irlande légendaire d’Oisin à l’Irlande asservie et meurtrie par des siècles d’occupation anglaise et à l’Irlande contemporaine dont il déplore qu’elle s’éloigne de sa culture rurale ancestrale. Il a consacré de nombreux poèmes aux paysages du Kerry et à des artistes irlandais contemporains, dont en 2005 un volume entier, The Outdoor Light, in memoriam à son ami le sculpteur McKenna. Ses préoccupations humanitaires et son indignation devant les nombreuses exactions et holocaustes dont l’histoire est le témoin l’ont amené à établir des parallèles entre l’oppression coloniale dont fut victime son pays et celle du peuple juif victime de la Shoah (Holocauste de l’Automne, Alidades, 1998). Il est traduit en de nombreuses langues, particulièrement en français et la reconnaissance internationale se marque par des prix prestigieux, dans son pays comme aux Etats-Unis, en France et jusqu’au Japon.
Comme celle de John Montague, sa langue et sa prosodie, proches du langage ordinaire par les vocables et la syntaxe, réussissent le quasi-miracle d’être, par leur simplicité elliptique, de la musique pour l’âme tout en abordant les thèmes les plus sérieux.
Son activité culturelle est considérable en dehors même de ses vingt volumes de poésie et de ses deux livres d’essais (il a aussi traduit deux pièces d’Euripide, Médée et Philoctète). Il participe intensément et de longue date à la vie culturelle de son pays : en fondant en 1972 la Goldsmith Press, et surtout en 1987 en créant, avec Richard O’Rourke, le Gerard Manley Hopkins Festival, qui chaque année en juillet accueille pour une semaine entière des spécialistes mondiaux de ce Poète, à Monasteverin, un village du comté de Kildare au sud de la capitale, sur les lieux mêmes où le poète jésuite, qui fut recteur de la cathédrale de Dublin, aimait à venir se reposer. Ce Festival, auquel la population locale des élèves est invitée à participer, est en outre l’occasion pour des poètes du monde entier de participer en lisant aussi leurs poèmes. Desmond Egan est un invité permanent de la Biennale Internationale de Poésie de Liège et l’hôte fréquemment invité des universités américaines.
Michèle Duclos

Les traductions, inédites, sont l’oeuvre du GERB (M.Duclos, S. Marandon, F. Loppenthien).

BRONZE HORSEMAN BY McKENNA
‘what I do is me: for this I came’ (1)

down the shaft of the Notting Hill
terminal below London
deep in this fluorescent underworld
his hammer and chisel
began to squirm again

and where commuters would crowd
he started to re-invent
air and daylight
the imaginary fields
the lost summers
as horse and rider
began to emerge to
gallop into the bronze idea

now that cave
the buttressed corridor
its tunnel tigers
the might have been
the dead creator too
all toss together within this
fierce jockey this resisting mount
half mass half urgent bodies
bursting towards outdoors

a blink and half a century later
they gallop motionless on my desk
in that very moment as
his horse twists its strong neck
out of the earth its rider

so where’s the gaffer now
the minister who joked
no barbed wire round the mailboat
where are those who proclaimed Irishmen
let us make a profit
the insiders outsided

while it
sooner than later will stand
lighted on a pedestal
in time’s wide open spaces

nourishing passers by
who won’t know why

(1) “what I do”: Hopkins, As Kingfishers Catch Fire
Cavalier de bronze (Statue équestre, bronze) de McKenna
« Cet acte est moi : pour cela je suis née » (tr.René Gallet)

en bas du puits du terminus
de Notting Hill en dessous de Londres
au fond de ce monde souterrain
son marteau et ses ciseaux
s’agitent à nouveau

et où les banlieusards s’assemblent
il se mit à réinventer
l’air et la lumière
les champs imaginaires
les étés perdus
à mesure que cheval et cavalier
émergeaient au galop dans l’idée de bronze

maintenant cette caverne
le couloir étayé
ses tigres du tunnel
ce qui aurait pu être
le créateur mort aussi
se jettent tous ensemble dans
ce farouche jockey cette monture rebelle
moitié masse moitié corps impatients
bondissant vers l’extérieur

un clin d’oeil et un demi siècle plus tard
ils galopent immobiles sur mon bureau
à l’instant précis où
son cheval, tournant son cou puissant
hisse de la terre son cavalier

alors où est le boss maintenant
le ministre qui plaisantait
des barbelés autour du bateau impossible
où sont ceux qui proclamaient Irlandais
enrichissons-nous
les entrants sortis

tandis que
tôt ou tard il se dressera
éclairé sur un piédestal
dans le vaste espace ouvert du temps

nourrissant les passants
qui ne sauront pourquoi
(tr. GERB)

Knots
he knew all about not belonging
whittled it from the heart
of wood of stone
followed its line home

and more than any
believed enough to
keep on hammering wary of knots
and how they jump a chisel

until his hands shook.
Noeuds

l ’indépendance il s’y entendait,
la taillait dans le cœur
du bois de la pierre
jusqu’au but

et plus que quiconque
y croyait assez
pour marteler sans cesse

se méfiant des nœuds
qui font sauter le ciseau

si fort que
ses mains tremblaient (tr. GERB)

Arachnophobe

the husk of a fly
dangles from its gibbet
wings glinting

alive enough to be forgotten (1)
you can almost hear
its puzzled desperate buzzing

but what’s the use of muttering
spiders give me the creeps
their frightened wait
their rush on thread legs
their pitiless dance of no escape

or the way the dead web
abandoned in a fanlight
kills still

that’s how things are
fly spider fly trapped
at the refusing window

when you wave it down in dust
it sticks to your fingers

and will not easily go
1) Il s’agit d’une citation de Jean Genet dont le poète dit avoir oublié l’origine.

Arachnophobe

La coque vide d’une mouche
se balance au gibet
ailes luisantes

alive enough to be forgotten (1)
on pourrait presque l’entendre
bourdonner intriguée désespérée,

mais à quoi bon marmonner
les araignées me donnent la chair de poule
elles guettent effrayées
se précipitent sur leurs pattes filiformes
danse impitoyable sans salut

ou comment la toile morte
abandonnée dans une imposte
continue de tuer

ainsi va le monde
mouche araignée mouche piégée
devant la fenêtre fermée

quand vous la secouez elle tombe en poussière
elle vous colle aux doigts

et refuse de vous lâcher

1)Littéralement : suffisamment vivant(s) pour être oublié(s)
(tr. GERB)

Halcyon

a dart of turquoise
so deep so small small to
background everything
with the weed river

you caught me
cutting below the aqueduct
that Hopkins day

so other
such an air of outside
after all our inward words

yet hardly belonging to the fields
to water neither
ready to plunge at the unsafe
through the imaginary skin
and scatter your way airwards
blurring into symbol

but why did you
who show to few
come there then just
following what ley line

and why why should you
I had forgotten the very
urge hunt me since
bring fiercely together
something that wants to but
cannot

Alcyon
un éclair de turquoise
si profond, si petit petit pour
baliser l’ensemble
de la rivière herbeuse

tu m’as saisi
coupant par-dessous l’aqueduc
ce jou sur Hopkins

si autre
une telle bouffée de grand air
après tant de discours cloîtrés

et pourtant n’ appartenant à peine aux champs
ni à l’eau
prêt à plonger dans l’inquiétant,
à travers la peau imaginaire
pour éparpiller ton essor aérien
et t’y estomper en symbole

mais pourquoi toi
qui te montres à peu
être venu là alors juste
en suivant quelle ligne de force

et pourquoi, pourquoi
j’avais oublié jusqu’au (1)
me pousser me pourchasser
à assembler fiévreusement
quelque chose qui veut mais
ne peut
(tr. GERB)
1)Vers de Thomas Kinsella (Note du Poète)

Waiting for green

terrace and church sleep on
where the cars queue

running without moving

drivers awake enough on
a standup breakfast
one eye on the clock
the cup steaming on the hallstand
as the door closes gently
on no goodbye

radios jabber along the bridge
against that dark otherness
trundling below its reeds

the lights do not change
En attendant le vert

église et maisons dorment encore
là où s’alignent les voitures

en marche sans avancer

conducteurs tenus éveillés
par un casse-croute pris sur le pouce
un œil sur la pendule
la tasse fumante sur le comptoir
et la porte qui se ferme doucement
sans au revoir

des radios jacassent le long du pont
tandis que cette sombre altérité
roule sous ses roseaux

les feux ne changent pas
(tr. GERB)
Hideout
not for doubledecker Dublin
would I swap our little river
crossing under the road

the bridge where I sit with friends
the sloping bank down
under leaves to the big stone
where the light is green

down there
the sound of cars changes
the way an ambulance does passing
everything is a bit different
the flicker of a trout
on the water skin

the road of shadowy oaks
makes the quiet quieter

once I ran away there
and never came back

Cachette

même pour Dublin et ses autobus à impériale
je ne donnerais notre petite rivière
qui passe sous la route

le pont où je m’assieds avec mes amis
le talus qui descend doucement
sous les feuilles jusqu’à la grosse pierre
où la lumière est verte

là en bas
le bruit des voitures change
celui d’une ambulance qui passe
tout est un peu différent
l’éclair d’une truite
sur la peau du ruisseau

la route aux chênes ombreux
rend le calme plus calme

un jour je me suis réfugié ici
et n’en suis jamais reparti
(tr. GERB)
Freshly ground pepper

early bird and she is part of the hush
leading to a window table

when we take our places
she begins the ritual
smiling from another country
the tabloid menu
their specials by rote
and of course the wine list

she comes from where

a basket of covered bread
while we scan and choose
concentrating on the text
our host adding
a bottle of house red

discreetly in the background
Charlie Parker dies through Lover Man

Before our waitress returns
Checks sets down
Plate by warmed plate

Carefully unto the white tablecloth

Iraq
Du poivre frais

tôt levée et participant au calme
elle nous conduit à une place près de la fenêtre
démarre le rituel
sourire d’un autre pays
le menu tabloïde
les spécialités par cœur
et bien sûr la carte des vins

elle vient d’où
une corbeille de pain couverte
nous nous concentrons sur le texte
le patron ajoute un rouge de la maison

discrètement en arrière-plan
Charlie Parker mourant dans Lover Man

avant que notre serveuse revienne
vérifie et pose
assiette après assiette chaude

avec soin sur la nappe blanche

Irak
(tr. GERB)

GERB traductrices : Michèle Duclos ; Magdelaine Gibson ; Françoise Loppenthien ; Sylvaine Marandon

Publié dans Poésie/première n°43 Mars/Juin 2009

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