Ruth Fainlight

Ruth Fainlight Burning Wire Bloodaxe Books, 2002 (BW)
Ruth Fainlight Moon Wheels Bloodaxe Books, 2006 (MW)

En 1998, pour son volume de poèmes Sugar Paper Blue (1997), Ruth Fainlight était l’une des cinq finalistes en compétition pour le prestigieux Whitbread Prize qui fut finalement décerné au Poète Lauréat Ted Hughes. Dans les deux derniers volumes parus aux éditions Bloodaxe Books, Burning Wire (2002) et Moon Wheels (2006) réapparaissent les thèmes développés par elle tout au long d’une longue et régulière production de poèmes à laquelle s’ajoutent deux recueils de nouvelles, trois livrets d’opéra et des traductions du portugais (Sophia de Mello Breyner) de l’espagnol ( Lope de Vega, Cesar Vallejo, les Mexicains Elsa Cross et Victor Manuel Mendiola), du français ( Jean Joubert) et aujourd’hui du grec (Sophocle, la Trilogie Thébaine ), elle-même étant traduite dans plusieurs langues européennes (particulièrement romanes, et russe).
Ses thèmes vont du plus intime à une relation inquiète avec le cosmos et la société. Nous retrouvons l’errance de l’insomnie liée à la lune amie et complice dont les phases manifestent l’instabilité liée à la mutabilité du monde des apparences et à la fluidité du temps, elle-même manifeste dans la récurrence des saisons.

Insistance

Je n’avais jamais pensé que j’écrirais sur la lune
à mon âge
ni qu’une pleine lune pourrait toujours me tenir éveillée
agitée, excitée,
tout au long d’une nuit d’été, comme autrefois.

Mais cette lune insistante, rocher brillant dans un ciel sombre,
présence flagrante
quand les rideaux sont écartés, exige une réponse.
Pour un instant
Je me sens confuse, incertaine, jeune fille à nouveau.

Puis confiante comme elle, je lui rends son regard.
Par une telle insistance
que rien n’a changé, j’affirme à nouveau mon rôle et mon destin :
être une sœur, vigilante et solitaire, de la lune. (BW)

L’amour, toujours discret, ici pour son compagnon d’un demi siècle, se lit dès la dédicace du dernier volume et dans un court poème où l’humour cèle à peine les regrets de l’âge :

Plus jamais

Etre vieux c’est ne plus pouvoir
mordre dans une pomme
marcher toute une vallée
voir les moindres détails
percevoir l’aigu le plus haut, la basse la plus grave
enrouler mes jambes autour de ta taille. (MW)

Le poète a fonction, tel la Sibylle, d’être psychopompe. A la fin de Moon Wheels, Ruth Fainlight reprend une sélection de This Time of Year, un volume aujourd’hui épuisé, incluant une séquence de poèmes, Twelve Sibyls, antérieurement consacrés à cette figure mythique planétaire :

Informations sur la Sibylle

L’absence totale de charme soulignée par Héraclite,
qu’elle a commencé à prononcer des prophéties
dès après sa naissance et buvait du sang de taureau,
sont des faits sur la sibylle que je trouve d’intérêt.

Elle plaçait l’Age d’Or loin dans le futur,
non dans le passé lointain, était hostile
à l’idolâtrie comme un Hébreu. Elle dénia à Apollon
sa virginité, et jamais ne porta de parfum.

Elle disait qu’à sa mort elle deviendrait
la face dans la lune – tournerait, tournerait comme la lune –
déliée de son extase oraculaire.
Seule une sibylle peut éclipser le soleil (MW)

Par delà cette relation cosmique fondamentale,Ruth Fainlight a, toute sa vie et dans toute son œuvre, manifesté une sensibilité aux injustices sociales, entre autres raciales et ethniques. Moon Wheels, derrière les mythes qui unissent Méditerranée et Atlantique, rend compte de sa réaction douloureuse tant au sort des « boat people » qui tentent leur chance entre l’Afrique et le sol de l’Europe qu’à celui des populations irakiennes exposées à la mort en même temps qu’à la destruction de leurs prestigieux vestiges architecturaux millénaires. Devant les ruines prévisibles de la nouvelle guerre, son double thème personnel le plus intime recoupe celui d’un Jardin d’Eden condamné :

Lune guerrière
(au petit matin, 18 mars 2003)

C’est la nuit qui précède
l’équinoxe de printemps
dernier jour
peut-être, de la paix –
et je suis complètement éveillée.

Le rideau le plus épais
la draperie la plus lourde
ne peuvent bloquer
l’éclat aveuglant
renvoyé par la dure sphère pierreuse

d’une lune livide
en orbite autour
de notre malheureux
monde irrité
tel un gnome malveillant
dieu de la guerre.

Il m’en souvient maintenant –
il y a des langues
où le mot lune
est au masculin (MW)

En contrepoint et en comparaison avec l’attaque des Twin Towers le 11septembre 2001, elle s’interroge sur ce que put penser l’employé qui, lors de l’incendie de la Shirtwaist Company à New York en 1911 où moururent 146 jeunes travailleurs, brisa la fenêtre pour permettre à ses collègues de se jeter dans le vide depuis le dernier étage. Dans un volume antérieur, Another Full Moon, (Hutchinson 1976), son très beau poème « My position in the History of the Twentieth Century »), dit son souci du regard blanc haineux ou hostile que perçoit l’homme de couleur sur un quai de métro londonien. Elle-même s’est toute sa vie, fût-ce en imagination, sentie exposée et solidaire des exilés de l’intérieur.

La chaumière anglaise

Poète juive dans un village anglais :
incongrue, déplacée
comme un Hindou dans un igloo, un Dayak dans
Chicago, une girafe au Pôle Sud.

L’if ombreux dans le cimetière, à seulement
quelques pas de la porte de cette maison,
fut planté au cours des siècles qui séparent
le pogrome de Lincoln (où le petit saint Hughes,
prétend-on, fut occis par les juifs, et tous
les déicides encore vivants furent bannis)
et l’année où Oliver Cromwell modifia la loi
pour accorder aux hommes honorables de confession israélite,
avec leurs épouses prudentes et les enfants obéissants,
le privilège d’être légalement présents en Angleterre.

Adolescent mon père était patriote,
travailliste bon teint. Mais bien
qu’il se sentît tout à fait anglais, le problème est
que pour des natifs de toutes les classes sociales
il était un Levantin retors et gras
et le resterait. La solution pour lui fut
de quitter le pays, de partir assez loin
afin de « passer pour un blanc », là où il pourrait jouer
à être à cent pour cent un Anglais authentique.
(Mais encore plus fier d’être juif).

Peut-être parce qu’elle venait de la Bukovine,
ma mère n’avait pas d’illusions. Elle avait l’habitude,
de naissance, d’être rejetée. D’abord le choc
d’Ellis Island : un autre monde, un autre
langage (je savais combien elle s’était donné de mal). Puis
encore du déracinement ; bien que les années trente
ne fussent pas exactement propices, son mari agité
– beau, rêveur, apolitique –
éprouvant l’attrait du chez soi, la traîna vers l’Angleterre.

Je me précipitai droit dans le feu,
vers le centre des ennuis, de l’éclat, du danger ;
dansai, comme Esméralda, sur la Table Ronde
comme si ma vie en dépendait.
Telle fut ma tactique en ces temps anciens.
Aujourd’hui (bien que j’imite respectueusement les autochtones)
toit de chaume et poutres apparentes ne sauraient camoufler
l’étrangère. Le carillon se moque de moi.

Parfois je me demande si j’aurais dû me méfier :
sourire en douceur et manger le plat
de lentilles – mais ne jamais vendre mon droit d’aînesse
pour une chaumière anglaise. (BW)

Un autre thème récurrent traverse des décennies d’écriture : le processus créateur. Fainlight insiste sur le caractère concret de son art, qu’elle souhaite rendre sensoriel et sensuel affectant tous les sens, à l’égal de celui du peintre. Infiniment plus originale est son imagination qui dote de vie autonome, non tant le poème qui attend le lecteur pour s’animer, que les mots eux-mêmes, jusqu’aux caractères individuels, signes animalcules qui naguère s’échappaient d’une vieille machine à écrire aux O troués, aujourd’hui de l’ordinateur ; métaphore pour dire le mystère de l’écriture vivante :

Suppression

En un instant je peux supprimer des douzaines
de messages sur mon écran d’ordinateur,
et les regarder disparaître comme un essaim d’éphémères
qui s’élève en spirale à travers un buisson d’aubépine fleurie
dans sa danse nuptiale suicidaire,
ou de la ferraille se précipitant sur un aimant.

Mais ces centaines de mots, lus puis supprimés,
ne disparaissent pas. L’air que je respire
en est saturé, comme de pollen à la saison du rhume des foins
ou la prière impuissante à forcer la barrière céleste,
la couche de heaviside pour atteindre une réponse.
Je les imagine qui s’entortillent les uns autour des autres
comme une lourde balle de caoutchouc, ou
un pâle cocon sans poids qui gaine l’avenir. (MW)

Elle sait dire avec grâce et litote les plus évanescentes de nos réactions et sensations, le plus infime des incidents ou des réflexions de la vie quotidienne. Ainsi réussit-elle à ménager un suspens pour contraster un épisode de vie des plus prosaïques avec l’évocation, à son seul prénom, d’une romancière à l’imagination la plus vive ; ici aussi elle pose, indirectement, le mystère de la création poétique :

Pommes de terre

Une jeune femme est assise dans la cuisine pavée de pierre ; devant elle sur la table de bois frottée à la brosse, la jatte de pommes de terre qu’elle épluche pour le dîner familial. Comme tous les autres jours elle retire méticuleusement les yeux et les taches de pourriture de leur chair blanche crue.

Dans une main couverte d’engelures, aux doigts crevassés, aux pouces fendus aux extrémités incrustées par la crasse de la cuisine, elle tient une moitié anguleuse de pomme de terre épluchée, dans l’autre un petit couteau de cuisine dont sa mère aimait se servir , avec sa lame usée en demi-lune.
Elle lève les deux bras et les presse contre sa poitrine étroite pour contenir la douleur alors qu’elle étouffe une toux, et se déplace jusqu’au rectangle de lumière hivernale du matin telle une mare gelée sous la fenêtre petite et haute, plissant ses yeux de myope pour voir plus clair.

Sa sœur entre et jette un coup d’œil puis doucement referme la porte de la cuisine.
Un réveil trop brutal pourrait empêcher l’âme de regagner son corps vacant. Elle sait qu’Emilie est très loin, là-bas sur la lande. (BW)

Bibliographie française succincte

Encore la Pleine Lune, éd. bilingue fédérop 1997
Bleu Papier Sucre, éd. bilingue Le Poémier de Plein Vent , Bergerac, 2000
Saba et Salomon éd. bilingue, Le Poémier de Plein Vent, Bergerac, 2007
Trois livres d’artiste avec Judith Rotchild aux éditions Verdigris, 34800 Octon : Pomegranate, 1997 ; Leaves/Feuilles, 1998 ; Feathers, 2002
Des poèmes séparés dans : In’hui 9, 1979 ; Lettre internationale 12, 1987 et 26, 1990 ; Hors Jeu 8, 1990 Poésie 2001 n°89 ; Le Journal des Poètes 2001/2

Des articles et essais dans : La Traductière, 10, 1992 ; Journal of the British Institute in Paris, 27, printemps 1999 ; Desmos, 10-11, 2002
Des études par Anne Mounic dans Poésie et Mythe (vol.1 et 2, 2000 et 2001) ; et dans Poésie et Mobilité de l’ Esprit , 2003, l’Harmattan
Céline Boyer : Langue du sacré et langue du secret : le mythe et le rite dans la poésie de Kathleen Raine et Ruth Fainlight, thèse, Bordeaux 2006

Publié dans Le Journal des Poètes 2009/1

Ruth Fainlight, New and Collected Poems, Bloodaxe Books, 2010

Le tout récent, volumineux, livre de poèmes de Ruth Fainlight, magnifiquement illustré en couverture par une peinture sur bois copte représentant un paon, volume dédié à la mémoire de son mari Alan Sillitoe récemment disparu, reprend la totalité de 13 volumes parus entre 1966 et 2006, auxquels s’ajoutent des traductions déjà anciennes de l’espagnol, du portugais et du grec, mais ignore les deux libretti composés pour the Royal Opera House`s `Garden Venture` au début des années 1990. Il présente 45 nouveaux poèmes développant les thèmes chers à la poète tout le long de sa carrière : la lune, compagne fidèle de ses nuits avec l’insomnie ; l’âge, qui se manifeste graduellement par des gestes plus lents ou des marques imposées au corps et au visage, accueilli sans lamentations avec un certain détachement. Toujours présent, un sentiment d’étrangeté au monde de celle qui se proclamait « juive, femme, poète ». Surtout on s’émerveille du travail sur la syntaxe, parfois acrobatique, de ces longues phrases en équilibre délibérément suspendu, qui permettent elles aussi de communiquer des sensations extrêmement subtiles à capter et encore plus à rendre. Et qui font l’originalité formelle tranquille de cette Sibylle des temps modernes.

Windows

The room had seemed completely dark
until, as if a padded curtain
slid across the window, a sepia
wash from a sable brush clogged
with pigment puddled onto a sheet
of paper as thirsty as a blotter,
or a metal blind clicked into place,
the air curdled, blackness condensed.

Neighbours were turning off their lights.
Windows, opposite mine, at different
levels on the other side of the street,
became rectangles of watery
tones, like an early Klee. As each
lamp faded and the distillation
of darkness proceeded, I felt myself
break free, plunge deeper into space

Fenêtres

La pièce paraissait complètement sombre
quand soudain, comme si un épais rideau
glissait le long de la fenêtre, un lavis
sépia chu d’un pinceau noir gorgé
de pigments s’écrasa sur une feuille
de papier assoiffée comme un buvard,
ou un volet de métal s’installait avec un déclic.
L’air s’épaissit, le noir se condensa.

Des voisins éteignaient leurs lumières.
Des fenêtres, en face de la mienne, à différents
niveaux de l’autre côté de la rue,
devinrent des rectangles aux coloris
délavés, comme des premiers Klee. Comme chaque
lampe s’effaçait et que la distillation
de l’obscurité progressait, je sentis
que je me libérais, plongeais plus profondément dans l’espace.

Before the Fall

How exactly right the garden looked,
half still in sunlight, half in slanting shadow,
the lawn recently mown

All the trees in the orchard vivid with fruit :
plum, pear, crab, apple, damson,
the shrubs in full bloom

Children’s voices over the hedges, laughing
not squabbling, birds singing, dogs barking,
Mozart on the radio

And that scarlet rose with golden stamens bared
and layered petals arching back and open,
about to fall…

Avant la chute

Comme il semblait parfait, le jardin,
encore à demi dans le soleil, à demi dans l’ombre oblique,
la pelouse récemment tondue

Tous les arbres du verger éclatants de fruits :
prunes, poires, pommes diverses, prunes de Damas,
arbrisseaux en pleine floraison

Voix d’enfants par-dessus la haie, riant
sans se quereller, chants d’oiseaux, aboiement des chiens,
Mozart à la radio.

Et la rose pourpre aux étamines d’or nues
dont les pétales stratifiés s’ouvrent en s’arquant
prêts à tomber.

Publié dans Le Journal des Poètes 2012/2

**

Egalement Dossier Ruth Fainlight dans Poésie/première n°56 – juin 2013 par Michèle Duclos et Magdalaine Gibson

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