Thich Nhat Hanh et « le bouddhisme engagé »

(poèmes traduits et présentés par Michèle Duclos)
« J’inspire, je calme mon corps. J’expire, je souris. Je m’établis dans le moment présent. Je sais que c’est un moment merveilleux ». Thich Nhat Hanh

En 1982, dans une vieille ferme proche de Bergerac s’ouvrait la communauté bouddhiste des Pruniers placée sous l’ordre de l’Inter-Etre, créée par un moine vietnamien en exil, Thich Nhat Hanh, réfugié politique en France depuis 1972, et une nonne sa disciple et aide précieuse indéfectible, Soeur Chân Không. Aujourd’hui « le Village des Pruniers », riche de quatre « hameaux »composés de plusieurs fermes environnantes rachetées et aménagées, accueille tout au long de l’année, pour des retraites collectives organisées ou individuelles de diverse durée, des centaines de disciples venus des quatre coins du monde.
Activiste de la paix (après avoir tenté dans son pays de rénover un bouddhisme trop formaliste coupé des besoins immédiats de la population Thich Nhat Hanh dirigea à Paris de 1969 à 1973 la délégation bouddhiste pour des négociations pour la Paix au Vietnam. Son pacifisme intégral lui valut ensuite d’ être banni de son pays par le gouvernement communiste – il n’y revint, triomphalement, à l’invitation de ces mêmes autorités qu’en 2005, après avoir été invité en Chine l’année précédente–, Thây, comme l’appellent affectueusement ses disciples, est aussi un érudit (après avoir étudié les religions comparées à l’université de Princeton de 1960 à 63 puis il dirigea le Centre d’Etudes bouddhiques aux universités de Cornel et de Columbia) ; son enseignement devant des auditoires nombreux en France et aux Etats-Unis débouche ensuite sur des livres traduits en plusieurs langues, ainsi que des CD ou des DVD (cet enseignement ainsi que nombre d’informations sur les activités du Centre est aujourd’hui librement disponible le site de pruniers : http://www.villagedespruniers.org.).
Thây est aussi artiste : ses calligraphies sont vendues au profit, géré efficacement par Sœur Chân Không, des paysans vietnamiens très pauvres, particulièrement pour la création et la maintenance d’ écoles dans les recoins montagneux du pays. Poète, ses poèmes écrits en vietnamien ou en anglais ont été rassemblés en français sous le titre une flèche, deux illusions aux éditions Dzambala en 1998, à partir d’une version anglaise, Call Me By My True Names parue en 1993aux éditions américaines Parallax, qui sont toutes dévouées à sa pensée.
J’avais découvert et traduit plusieurs de ces poèmes à partir de leur version anglaise grâce à un CD intitulé Drops of Emptiness (littéralement « des Gouttes de Vide »)
où, parallèlement à des sutras (textes sacrés psalmodiés) ils sont mis en musique et interprétés par Thây lui-même ou par Sœur Chân Không et des moines de la communauté. Je propose ici ces poèmes et les présente avec leur accord gracieux.
Les premiers poèmes (comme nombre de ces poèmes regroupés dans la seconde partie du volume sous le titre de « Dimension ultime ») condensent très sobrement l’enseignement du Maître et suivent la doxa bouddhiste millénaire : la nature, terre bienveillante dans sa simplicité quotidienne de fleurs et d’oiseaux, offre un décor et des métaphores traditionnels. Le contact immédiat avec elle se fait par la marche méditative qui complète l’enseignement oral, et par la respiration lente qui mènent à la « pleine conscience » (« mindfulness »), deux pratiques majeures qui font l’originalité de cette branche du bouddhisme zen bien différente de la pratique tibétaine et du vajryana plus ésotérique et ritualiste ; différente aussi du zen japonais qui met au premier plan la pratique du zazen (la méditation en posture assise très stricte) et des koans (le disciple sous la direction d’un maitre essaie de résoudre une phrase, une image, une expression …, qui paraît insoluble et absurde tant qu’il n’est pas sorti de la vision dualiste du monde). Précisons néanmoins que ces pratiques, toutes, se réfèrent à une approche anthropologique et cosmique identique d’unité avec du cosmos et d’une finalité : sortir de la souffrance due à l’ignorance de notre vraie nature. Les « Quatre Nobles Vérités » du bouddhisme nous apprennent aussi comment sortir de cette souffrance causée en tout un chacun par l’envie, la colère elles mêmes causées par cette ignorance de notre vraie nature : l’absence d’un moi absolu Comme dans toute poésie le concept s’efface devant l’image qui réintègre le pratiquant dans le monde qui l’entoure. Ainsi « les trois joyaux », dans l’écriture bouddhique traditionnelle, désignent Le Bouddha, le Dharma ( la Loi du Cosmos) et la Sangha (la communauté des fidèles).

Joyaux (poème et musique de TNH, chanté par Sœur Chân Khong)

Il y a des joyaux partout dans le cosmos –
Je veux t’en offrir une poignée ce matin.
Les diamants que j’offre brilleront durant des jours et des nuits.

Chaque minute de ta vie est un joyau pour toi,
Il contient ciel, terre, rivière et nuages ;
Il te suffit de respirer doucement et profondément
et tous les miracles se manifesteront.

Les oiseaux chantent. Les pins psalmodient.
Les fleurs s’épanouissent.
Il y a le ciel bleu, il y a les nuages blancs.
Les yeux de ceux que tu aimes brillent
Et ton sourire reflète la pleine conscience.
Toi qui es la personne la plus fortunée sur la terre,
Mais as erré en quête de bonheur sur des terres lointaines,
Cesse d’être un mendiant ;
Reviens pour recevoir ton héritage.

Offrons-nous mutuellement le bonheur,
Etablissons-nous dans le moment présent.
Laissons partir le chagrin
Et prenons la vie dans nos deux bras.

Pourtant la souffrance est inhérente à la condition humaine. Des poèmes disent le souvenir
heureux et douloureux de la mère disparue, la nostalgie du pays et de ceux qui, restés, y souffrent de la misère sous la violence physique et morale. Il ne convient pas de fuir la souffrance mais de l’aborder de front, lucidement, pour l’apprivoiser :

Pour endormir la petite douleur
(poème de TNH, mis en musique et chanté par Sœur Chân Không)

La pluie tombe doucement.
J’écoute profondément le chagrin au dedans de moi.
Je t’en prie, dors, ma chère petite douleur.
Je te prends tendrement dans mes bras et mon inspiration et
Mon expiration continuent à te bercer vers le sommeil.
Nuit et jour j’arrose les graines de la compassion et du pardon,
Pour que demain les fleurs de la joie s’épanouissent..
Dormez, mes petits nœuds ; demain il y aura transformation
et nous aiderons l’amour à renaître.

La nuit, où brille silencieusement la lune, est un moment propice à la tranquillité de l’âme, et à l’éveil :

L’illusion transformée (poème de TNH, chanté par Frère Phap Nièm)

Paupières lourdes de l’horizon.
La montagne s’assoupit
Cherchant repos sur l’oreiller de la terre
A la tombée de la nuit
L’herbe et les fleurs parfumées dorment.

L’Illusion écarte ses voiles.
Le vent soulève ses mains.
Des chandelles de jade
Tremblotent dans la rivière argentée du ciel.
L’arche de la colline, ouverte,
Encadre une étoile qui en tombant écrit
Les paroles sacrées en lettres de feu.
Les milliers de vie tournoient,
Encerclant l’illusion du rêve.
La nuit en cet instant
Révèle
La réalité de ce monde.

L’oiseau joue un rôle majeur dans l’imagerie sacrée du bouddhisme. Ici le bruit des ailes tire l’âme de sa torpeur spirituelle et la fait pénétrer dans un univers où comme dans le tao, les distinctions dualistes telles que le haut et le bas s’estompent (comme dans l’Hermès Trismégiste occidental) :
Le bruit d’un grand oiseau

Le vieux sentier
Et ses empreintes de pas
Le parfum du temps n’a pas l’odeur de la violette
La couleur du temps n’est pas la couleur du ciel.

Poussière sur mon chemin,
Mousse sur la pierre chenue
Suie sur le vieux bois –
Le temps ne coule pas
L’illimité est concentré –
Au-dessus de ma tête, passent, assourdissantes, les ailes.

Dans cette même main se trouve
Le pouvoir d’ouvrir et de clore.
Que l’errant revienne à son point de départ.
Je me trouve aujourd’hui tout seul
A ce croisement
Qui offre ouverture et fermeture,
Montée et descente.

En ce moment saisissant
L’écho des siècles,
Le bruit des pas
Projeté vers le présent
Me secoue
M‘éveille.
L’éveil, ou, très simplement, c’est la « pleine conscience » de l’être-au monde à laquelle on arrive par la pratique assidue de la marche, de la méditation, du chant aussi, de la concentration sur le travail manuel ou la calligraphie. Le sage sur le plan de l’absolu qui ne distingue plus entre le haut et le bas dépasse alors la conscience dualiste du Bien et du Mal – ce qui n’implique nullement sur le plan pratique et pragmatique que le mal n’existe pas, et il faut le combattre mais pas par la violence –TNH utilise une image classique du sol et du sous-sol – notre psyché – dont il faut arroser les bonnes graines pour qu’elles germent. Par ces images et toute son éthique il est très proche du Dalaï-lama avec qui il s’est dit prêt à collaborer pour défendre la cause de la culture et de la population tibétaines auprès des autorités chinoises.
Les poèmes de la première partie du volume, en leur « Dimension historique», inscrivent Thich Nhat Hanh dans l’histoire de son temps et de son pays. Dans le poème suivant, il évoque le sort tragique de son pays détruit par la violence (le démon Mara), mais commence par évoquer le ciel mythologique du paradis Tushita, où règnent les devas (les dieux) .Le poème aspire à l’arrivée, sur une terre enfin pacifiée, pour relancer dans un geste sacré traditionnel (mudra) la roue du Dharma, du prochain Bouddha, Maitreya successeur du Bouddha historique Gautama Shakiamuni apparu sur notre terre il y a vingt-cinq siècles dans son palais de Lumbini.
Il ne saurait être question de séparer l’action de la contemplation ; le poème évoque douloureusement avec la situation des « boat people » (que Thây tenta très activement de protéger en se joignant à la communauté internationale, tout comme il récemment intervenu en faveur des moines birmans réprimés brutalement par la junte au pouvoir ; tout comme il œuvre pacifiquement à une réconciliation au Proche Orient en provoquant aux Pruniers des rencontres entre jeunes Israéliens et jeunes Palestiniens) ; il évoque l’avènement du futur bouddha Meitreya qui, aujourd’hui paisible dans « tushita », doit redescendre sur la terre et succéder au Bouddha historique Gautama Shakyamuni né au palais de Lumbini ;

Nuit de Prière (poème et musique de TNH, chanté par sœur Chân Không et les moines)

A ce moment-là
Le vent était calme
Les oiseaux silencieux ;
Sept fois la terre trembla
Comme l’immortalité traversait
Le fleuve de la naissance et de la mort.
La main sur la roue
Dans la mudra de la paix
S’épanouit comme une fleur dans la nuit.

Alors
La fleur d’immortalité s’ouvrit
Au jardin de la naissance et de la mort –
Le sourire de l’Eveillé,
sa parole ses images.
Il est venu
Apprendre le langage de l’homme.

Cette nuit-là au Ciel de Tushita,
Les devas plongèrent leur regard
Et virent la terre mon pays plus brillant qu’une étoile.
Tandis que les galaxies s’inclinaient, adorant,
Jusqu’à ce que l’Orient devienne rose
Et les jardins de Lumbini un tendre berceau
Pour accueillir le Bouddha nouveau-né.

Ce soir, ce soir,
sur la terre, ma patrie
les hommes lèvent les yeux,
le regard aveuglé par les larmes vers le ciel de Tushita.
Partout ce sont cris de souffrance
Comme la main de Mara s’abat avec haine et violence.

Dans le noir la Terre, ma patrie
Aspire à l’événement miraculeux
Où l’éternité va écarter ses rideaux,
Les ombres se dissoudre,
Et Maîtreya venir dans mon pays.
Le bruit du grand amour retentit à nouveau
Dans le chant d’un enfant.

Ce soir la lune et les étoiles portent témoignage.
Que mon pays, que la Terre prient
Pour le Vietnam –
Ses morts, ses conflagrations
Sa douleur et le sang –
Pour que le Vietnam se relève de ses souffrances
Et devienne le nouveau, doux berceau
Du Bouddha-à-venir.
Que la terre, mon pays, prient
Pour qu’à nouveau les fleurs s’épanouissent.

Ce soir nous espérons
Que toute notre souffrance portera fruit ;
Que naissance et mort traverseront
Le fleuve de l’Ultime
Et que la source de l’amour baignera dix mille cœurs.
Que l’homme apprendra le langage de l’inexprimable.
Alors le babil d’un enfant
Enseignera le chemin.
J’ai choisi de terminer ce dossier par un poème qui fait figure de Manifeste de cet Inter-Etre au coeur de la contemplation et de l’action de TNH : il figure dans les recueils précités après avoir été présenté et lu dans sa version anglaise devant une assemblée de chefs spirituels par le Vénérable à l’occasion d’une Session spéciale sur le désarmement aux Nations Unies en 1982 :

Notes par Thich Nhat Hanh
J’ai un poème pour vous. C’est un poème autour de trois d’entre nous. Le premier est une fillette de douze ans, une de ces « boat people » qui traversaient le Golfe du Siam. Elle fut violée par un pirate et s’est jetée dans la mer. La seconde personne est le pirate marin, né dans un village lointain de Thaïlande. Et la troisième personne, c’est moi. J’étais dans une colère extrême bien sûr. Mais je ne pouvais pas m’en prendre au pirate. Il m’aurait été plus facile de le faire, je le sais, mais je ne le pouvais pas. J’ai compris que si j’étais né dans son village et avais vécu une vie semblable à la sienne – économie, éducation etc. – il est vraisemblable que je serais aujourd’hui un pirate. Aussi il n’est pas facile de prendre parti. Dans ma souffrance j’ai écrit ce poème. Il s’appelle : « Appelez-moi par mes vrais noms », parce que j’ai de nombreux noms et quand vous m’appelez par l’un d’entre eux je dois répondre : « Oui »
S’il vous plait appelez-moi par mon vrai nom
Ne dites pas que je pars demain –
Aujourd’hui j’arrive à peine.

Regardez profondément : à chaque seconde j’arrive
Pour être un bourgeon sur une branche au printemps,
Un oisillon aux ailes encore frêles,
Qui apprend à chanter dans son nid tout neuf,
Une chenille dans le cœur d’une fleur,
Un joyau qui se cache dans une pierre.

Je continue d’arriver, pour rire et pour pleurer,
Craindre et espérer.

Mon cœur rythme la naissance et la mort
De tout ce qui vit.

Je suis l’éphémère qui se métamorphose
A la surface du fleuve.
Je suis l’oiseau
Qui fond pour dévorer l’éphémère.

Je suis la grenouille qui nage tout heureuse
Dans l’eau claire d’une mare
Et je suis la couleuvre
Qui silencieusement avale la grenouille.

Je suis le petit Ougandais qui n’a que la peau sur les os
Et les jambes maigres comme des tiges de bambou.
Et je suis le trafiquant d’armes
Qui vend des munitions mortelles à l’Ouganda.

Je suis la fillette de douze ans,
Réfugiée sur une frêle embarcation,
Qui se jette dans l’océan
Après qu’un pirate l’ait violée.
Et je suis le pirate
Dont le cœur n’est pas encore capable
De voir et d’aimer.

Je suis un membre du politburo
Qui a les pleins pouvoirs.
Et je suis l’homme qui doit payer
Sa « dette de sang » à mon pays
Et meurt lentement dans un camp de rééducation.

Ma joie est comme le printemps et sa chaleur
Epanouit les fleurs sur toute la terre.
Ma peine est tel un vaste fleuve de larmes
Qui remplit les quatre océans.

S’il vous plait appelez-moi par mes vrais noms
Que j’entende mes cris et mon rire ensemble
Que je voie que ma joie et ma douleur sont une.

Appelez-moi par mes vrais noms,
Afin que je m’éveille
Et que reste ouverte
La porte de mon cœur,
Porte de la compassion.

Texte publié dans Poésie/première n°44 juillet/octobre2009

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