Alan Sillitoe

Profil d’un insoumis
En 1958 le premier roman d’Alan Sillitoe, Samedi soir, dimanche matin, qui s’appuyait sur la vie de travail en usine de l’auteur adolescent, connut un succès éclatant, suivi un an plus tard par celui d’une longue nouvelle, La solitude du coureur de fond; un double triomphe dû en grande partie à la nouveauté du sujet et à la sincérité de l’auteur ; un triomphe conforté peu après par les films (tournés respectivement par Karl Reisz en 1960 et Tony Richardson en 1961, avec pour La Solitude du coureur de fond Tom Courtney dans le rôle de Smith, le jeune délinquant rétif à toute réinsertion sociale). Depuis, Sillitoe a publié régulièrement des romans et des nouvelles qui mettent en scène divers milieux sociaux et professionnels qu’il a été amené à fréquenter, il connaît un succès aujourd’hui plus grand que jamais après la publication de Birthday en 2001 et de A Man of his Time l’année suivante, deux romans dont on peut affirmer que pour l’art du récit et l’ampleur de la vision historique ils font de lui l’émule d’un Balzac et l’égal d’un Dickens (avec cette différence que la majorité de ses récits et de ses personnages, sont inspirés directement par sa généalogie familiale).
En se détachant du contexte prolétarien qui était celui de son enfance, le romancier risquait de décevoir ses premiers admirateurs. Ni défenseur ni ennemi de la classe ouvrière – « Je ne m’étais jamais pensé comme appartenant à la classe ouvrière ou à toute autre classe » et « Quand je me suis engagé dans la Royal Air Force c’était pour devenir technicien et fréquenter tous les milieux», LwA, p. 264) – Sillitoe refusait aussi d’être rangé avec les « Jeunes Gens en Colère » issus de la bourgeoisie et en révolte contre la culture et l’éthique victoriennes encore présentes dans la littérature des années cinquante : « Je ne me suis jamais senti partie prenante du mouvement des ‘Jeunes gens en colère’, à supposer qu’il ait existé » (LwA, p. 267). Pourtant, avec une expérience sociale et géographique différente, Sillitoe partage leur dénonciation de la médiocrité, de l’enlisement culturel qui à leurs yeux caractérisaient l’immédiat après-guerre et les années cinquante, comme en témoignent le poème « Images de Pillage » paru en 1960 avec le long poème, « audenesque » par la thématique, le ton et la prosodie, intitulé The Rats and other poems; comme en témoigne aussi une séquence de poèmes, Tides and Stone Walls, parue en 1986, qui dénonce la décrépitude d’une certaine Angleterre petite bourgeoise conservatrice.
Dans un essai autobiographique présenté sous le titre Raw Material (traduit en français comme Nottinghamshire), Alan Sillitoe s’élève contre les injustices sociales que ni la première ni la seconde guerres mondiales, ces boucheries absurdes et criminelles, n’ont su éradiquer (« Stèles en Picardie »). Dans son autobiographie, Life without Armour, il s’en prend à « ceux qui dirigent le pays – à l’époque je les appelais les rats » et à « l’esprit de conformisme médiocre et satisfait de l’Angleterre des années 50 » (« the mindless conformity and complacency of England in the 1950s » (LwA, p.236 et p.233). Il s’en est expliqué dans l’un de ses premiers romans, La Mort de William Posters :
Dans l’Ancien Testament on trouve l’histoire (…) de deux armées face à face (…). Pendant la nuit Dieu envoya les rats dans les tentes de l’armée la plus puissante ; ils furent sa perte en rongeant les courroies des boucliers. Les rats sont les législateurs non reconnus du monde (…) Ils sont la cause de la Peste Noire qui a balayé la moitié de l’Europe au Moyen Age. Les Tartares, assiégeant une ville de Crimée, catapultèrent un cadavre bubonique par-dessus les murailles, si bien que la peste jointe à la famine vint à bout de sa résistance (…)
Les rats devinrent totalement invisibles mais ils continuaient à se reproduire et la gent des rongeurs à proliférer dans les divers sous-sols de l’oubli…

Sillitoe est aux antipodes du « héros » de Samedi soir, dimanche matin, Arthur Seaton, dont la seule tentative d’émancipation passe par des beuveries et par l’adultère avant qu’il se laisser piéger par un mariage des plus conformistes. Proche du jeune Smith de la Maison de redressement (il ne devait pas manquer de jeunes délinquants dans l’entourage du futur romancier pour inspirer son récit !) Sillitoe est fondamentalement un insoumis, un rebelle à toute forme d’emprise étatique ou autre sur l’individu, cette emprise vînt-elle d’un régime auto-proclamé socialiste (« Irkutsk »). Il se méfie même des utopies généreuses comme le mouvement anti-nucléaire actualisé par la Marche d’Aldermaston à laquelle il accepta néanmoins de participer. « Etre pacifiste m’était incompréhensible même si j’ai toujours considéré la conscription comme incompatible avec une société libre ». (LwA, p.267). Ce qui ne l’empêcha pas (sous le signe des poissons il se reconnaît être double) de s’engager vers la fin de la guerre dans la RAF pour échapper à l’usine, ni d’être fasciné par l’histoire et les cartes militaires dès son plus jeune âge (AFA, p.33).
Une seule exception à sa méfiance généralisée du politique : Israël. Conforté par la lecture quotidienne, à l’école et à la maison, de la Bible qui ouvrait des horizons géographiques flamboyants à son imagination, Sillitoe adolescent est le témoin lointain, par presse populaire interposée, du martyre infligé par les Nazis à tout un peuple déjà maltraité par l’histoire. Il s’en exprime avec une émotion inhabituelle dans son autobiographie (LwA 17-18). Plus tard il comparera la situation du tout récent Israël cerné par les nations arabes à celle de la France occupée par l’Allemagne nazie en 1940. De ses voyages au Proche-Orient il ramènera une séquence de poèmes inspirés par ce pays et par la Bible, parus dans Storm and Other Poems en 1974 (poèmes présentés et traduits dans le numéro 3 – printemps 2007 – de la revue en ligne http//temporel.fr n° 3).
Issu d’un milieu prolétaire mais non dénué de cette culture que favorisait la lecture assidue de la Bible, Sillitoe échoua deux fois à l’examen d’entrée (« eleven plus ») de l’enseignement secondaire ; il dût à l’âge de quatorze ans travailler dans une petite entreprise de cycles sans pour autant renoncer à son appétit de lecture et à son attrait précoce pour l’écriture. Les difficultés affrontées et vaincues forgèrent son caractère et son indépendance d’esprit (« Apprentissage précoce »). Il terminait ainsi le discours qui clôturait la remise d’un Doctorat Honoris Causa par la De Montfort University aux Etats-Unis :
« N’avoir pas reçu d’éducation formelle a pour conséquence, dix années après avoir été reconnu comme écrivain, que je n’éprouve ni crainte ni respect envers n’importe quelle organisation sociale cherchant à se pérenniser sans se remettre en question. Le seul honneur signifiant pour moi est celui d’être publié.
Une tendance anarchique, proche du nihilisme, m’a toujours empêché de prendre trop au sérieux les appuis et les téguments, ce qui peut avoir quelque chose à voir avec les circonstances de mon enfance » (AFA, p 31)
« L’éducation vient de la lecture ; le reste est instruction et expérience ». (AFA, p.32)

(AFA31 : The consequence of having had no formal education, and then after ten years being recognized as a writer, was that I had neither awe nor respect for any social organisation which sought to remain unquestioned and unchanged. Honours meant nothing except those of books being published.
A streak of anarchy, bordering on nihilism, never allowed me to take the props and integuments of social life too seriously, something which may have had something to do with the circumstances of my early life….
AFA 32 ; Education comes from reading ; the rest is instruction and experience.)

Sa rébellion reste néanmoins dans les bornes du sociable :
« L’artiste est un individu original, buté si vous voulez, quelqu’un qui refuse toute tentative de classification comme une menace à sa capacité de critique et d’observation. Parallèlement il est influencé seulement par la moralité que la civilisation a instillé en lui presque à son insu et qui doit suffire à maintenir son œuvre dans les limites des valeurs humaines. » (AFA, p.32)

(The artist is an individual, idiosyncratic, bloodyminded if you will, someone who sees every attempt to classify as a threat to his power as a critic and observer. At the same time he is influenced only by that morality which civilisation has instilled almost without him knowing, and which should suffice to keep his work within the bound of human values.)

La révolte de Sillitoe le dresse – pacifiquement – contre la société et son ordre social, ce qui le distingue nettement d’un autre grand rebelle plus flamboyant dont il fut l’ami : Ted Hughes, qui dans la veine chamanique du psychopompe, dénonçait l’action néfaste du monothéisme chrétien, particulièrement du protestantisme, et dans la foulée du « rationalisme sceptique » qui pour lui ont mutilé l’homme en le coupant du cosmos. Malgré son intérêt pour l’Ancien Testament et une préférence pour l’éthique judaïque par rapport au christianisme, Sillitoe s’avoue agnostique. (« Création »). « Pour ce qui est de la religion, je n’en ai aucune, mais si j’en avais une je serais beaucoup plus proche de la juive que de la chrétienne parce que les Juifs ont un code d’éthique mieux adapté » (« the Jews have a more compatible code of ethics ». Lettre à l’auteur du 16/11/04).
Pourtant, si une présence certaine de la mort apparaît dans sa relation aux paysages (« Poème écrit à Majorque », « Stèles en Picardie », « Printemps en Languedoc »), il ne manifeste directement ni inquiétude ni angoisse ni interrogation métaphysique. L’opposition entre ce qui oppose les deux champs de rébellions, métaphysique et sociale, apparaît clairement si on compare l’image du processus créatif développée dans le célèbre poème « The Fox » où Ted Hughes assume l’approche du poète chaman inspiré presque halluciné, avec celle de Sillitoe – poète et romancier – qui inscrit son écriture dans un perspective humaine et sociale : (« Le Poète », « Shylock ») :
« Un romancier doit être solitaire, travailler comme un mineur profondément dans le sous-sol et loin de toutes les influences populistes, ou de préoccupations intellectuelles ; la seule lumière lui vient de son casque qui éclaire le filon unique qu’il a découvert, auquel il doit travailler sans être dérangé » (LwA, p.239).

Ecrire est pour lui une nécessité vitale (« Travail »).
Dans la Préface à ses Collected Poems Sillitoe définit clairement la différence dans l’attitude créatrice qui est la sienne en tant que romancier d’une part, et en tant que poète de l’autre:
« A la différence du romancier, qui peut se dissimuler derrière ses fictions pendant toute sa vie d’écrivain, le poète qui présente un recueil de tous ses poèmes déploie l’histoire affective de son coeur et de son âme. Une telle présentation, même sous l’apparence d’un déguisement, ne peut être falsifiée, à supposer que ses poèmes lui soient fidèles, et quels poèmes ne le sont, s’ils sont des poèmes? Telle est la conviction qui m’animait en assemblant cette collection: l’affirmation que la vie intérieure est plus discernable, fût-ce à la suite d’une recherche diligente, que n’importe quel auto-portrait dans un roman ou une nouvelle (…)
Les deux entités [le romancier et le poète] sont séparées au point qu’on croirait deux personnes différentes. La raison m’en échappera toujours, à moins qu’il existe certaines choses qui ne peuvent être dites par la fiction. Elles ne peuvent y entrer parce qu’elles proviennent d’une élévation de la psyché que le roman ignore (…).
Quand je suis devenu écrivain ce fut comme poète, mais la fiction ne fut pas longue à intervenir, peut-être pour remplir ces espace qui existent nécessairement entre un poème et le suivant, mon tempérament ayant décidé que ma vie durant il ne me serait pas permis de rester inoccupé un seul moment »

Les poèmes de Sillitoe ont tous comme point de départ un moment de sa vie physique ou mentale. S’il pourrait sembler au départ que son attitude rebelle le range dans le vaste courant du romantisme, son isolement – tout relatif et délibéré – n’a rien de byronien. Son art dépouillé, sa langue très volontiers familière dans le choix des vocables et de la syntaxe et surtout sa thématique le rapprochent de la poétique classique. Ses poèmes sont des vignettes mentales qui illustrent concrètement pensée, idée, situation parfois très prosaïque (« La Chaîne »). Le style se caractérise par une prosodie libre qui écarte les enjolivements et les figures de style pour conserver la solidité d’une prose bien rythmée. Selon le sujet le ton va de l’enjoué (« Le Lapin ») au grave, du badin ironique (« Petite annonce ») à l’indignation. Alors que la prose narrative de ses romans et autofictions est d’une richesse formelle et lexicale fascinante, marquée par une longue et passionnée pratique de la Bible, le poète, comme le recommandait et l’illustrait Valéry, sait que sa langue doit être plus austère, plus économique, que celle du prosateur.
Sillitoe est peu disert, il se montre discret sur sa vie affective (« Ruth nage pour la première fois dans la Méditerranée ») ; ses paysages, eux-mêmes peu nombreux, plus que de pittoresques sont source de méditation sur le sens de la vie. L’art le retient quand il a une portée politique libertaire (« Delacroix, ‘La Liberté guidant le peuple’ »). Certains poèmes illustrent des goûts explicités dans ses textes en prose – tel son intérêt pour la radio sans fil, conservé après son passage dans la RAF (« L’Arche de Noé »), sa passion pour les cartes de géographies (« Somme ») et plus encore pour les voyages et les cieux exotiques, particulièrement la Sibérie et Israël.

Tous les poèmes ici traduits sont tirés des Collected Poems (HarperCollins, 1993)
(LwA) : Life without Armour , an Autobiography, HarperCollins 1995 ; Flamingo 1986
(AFA) : A Flight of Arrows, Opinions, People, Places, Robson Books, 2003
Publié dans Poésie/première n° 39 novembre/février 2008
**********
Le succès fulgurant en 1958 de Saturday Night Sunday Morning (Samedi Soir dimanche matin), suivi quelques mois plus tard par celui de The Solitude of the Long Distance Runner (La Sollitude du coureur de fond), a inscrit aux yeux du public et de la critique l’art d’Alan Sillitoe dans une veine ouvriériste qu’il récusait pourtant des le départ ; même si, fils d’un père ouvrier endémiquement au chômage pendant les années trente, ayant lui-même travaillé deux ans dans une petite usine de cycles après avoir par deux fois échoué à l’examen d’entrée de l’enseignement secondaire, il utilisait dans son premier roman les éléments du décor familial et social qui était le sien au départ ; mais dès les livres suivants il s’élevait par personnages interposés contre l’attitude sociale résignée et conformiste d’Arthur Seaton. (1)
Ni défenseur ni ennemi de la classe ouvrière, Alan Sillitoe dans s’élève contre les injustices sociales que ni la première ni la seconde guerre mondiales, ces boucheries inutiles, n’ont su éradiquer. (2) Lorsqu’en 1956 il quitte les Baléares où il vivait avec Ruth Fainlight d’une modeste pension versée par la RAF – il s’était engagé peu avant le fin de la guerre pour fuir l’usine, et fut remercié de l’armée pour cause de tuberculose – rentrer en Angleterre lui fait l’effet d’un exil. Dans The Rats, en des vers audenesques par l’atmosphère et la prosodie, il fustige l’atmosphère sociale d‘une Grande-Bretagne pourtant travailliste. (3) On en trouve l’écho dans « Image de pillage ». Dans « Lucifer et la Révolution » Sillitoe campe de Lénine, (identifié indirectement par l’épithète « suisse »), l’homme aux « babines de Tartare », et de la Révolution, un tableau que l’on qualifierait difficilement de positif.
Rebelle contre les injustices mais sans la moindre trace de populisme tant dans sa prose que dans ses poèmes, Sillitoe laisse dialoguer en lui une vision pessimiste de l’histoire (4) avec un solide appétit de vie et une curiosité doublée de sympathie pour les cultures, les pays, les êtres et les choses. Un pays, une culture, à cheval sur l’Occident et un Orient souvent idéalisé dans la littérature britannique (que l’on pense à l’Inde d’un Shelley dans Prometheus Unbound, Prométhée Délivré) occupe une place capitale dans sa pensée et sa création poétique : un Orient ici très précis dans sa géographie et son histoire, à savoir la « Terre Sainte » de l’Ancien Testament et d’Israël. Certes, Sillitoe se proclame agnostique (« Creation ») (5) mais l’Histoire Sainte a bercé son enfance à l’école et dans sa famille – grâce entre autres à son oncle Frédérick (6) qui a en outre encouragé l’attirance de son neveu enfant pour l’écriture. Sa « Bible du Roi James », reçue en prix à l’école primaire et dont il a plus tard détaché l’Ancien Testament, continue de fasciner le poète au point qu’en 1995 il lui a emprunté le titre de son autobiographie Life without Armour (7). Cette affinité avec Israël ne se limite pas à l’Histoire ancienne. Sa vocation de technicien radio sans-filiste, qui s’est maintenue bien après qu’il a dû quitter la RAF, a permis à Sillitoe d’établir un contact avec la (alors) toute récente Nation juive en lutte pour sa survie (8). Avant même de se rendre dans le pays pour une première visite en 1973 il en découvrait la culture avec un sentiment de reconnaissance. (9)
En 1979 Sillitoe publiait un volume de poèmes tout entier centré sur le personnage de Lucifer, Snow on the North Side of Lucifer ; suivi de deux pages de notes renvoyant le lecteur non seulement à des passages précis de l’Ancien Testament, mais à des ouvrages plus ou moins techniques et des références, plus accidentelles, à des épisodes de l’histoire moderne de l’Occident. Car rapidement le personnage biblique sortait du cadre sacré antique. Lucifer apparaît comme le grand frère du poète, au côté d’un Dieu tout puissant mais terne et effacé dans la grande tradition miltonienne ; Lucifer, comme son créateur humain, s’y connaît en techniques et lexique d’usinage ; il est télégraphiste et sansfilite comme Sillitoe, passionné d’histoire contemporaine et des destinées humaines individuelles (10), et par les sciences de la nature et du cosmos. Maître ès rébellion, il est présenté comme l’inspirateur de l’inventivité et de l’industrie humaines, et permet en outre à notre poète politiquement très incorrect de faire un pied de nez à toutes les conventions y compris religieuses. La plupart de ces poèmes – ceux surtout qui prenaient du champ par rapport à la Tradition – furent repris en 1993 dans les Collected Poems. Ce sont ces poèmes que l’on trouvera ici :

Neige sur le flanc nord de Lucifer est une expression qui m’est venue sans que j’en connaisse le sens jusqu’à ce que, peu de temps après, j’ai commence d’écrire la suite de poèmes avec à l’esprit Milton et la Bible. Je ne pensais en particulier ni aux Arabes ni à Einstein, mais en ce qui touche au Sinaï, j’y avais effectué peu de temps avant un voyage exploratoire alors qu’il faisait partie d’Israël. J’ai écrit un poème après l’autre, et le thème a évolué.
Lucifer est devenu l’image de la rébellion, puisqu’il s’en est pris à Dieu et a perdu – il voulait savoir ce qui pouvait être fait avec l’humanité sur laquelle régnait Dieu, aussi lui ai-je attribué toutes les inventions et attitudes rebelles dans ses entreprises. Il a incité les hommes à se rebeller, sachant qu’ils y sont toujours prêts quand leur orgueil prend le dessus. Chaque acte sur lequel la société n’a pas de contrôle est un acte de rébellion, pour la plupart inoffensifs, et certains bénéfiques.
(Lettre à l’auteur du 16/11/04)

Peut-on considérer l’oeuvre poétique d’Alan Sillitoe comme l’expression d’un romantisme ? Oui, puisqu’il reconnaît qu’ « un poète (…) exprime l’histoire affective de son coeur et de son âme ». Rebelle dès l’enfance, esprit curieux, provocateur, « le poète chante ses poèmes sur un pont » (« Le Poète ») ouvert aux intempéries et plus encore aux attaques des deux rives d’où à tour de rôle il tire sa subsistance Une déclaration personnelle que complète sa revendication pour le poète d’un « exil à vie » « à l’écart mentalement du reste de la société. ». (11) Un romantisme moderne, où la pensée du poète passe par des situations et des images concrètes. Sillitoe dans la Préface de ses Collected Poems récuse toute influence précise. Pourtant il sera permis de penser que dans l’acquisition de sa vaste culture et sa boulimie de lectures il n’a pas été insensible à l’esthétique Imagiste de la précision et de la concision et peut-être aussi à celle du mouvement Objectiviste pour qui tout spectacle, tout objet, toute idée peut être en soi objet de poème. Le style se caractérise par une prosodie libre qui écarte les enjolivements métaphoriques et les figures de style pour conserver la solidité d’une prose bien rythmée. Ses poèmes sont des vignettes mentales qui illustrent concrètement pensée, idée, situation. Selon le sujet le ton va du léger au grave, du badin à l’indignation. Alors que la prose narrative de ses romans et autofictions est d’une richesse formelle et lexicale fascinante, le poète, comme le recommandait et l’illustrait Valéry, sait que sa langue doit être plus austère, plus économique, que celle du prosateur.

NOTES

1 « Je ne m’étais jamais pensé comme appartenant à la classe ouvrière ou à toute autre classe (..)
Quand je me suis engagé dans la Royal Air Force c’était pour devenir technicien et fréquenter tous les milieux (…)
Je ne me suis jamais senti partie prenante du mouvement des « Jeunes gens en colère », à supposer qu’il ait existé. » (LwA, p.264 et 267)

2 Plus que dans de rares poèmes consacré à ces moments tragiques de l’Histoire –ici « Somme » -, il s’en explique dans Raw Material traduit sous le titre Nottinghamshire, qui est ouvertement autobiographique bien présenté par l’éditeur français comme « roman ».

3 Il se montre plus direct dans La Mort de William Posters :

Dans l’Ancien Testament on trouve l’histoire (…) de deux armées face à face (…). Pendant la nuit la Dieu envoya les rats dans les tentes de l’armée la plus puissante ; ils furent sa perte en rongeant les courroies des boucliers. Les rats sont les législateurs non reconnus du monde (…) Ils sont la cause de la Peste Noire qui a balayé la moitié de l’Europe au Moyen Age. Les Tartares, assiégeant une ville de Crimée, catapultèrent un cadavre bubonique par-dessus les murailles, si bien que la peste jointe à la famine vint à bout de sa résistance (…)
Les rats devinrent totalement invisibles mais ils continuaient à se reproduire et la gent des rongeurs à proliférer dans les divers sous-sols de l’oubli…

Et encore plus direct dans son autobiographie : où il s’en prend à « ceux qui dirigent le pays – à l’époque je les appelais les rats » et à l’esprit de conformité médiocre et satisfaite de l’Angleterre des années 50 ; » (« the mindless conformity and complacency of England in the 1950s ». (LwA, p.236 et p.233).

4 Très loin de l’idéalisme qui marque certains auteurs britanniques des années trente tel que Spender : « Etre pacifiste m’était incompréhensible même si j’ai toujours considéré la conscription comme incompatible avec une société libre ». (LwA, p.267)

5. « Pour ce qui est de la religion, je n’en ai aucune, mais si j’en avais une je serais beaucoup plus proche de la juive que de la chrétienne parce que les Juifs ont un code d’éthique mieux adapté » (« the Jews have a more compatible code of ethics ») (Lettre à l’auteur du 16/11/04).

6 « Frédérick, le frère de mon père (…) Sa collection de textes, de concordances et de commentaires sur les deux religions remplissaient une bibliothèque (…) Il me dit aussi, à mots couverts, que quiconque voulaient savoir ce qu’était une âme de rebelle devait étudier l’Ancien Testament. » (LwA, p.154)
(Ce Frédérick est dans A Man of his Time, le dernier roman de Sillitoe à ce jour, l’un des protagonistes de la saga familiale des Burton – Burton est par ailleurs le patronyme de la famille maternelle du romancier).

7 Samuel, Livre 1 , ch.9.
Life without Armour, an Autobiography, (LwA) Flamingo Imprint of harperCollins Publishers, 1995 (“And they cut off his head, and stripped off his armour, and sent into the land of the Philistines round about, to publish it in the house of their idols, and among the people”, I Samuel 31:9)
Il lui arrive de consulter l’Ancien Testament de manière prédictive, ou d’y prendre des événements sacrés comme métaphores pour éclairer ceux de la vie quotidienne ; on notera même une tentation d’accorder une valeur symbolique au nombre 40 qui rappelle le séjour de Moïse sur le Mont Sinaï ou les quarante années d’errance des Hébreux dans le désert.

8 En 1957
«A huit heures trente un soir, un chant mélancolique me parvint sur les ondes, et en écoutant les nouvelles en anglais qui suivirent j’appris qu’il s’agissait du Ha-Tikwa – l’hymne national d’Israël, en provenance de Kol-Zim-Lagola à Jérusalem.
Reécoutant dès lors la même station j’appris ce qu’était la vie en Terre Sainte. Tous les jours il y avait des raids meurtriers sur ses frontières depuis les pays arabes, qui étaient déterminés à la détruire. Israël était dans la même situation que la Grande-Bretagne en 1940, à ceci près que pour Israël la menace était permanente. (LwA, p.218).
Je consacrai du temps à l’écoute de la radio après que Nasser eut nationalisé le Canal de Suez (…) Peu de temps après les Hongrois se rebellèrent contre les leaders communistes de leur pays. ”(LwA p.225 et .224).

9 “Un ami nous envoya A Treasury of Yiddish Stories (…) Etrangement je ressentis un lien entre les pauvres gens de ces récits Yiddish et ceux avec lesquels j’avais grandi, comme si je les avais connus avant. Le style d’écriture y était aussi pour quelque chose (…) Bien que les habitants de Nottingham ne fussent pas juifs, et ne pouvaient éprouver la même croyance passionnée dans leur religion et leur éthique (…) leur sens de l’humour, leur endurance, leur adaptabilité aux circonstances de la vie, montraient des similitudes. » (LwA p.219)

10 Sillitoe dit trouver parfois des suggestions pour les intrigues de ses romans dans cette écoute de sansfiliste qu’il pratique désormais par simple curiosité.

11 « Un romancier doit être solitaire, travailler comme un mineur profondément dans le sous-sol et loin de toutes les influences populistes, ou de préoccupations intellectuelles ; la seule lumière lui vient de son casque qui éclaire le filon unique qu’il a découvert, auquel il doit travailler sans être dérangé. » (LwA, p.239)

Texte publié dans temporel.fr n°3
**********
En 1958, après avoir été refusé par plusieurs éditeurs, Saturday Night Sunday Morning, premier roman d’un jeune inconnu, connaissait un succès éclatant, suivi un an plus tard par celui d’une longue nouvelle, The Solitude of the Long-distance Runner. Le succès des deux récits était renforcé rapidement par deux films réalisés par des réalisateurs prestigieux, Karel Reisz en 1960 et Tony Richardson en 1961, qui donnaient aussi leur chance à de jeunes acteurs alors peu ou pas connus, Albert Finney et Tom Courtenay.
Samedi soir, dimanche matin s’appuyait sur les quelques années de travail en usine de l’auteur adolescent qui, à la différence de son personnage Arthur Seaton condamné à une existence de travail pénible et routinier, avait réussi à échapper à son destin de futur prolétaire, tout d’abord en s’engageant dans la RAF puis, grâce à une pension d’invalidité, à concrétiser sa passion de l’écriture contractée dès l’enfance dans une famille très pauvre d’où tout livre était absent à l’exception de la Bible, qu’il avait reçu en prix à l’école et source de toute saine révolution à ses futurs yeux d’agnostique.
Inversement, dans un contexte social qui n’était pas directement celui de l’auteur, Smith, le jeune délinquant de La Solitude du Coureur de Fond rétif à toute réinsertion sociale dans son affirmation d’indépendance, incarnait un tempérament libertaire qui était celui de son auteur et allait s’incarner dans les personnages des nombreux romans et nouvelles qui ont jalonné la carrière de Sillitoe, particulièrement dans son tout dernier roman A Man of His Time, publié en 2004, inspiré par la vie d’un grand père forgeron doté d’une forte personnalité. Autodidacte, encouragé par un oncle relativement cultivé, l’adolescent mit à profit les loisirs du long séjour en sanatorium après avoir contracté la tuberculose à l’armée en Malaisie, puis plusieurs années passées aux Baléares où, en compagnie de sa femme la poète Ruth Fainlight il fit la connaissance du poète Robert Graves, pour acquérir une culture plus vaste et plus ouverte que n’auraient pu lui offrir une université.
Désormais reconnu et acclamé jusque dans des pays tels que l’URSS, il ne se fit pas faute d’en dénoncer la dictature, tout comme il condamnait l’horreur imbécile des guerres du 20ème siècle et morigénait la médiocrité complaisante des gouvernements successifs de l’après-guerre oublieux des espoirs de vie meilleure nés en Grande-Bretagne durant les hostilités.
Par son origine prolétarienne comme par son tempérament farouchement indépendant, Sillitoe se distingue des jeunes, surtout des bourgeois, « en colère » (nommés ainsi d’après la pièce de John Osborne, « Look back in Anger », qui servit à qualifier un mouvement où l’on fit entrer aussi les romanciers John Wain et John Braine, le poète et romancier Kingsley Amis et le philosophe existentialiste Colin Wilson, pour la plupart émoulus de l’université ou futurs universitaires) et pourrait être rapproché d’un dramaturge tel qu’Arnold Wesker dont la pièce, The Kitchen, La Cuisine, contemporaine de Saturday Night Sunday Morning, présente un prolétariat correctement rémunéré en ces années de plein emploi, mais sans perspectives d’évasion sociale ou mentale.
Conteur né inspiré par les récits et les illustrations exotiques de sa Bible de 1610, Sillitoe découvrit, surtout dans l’Ancien Testament (qui fit de lui un défenseur ardent du jeune état d’Israël), un style imagé flamboyant dont la richesse inspira sa propre prose. Jamais il ne se considéra lié à la classe ouvrière dont il était issu ni à un réalisme ouvriériste, et il n’hésita pas, quitte à décevoir ses premiers lecteurs, à explorer et exploiter les diverses couches de la société auxquelles son immense succès lui ouvrit l’accès sans qu’il se lassât récupérer par aucune. Son avant dernier roman, Birthday (2001, malheureusement inédit en français comme le dernier et nombre de précédents) propose un large tableau, sans complaisance et avec une perspicacité balzacienne, de la société britannique pré et post thatcherienne, où ont continué d’évoluer pendant un demi siècle après Samedi soir, dimanche matin divers membres de la famille Seaton, qui ont su tirer parti des avantages promotionnels offerts par les gouvernements démocratiques.
Acclamé comme romancier, Sillitoe avait commencé par être poète et avait rassemblé en 1993, pour les éditions HarperCollins, ce qu’il souhaitait conserver de sept volumes déjà publié dans ses Collected Poems, se tenant à l’écart de tous les mouvements et modes, d’une esthétique et d’une éthique sobres, plus classiques que romantiques. Comme il l’exprime la Préface, « A la différence du romancier, qui peut se dissimuler derrière ses fictions pendant toute sa vie d’écrivain, le poète qui présente un recueil de tous ses poèmes déploie l’histoire affective de son coeur et de son âme (…) La raison m’en échappera toujours, à moins qu’il existe certaines choses qui ne peuvent être dites par la fiction. Elles ne peuvent y entrer parce qu’elles proviennent d’une élévation de la psyché que le roman ignore.». Peut-être ce qu’arrivait à dissimuler l’élan et le brio de sa langue narrative était-il une certaine mélancolie ou inquiétude existentielle qui le poussait, à peine un ouvrage terminé, lorsqu’il n’était pas absorbé par l’écoute de messages sans-filistes ou dans l’un de ses nombreux voyages, à se lancer dans le suivant.

Printemps en Languedoc

Des rangées de vignes, bien entretenues, soignées
Comme des cimetières militaires dans le nord ;
Une pie en plein vol exécute une volte en fer à cheval, comme coupable
Ou peut-être pique sur une cartouche jaune dans les broussailles…
Une abeille s’accroche, précoce, à une fleur
Flamme, peut-être, de l’année dernière.
Gravillons chauds sous le ventre, un serpent
Prend son temps pour traverser le sentier ensoleillé.

Thym, sauge, olivier sont morts de l’hiver,
Qui s’étaient promis un immortel amour à travers orages et fièvres
(Définitif et officiel quand ils l’ont dit)
Ignorant que l’amour immortel est le plus rapide à mourir.

Des dossiers consacrés à divers aspects de Sillitoe poète ont paru dans la revue en ligne temporel.fr nos 3,5, 6 ainsi qu’un bel hommage à l’annonce de sa mort dans le n°9; dans Poésie 2002 n°91; dans Le Journal des Poètes, n°2, 2003; dans Poésie/Première n° 39 (ainsi qu’une nouvelle au n°35).

Présentation et traduction du poème par Michèle Duclos

Publié dans Le Journal des Poètes 2010/3

Alan Sillitoe i.m.
Out of my thousand voices

Out of my thousand voices
I speak with one
To the waves and flying saltfoam,
Flinging the dovetailed words
Of a single voice
At the knife-edged prow
Of the ship unbreakable
That carries her away.

I throw the one remaining voice
Of all my thousand out to sea
And watch it curving
Into the black-paunched water
Like a falling star,
A single word of love
That drops into the grave,
A thousand echoes falling from her ship.
Avec mes mille voix

Avec mes mille voix
Je parle d’une seule
Aux vagues et à l’écume qui vole,
Lançant vers elle une gerbe de mots
D’une seule voix
Sur la lame aiguisée de la proue
Du bateau infracassable
Qui l’emporte.

Je jette à la mer l’unique voix restante
De mon millier,
Et l’observe qui s’incurve
Dans l’eau à la panse noire
Comme une étoile filante,
Un unique mot d’amour
Qui s’enfonce dans la tombe,
Millier d’échos issus de son bateau.
Alan Sillitoe, Collected Poems, HarperCollins, Londres, 1993, p.8

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s