De la géologie à la poésie : Irlande, pays des tourbières.

L’Irlande, baignée par l’Atlantique, se caractérise par la nature spongieuse de son sol. Cette singularité géologique n’a pas seulement décidé pour des siècles de son économie paysanne mais aussi (si l’on en croit entre autres Denis Rigal dans la présentation de son Anthologie Poésies d’Irlande, Sud, Domaine étranger, 1987), des aléas de son histoire en renforçant l’incapacité géographique des chefs locaux à s’unir pour résister à l’envahisseur saxon venu de la Grande Ile toute proche :

Avec l’Irlande, il faut commencer par la géographie : c’est une île inachevée, qui a certes fait un effort pour se doter de falaises et de promontoires, pour parsemer ses côtes d’îlots rébarbatifs, mais dont le centre est resté mou : ce qui n’est pas lacs ramifiés ou marécages est tourbières. Cela n’est pas sans conséquences politiques : manquant entre autres choses d’un centre géographique stable, le pays n’a jamais eu de capitale incontestée ni d’unité nationale réelle.

Aujourd’hui la tourbe, ce charbon du pauvre et des sols pauvres qui enfumait les chaumières irlandaises autant qu’elle les chauffait, est dépassée ; tant l’élevage que les technologies de pointe ont permis à l’Ile de s’insérer avantageusement dans le circuit économique de la Communauté européenne. Mais, dépassée économiquement, la tourbe laisse la place dans l’imaginaire national à une image de la tourbière développée par les poètes de toute une génération récente : elle devient une métaphore qui illustre ou explique les tensions historiques et économiques voire culturelles que connaît l’Ulster ; et par-delà le cas individuel et présent d’une région, d’un pays, cette image devenue concept plonge dans les profondeurs de la nature humaine. Comme l’écrit toujours Denis Rigal,

Surtout cette immense tourbière centrale – cinq à six mètres de profondeur disent les géographes, “sans fond”, dit Seamus Heaney, mieux informé, et qui la soupçonne de communiquer avec l’Atlantique – est devenue symbole multiple : emblème de l’inconscient et de l’imagination collective, figure de la mémoire sédimentaire d’un peuple, qui digère et conserve tout, victimes sacrificielles des anciens cultes ou arbres de forêts disparues, symbole ambigu d’une identité incertaine et d’un pouvoir d’assimilation culturelle qui a permis à l’Irlande d’absorber tous ses envahisseurs ou presque : tous sauf les colons puritains venus d’Ecosse. (o.c).

Néanmoins cette utilisation métaphorique de la tourbière ne coïncide pas dans le temps et l’espace avec les évènements qui ont affecté le Nord de l’Ile dans le dernier tiers du XXe siècle. Déjà Joyce, dans son effort pour ouvrir son pays sur un imaginaire cosmique, l’identifie avec l’Ile elle-même ; dans Finnegans Wake on va vers une forme de sacré, même burlesque, où Joyce joue sur la proximité sonore entre God, Dog, et Bog (“O Moy Bog” et “Moy Bog’s domesday”), jouant aussi sur le sens dérivé de “bog” alors synonyme du français “gogues”) (Cf. J.Michel Rabaté, « Bogland : Quelques tours de tourbe de James Joyce à Seamus Heaney », Critique, juin-juillet 1982, Tome XXXVIII, p.512-536). (1)
Présence physique ou allégorique, la tourbière, qui donne son nom à un quartier catholique pauvre de (London)Derry, le “Bogside”, intervient à titre de métaphore dans la vie des individus et des cultures : ainsi pour Longley, “My eyes are bogholes that reflect a foreign sky” ( “ Mes yeux sont des trous de tourbières qui reflètent un ciel étranger’ (“Self-portrait”)(2); le dernier poème “the Butchers” (Gorse Fires (Londres, Secker and Warburg, 1991) décrit le meurtre des prétendants par Ulysse et leur descente aux enfers “a bog-meadow full of bog-asphodels” (une forêt tourbeuse pleine d’asphodèles des marais).
Son image poursuit jusqu’à une poète d’origine à demi-irlandaise depuis longtemps éloignée de cette terre, qui écrit à Paris une partie de son oeuvre en langue française, Carmela Moya :

La Tourbière

La tourbière a englouti plus d’or
Que les propriétaires-vautours en saisirent.
Ses boyaux se gorgent, ses boyaux rougeoient
De pectoraux de métal en croissant de lune,
Leurs côtes et disques ornementés,
D’agrafes de capes, bagues et coupes à boire ;

Avalés tout entiers
Des bateaux longs comme des nuits d’hiver, des squelettes
Avec leurs vasques funéraires, troncs
D’arbres gris, déformés en gargouilles
De diables, chauve-souris, oiseaux.
Ceux qui connaissent la tourbe,

Sa pique, son élasticité,
Son giclement et son odeur, ont tailladé les murs
Telles forteresses et douves buvant
La noirceur du ciel, le coup de poignard du soleil. La vase

Humide et lourde sur la bêche, ils ricanent quand ils trompent
Le froid rôdeur, la rejetant au loin. La pelle
A tranché le ventre goulu de la mère.

(Carmela Moya, Collected Poems, publications of the British Institute in Paris tr. Elvire Murail)

Deux des plus grands poètes irlandais contemporains donnent leur vision du présent, du passé et de l’avenir de l’Irlande à travers l’image physique de la tourbière. Pour John Montague, la tourbière constellée de lacs, colorée par le chatoiement de la bruyère et des jeux de lumière, est sacrifiée à la modernisation économique aveugle accélérée du pays, et avec elle toute une civilisation et une culture rurale et aristocratique celtes qui fascinaient aussi Yeats :

La tourbière royale.

La route de nouveau se déroule…

Traversée du Bog of Allen
(océan de tourbe noire,
humide matrice de notre pays)
ondées mourant en bruine, puis
au-dessus des maigres broussailles
portant collier de gouttes, notre récompense :
un grand manteau là-haut se déchire
en loques de lumière, les chaudes
teintes de la bruyère, plus profondes,
tournent presque au violet, l’air
tout entier tremble, parcouru de lueurs
– l’averse cingle, mais voici le soleil,
voici des vaguelettes
autour d’une île, frangée de roseaux :
C’est Lough Gowna, Lough Sheelin,
Derravarragh ou bien Finnea.

Reviens Paddy Reilly, viens
voir comme ton monde a changé
pyramides de tourbe sous bâches
de luisant polyéthylène,
blanches centrales électriques,
longues bandes de tourbière nettoyées
comme par l’aspirateur!
Ici de jaunes engins
ont broyé les racines du chêne des tourbières
pareilles à des andouillers tranchés,
ces restes engloutis des Vastes Forêts
d’Irlande, où sonnèrent
les trompes rauques des Fianna,
où l’orignal à l’énorme ramure
fonçait dans les halliers
devant les hurlements de la meute.

Monde nomade
de chasseurs et de proies ;
lunules d’or martelé…
éclat d’une monnaie d’argent égarée…
figures enroulées autour
de l’embouchure d’une trompe de bronze :
civilisation marginale
qui s’évanouit lorsque se met à tinter
la cloche des moines
établis au-dessus du calme
et vaste Shannon,
ou bien abrités sur telle rive lacustre,
sous les arbres des îles,
de Derg à Devenish,
des bords du Lough Gowna à ceux du Lough Erne.

(John Montague in Poètes d’Irlande du Nord, o.c.)

Par le nombre des poèmes et la multiplicité des fonctions anthropologiques confiées à la tourbière, Seamus Heaney, dans les années 70 où il se sentait moralement impliqué dans le conflit vécu par l’Ulster, s’est vu qualifier de “Bard of the Bogs” (3). A l’été 1969, alors que le poète passe ses vacances en Espagne, il apprend par la presse les premièrs heurts sanglants entre catholiques et protestants en Ulster à l’occasion d’une marche non violente des premiers ; en visite au Prado il évoque dans son poème “Spain 1969” le tableau célèbre de Goya où deux géants s’affrontent à leur perte, alors que leurs pieds s’enlisent dans une tourbière. Pour lui la tourbe, “peat”, “moss”, synonyme de “bog”, est la terre même de son pays, « the black/ Mother » (“At a Potatoe Digging”), “hieroglyphic peat” (Station Island, IX) (4). Le vocable “moss” rappelle immédiatement le domaine familial ancestral, « mossbawn», dont la seconde partie renvoie, selon la prononciation, au terme d’origine gaélique bann (blanc) ou à l’anglo-saxon bawn (ferme fortifiée), une ambiguité qui semble déjà annoncer la fonction du poète, qui sera de tenter par son art de réconcilier les deux civilisations ennemies, sur le modèle de la langue où les voyelles “celtes” viennent adoucir les consonnes gutturales assimilées à la civilisation saxonne :

Mossbawn se trouve entre les villages de Castledawson et de Toome. J’étais symboliquement placé entre les marques de l’influence anglaise et l’attrait de l’expérience irlandaise, entre le “domaine” et la “tourbière” (…) Notre ferme s’appelait Mossbawn. Moss, mot écossais probablement introduit en Ulster par les planteurs et bawn, le nom que les colons anglais donnèrent à leurs fermes fortifiées, Mossbawn, la maison du Planteur sur la tourbière. Cependant, malgré cette orthographe de l’Institut géographique national, nous le prononcions Moss bann, et ban est le mot gaélique pour blanc. Cela ne pourrait-il pas vouloir dire la mousse blanche, la mousse du coton des tourbières ? Dans les syllabes de ma maison, je vois une métaphore de la culture scindée en deux de l’Ulster. (Preoccupations, Selected Prose 1968-78, faber, p.35)

D’autres signes, de même nature géographique, confirment cette vocation : adolescent, le futur poète s’adonne avec un autre garçon à une baignade dont il transparaît, dans le récit qu’il en fait, qu’elle constitue une forme de baptême païen initiatique:

Les coins verts et humides, les terrains vagues inondés, les fonds couverts de joncs soyeux, tout lieu propice à un sol détrempé et à une végétation de toundra, même aperçus d’une voiture ou du train, possèdent un attrait immédiat et profondément paisible. On dirait que je suis promis à un mariage avec ces lieux, et je crois que ce mariage eut lieu, un soir d’été, il y trente ans, quand un autre garçon et moi-même découvrîmes notre peau blanche de campagnards et allâmes nous baigner dans une fondrière, foulant la boue épaisse comme du foie, déplaçant le fond de la fange fumeuse, et sortant souillés, couverts d’herbes et tout noirs. Nous nous rhabillâmes et revînmes à la maison avec nos habits mouillés, sentant le sol et l’eau stagnante, en quelque sorte initiés. (Preoccupations, o.c., p.19)

La tourbière semble ouvrir au poète la capacité de dire l’unité du monde humain et du monde naturel par la grâce d’un langage qui dépasse l’utilisation empirique qu’en fait notre civilisation matérialiste. Comparant le poète à un sourcier, “a diviner” (le terme signifie aussi “devin”), et le travail de la plume à celui de la bêche ancestrale, c’est à la tourbière (et plus généralement à la terre creusée) que Heaney relie l’acte créateur :

J’ai toujours été à l’écoute de poèmes. Parfois ils arrivent comme des corps sortis d’une tourbière, presque entiers, semblant y avoir été déposés il y a longtemps, remontant à la surface avec une touche de mystère (…) (Preoccupations, p.34)

Très vite, on entre dans la métaphore, l’histoire et l’anthropologie : la tourbière, conservant intacts des objets qui y sont tombés et des corps humains qui y furent enfouis dans un passé ancien, en vient à incarner la mémoire nationale de l’Irlande (un grand nombre d’objets exposés au National Museum de Dublin en proviennent, écrit le poète dans son volume d’essais intitulé Preoccupations (p.57).
Un poème de ses débuts, “Bogland”, confirme cette originalité du sol irlandais, cette identité de la terre tourbeuse opposée à la grande plaine américaine; le poète y prend note de la découverte archéologique d’objets divers extraits de la tourbe dans un état de parfaite conservation; il voit dans la tourbière une image de l’inconscient humain, lui aussi insondable mais capable de restituer des souvenirs enfouis.

Pays de Marais

Nous n’avons pas la Prairie
Pour trancher le soir un gros soleil-
Partout l’œil fait des concessions
A un horizon qui empiète,

Est attiré dans l’œil de cyclope
D’un petit lac. Notre pays sans barrières
Est un marais qui continue de faire sa croûte
Entre les apparitions du soleil.

On a arraché le squelette
Du Grand Elan Irlandais
A la tourbe, on l’a mis debout
Etonnant cageot plein d’air.

Du beurre enseveli
Il y a plus de cent ans
Fut retrouvé blanc et salé.
Le sol lui-même est du beurre, mou et noir,

Qui fond et s’ouvre sous le pied,
Manquant sa destination dernière
De plusieurs millions d’années.
Ici on n’extraira jamais de charbon,

Mais seulement les troncs pleins d’eau
De grands sapins, tendres comme de la pulpe.
Nos pionniers continuent d’avancer
Vers l’intérieur, en creusant ;

Sur chaque couche qu’ils arrachent,
On dirait qu’on a déjà campé.
C’est peut-être l’Atlantique qui s’infiltre dans les marais.
Le centre mouillé est sans fond.

(Seamus Heaney ,in La nouvelle Poésie Anglaise, Poésie1, n° 69-70, ed. Saint-Germain des Prés, tr. Claude Guillot)

Plus tard, exilé volontaire dans une petit village proche de Dublin, Heaney ouvre le dernier des “Glanmore sonnets” qui retracent son retour progressif vers la sérénité par “I dreamt we slept in a moss in Donegal/ On turf banks under blankets, with our faces/ Exposed all night in a wetting drizzle (…)” (Field Work, CP, p.79).(J’ai rêvé que nous dormions dans une tourbière du Donegal/ sur des talus de tourbe sous des couvertures, le visage/ exposé toute la nuit au crachin pénétrant). Dans l’avant-dernier poème de ses “Collected Poems”, Opened Ground, Poems 1966-1996, il se remémore un voyage au Danemark, où quelque vingt ans plus tôt il avait découvert des momies sacrificielles qu’on venait d’extraire des tourbières, particulièrement celle du « Tollund Man » : “That Sunday morning we had travelled fast./ We stood a long time out in Tollund Moss :/ The low ground, the swart water, the thick grass/ Hallucinatory and familiar” (Ce dimanche matin nous avions voyagé rapidement/ Nous sommes restés longtemps dans la tourbière de Tollund/ le sol bas, l’eau brune, l’herbe épaisse/ hallucinatoires et familiers). Dans ce paysage très proche de son contexte géologique irlandais, il se sent « at home beyond the tribe/, to make a new beginning/ (…) ourselves again, free-willed again, not bad. » (à la maison, au-delà de la tribu/ pour un nouveau commencement/ Nous-mêmes à nouveau, libres, pas mal” (o.c., “Tollund”, sept. 1994).
L’érotisme, tant humain que cosmique, trouve une image favorable dans la tourbière. Dans “Act of Union” (North, p.49-50, CP, p.127) Heaney oeuvre à réconcilier métaphoriquement, poétiquement, Angleterre et Irlande sur le modèle d’une copulation humaine certes entachée de violence , le coït est présenté comme une percée dans les tourbières et les bruyères. “To-night, a first movement, a pulse/ As if the rain in bogland gathered head/ To slip and flood :a bog-burst,/ A gash breaking open the ferny bed” (Cette nuit, un premier mouvement, une pulsion/ comme si la pluie dans la tourbière prenait son élan/ pour pour glisser et inonder : éclatement de la tourbière/ entaille dans le lit de fougères). Les corps d’hommes et de femmes conservés dans la tourbe ainsi préservés prennent les aspects de la terre à laquelle ils sont étroitement unis. Ceux des femmes offrent une composante érotique propre aussi à la terre dans leur beauté à toutes deux :

Reine de la tourbière

Gisante, j’attendais
entre sol de tourbe et mur de domaine,
entre nappe de bruyère
et pierre aux dents de verre.

Mon corps était de braille
livré aux pouvoirs furtifs :
les soleils d’aurore tâtonnaient au-dessus de ma tête
pour se refroidir à mes pieds,

à travers mes tissus et mes peaux
les fluides de l’hiver
me digéraient,
les racines illettrées

méditaient et mouraient
dans le creux
de l’estomac et des orbites.
Gisante j’attendais,

sur le fond de gravier,
le cerveau obscurci,

jarre de frai
faisant lever sous la terre

des rêves d’ambres de la Baltique.
des baies écrasées sous les ongles,
le trésor vital sans cesse réduit
dans le vase du pelvis.

Mon diadème s’est carié
les gemmes sont tombés
dans la banquise de la tourbe
comme les repères de l’histoire.

Le glacier noir de mon écharpe
se plissait, tissus teints
et broderie phéniciennes
pourrissaient sur les douces moraines

de mes seins.
J’ai connu le froid de l’hiver
pareil au museau des fjords
se nichant dans mes cuisses –

l’étoffe détrempée, le lourd
maillot de peaux.
Mon crâne hibernait
dans le nid humide de mes cheveux.

On me le déroba.
Je fus coiffée
et rasée
par la bêche d’un tourbier

qui me voila à à nouveau
et doucement tassa de la sciure
entre les poteaux de pierre
à ma tête et à mes pieds.

Jusqu’à ce que le paie l’épouse d’un noble.
Ma tresse de cheveux,
cordon ombilical gluant
de la tourbière avait été coupée

et j’ai émergé du noir,
os cassé, morceau de crâne,
coutures écaillées, touffes,
petites lueurs sur la rive.

(Seamus Heany, Poètes d’Irlande du Nord, o.c.)

Impliqué à son corps défendant dans les “Troubles” – ainsi baptise-t-on en Ulster la guerre civile -, convaincu du rôle, de la mission même indirecte de la poésie dans l’histoire, Heaney cherche une réponse dans l’image-concept de la tourbière : il la découvre dans une étude de P.V. Glob parue au Danemark en 1969, intitulée Gens de la Tourbière, qui postule la pratique de meurtres rituels sur “des corps conservés d’hommes et de femmes découverts dans les tourbières du Jutland, nus, étranglés ou la gorge tranchée, placés dans la tourbe au début de l’Age du Fer (…)” (Preoccupations, p.57). A son tour Heaney tente d’expliquer la violence contemporaine en la référant, mais négativement car la dimension de sacré a disparu, aux “sacrifices rituels à la Déesse-Mère, la déesse de la terre qui réclamait chaque hiver de nouveaux époux pour son lit sacré, dans la tourbière, afin d’assurer le renouveau et la fertilité du territoire au printemps (…) Les photographies inoubliables de ces victimes se mêlaient dans mon esprit aux photographies d’atrocités, passées et présentes, dans les longs rites des luttes politiques et religieuses irlandaises (…) Combien persistent ces attitudes barbares non seulement dans les massacres mais dans les psychés.” (Preoccupations, p.57-59). Heaney établit un parallèle entre les meurtres sacrificiels antiques et les châtiments barbares infligés aux filles d’Irlande qui “collaborent” avec les soldats britanniques considérés par la population catholique comme des ennemis (“Punishment”). Jadis des sacrifices rituels étaient censés assurer la fertilité du sol au printemps. Mais quel rituel aujourd’hui pourrait-il expliquer et conjurer la violence déchaînée ?

Châtiment

Je sens la secousse
de la corde
sur sa nuque,
vers sa poitrine nue.

Il souffle sur les pointes de ses seins
qui deviennent perles d’ambre,
il agite le frêle dessin
de ses côtes.

Je vois le corps
noyé dans la tourbière
la pierre pesante,
les bâtons et branchages flottants.

Sous laquelle elle fut d’abord
un jeune arbre écorcé
qu’on déterre
os de chêne, coffret à cerveau :

sa tête rasée
comme le chaume de blé noir,
son bandeau un pansement souillé,
son noeud coulant un anneau

pour conserver
les souvenirs d’amour.
Petite femme adultère,
avant qu’ils ne t’aient punie

tu avais des cheveux de lin, tu ne
mangeais pas à ta faim, et ton visage
de goudron noir était beau.
Ma pauvre victime,

je t’aime presque
mais aurais jeté, je le sais,
les pierres du silence.
Je suis le voyeur adroit

Des alvéoles exposés
et noircis de ton cerveau,
des sangles de tels muscles
et de tous tes os comptés :

moi qui suis resté muet
quand tes sœurs traîtresses,
coiffées de goudron,
pleuraient aux grilles ,

moi qui serais bien de connivence
avec l’indignation civilisée
et pourtant comprends cette vengeance
exacte, tribale, intime.

(Seamus Heaney , Poèmes Choisis, tr. Anne Bernard Kearney,
Gallimard, p.64)

Notes:
(1) Avec l’humour et l’ironie décapants qui caractérisent entre autres l’art d’un Joyce, les Irlandais dont l’Ile est assimilée à un “Bogland” sont qualifiés de “bogtrotters” ; signalons que, outre son assimilation à un lieu d’aisance, bog, comme le français tourbe, en vient à qualifier la foule désordonnée, la populace ; les “bogeys” sont des fantômes qui hantent les bogs).
(2) Version française dans Poètes d’Irlande du Nord, p. 117, Presses Universitaires de Caen, 1995, p.117, reprise de l’ édition Amyot et Lenganey, 1991.
(3) Par le Christian Science Monitor du 22/ 10/ 1983.
4) Cf. Poètes d’Irlande du Nord, o. c., p.102.

Sur le mythe de la tourbière dans la poésie de Heaney, lire l’essai de Jacqueline Genet , « Heaney et l’homme des tourbières », in Seamus Heaney et la création poétique, P.U. Caen, 1995.
Publié dans Goéland n°1 Printemps 2003, revue éditée par l’Atelier du Goéland-Atelier Géopéotique d’Aquitaine affilié à l’Institut International de Géopoétique fondé par Kenneth White.

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