Jean-Paul Loubes

La Lune dans mes bras, paru au printemps 2002 aux éditions fédérop (24680 Gardonne), est le premier volume de poèmes (salué en ce même printemps par le Prix ARDUA de Poésie) publié par Jean-Paul Loubes, plus connu jusqu’alors dans le monde de l’édition et du savoir par plusieurs études spécialisées sur les architectures populaires, particulièrement dans plusieurs régions chinoises. Ce livre fut suivi à la fin de la même année par un autre volume de poèmes, Portes de lunes, aux éditions Le Poémier de Plein Vent de Bergerac. Loubes avait reçu en 2001 pour un recueil encore inédit un Grand Prix de la Nouvelle décerné au Festival de Poésie de Bergerac.
Né en 1946 Jean-Paul Loubes a entrepris des études d’ingénieur mais avait découvert sa véritable vocation d’architecte lors d’une visite à la Cité Radieuse de Le Corbusier à Marseille. Il enseigne aujourd’hui à l’Ecole d’Architecture de Bordeaux, se considérant, sous l’influence de Claude Levi-Strauss, comme un « ethno-architecte », et un « anarchitecte » dans son refus de toutes les écoles et mouvements figés. De l’architecture, qui pour lui pose pour prémisses la relation entre nature et culture, à la poésie, le pas fut vite franchi, d’autant plus que sa profession l’a amené par de nombreux voyages à s’intéresser aux pays et aux peuples dans la manifestation immédiate de leurs originalités.
Un révolté, un rebelle libertaire, mais surtout un artiste (également peintre et sculpteur abstrait motivé par l’organisation des volumes), et un penseur du vécu et du concret tous les sens ouverts sur le dehors ; de ses voyages, des paysages ainsi que de la marche et surtout des gens rencontrés il tire une pensée existentielle :

marcher pour penser
penser intensément.(« Le Singe pèlerin », p.129)

Il se réclame de Nicolas Bouvier, de Cendrars et de la « géopoétique » initiée par Kenneth White. Les poèmes motivés directement par l’art sont rares . Malgré des allusions discrètes à quelques auteurs rebelles (Le Mont Analogue de Daumal, p.120). La première partie du volume, « Poèmes du froid », s’ouvre sur un hommage à Borgès, et se clôt sur un poème dédié à « André Derain, peintre »( p.67).
Le contenu des poèmes est lié aux nombreux voyages que Loubes a été amené à faire en sa qualité d’architecte, tout particulièrement en Chine, mais aussi en Norvège et au Maroc. En filigrane, il dénonce le caractère étouffant de notre civilisation de la quantité, en opposition à la libre immensité de paysages encore vierges de l’emprise industrielle ou touristique (« Hitra », p.22). Il dénonce l’exploitation économique des émigrants marocains dans des décors touristiques de rêve :

Minuit
Nuit noire
Ils sont quinze jetés là par le camion rouillé
Il faut payer pour passer le détroit
S’allonger dans le noir
Puis, l’attente,
La peur. (« Le Passage », p.42)
Sa critique se fait particulièrement insistante sur l’actuelle politique, sociale et urbanistique, chinoise (« La Chine sale et grise/ je la parcours depuis dix ans », p.80)

Toujours le même hôtel, répété à l’infini
double room et lustre kitsch
design chinois
fadeur du néon

Je me sauve dans mon carnet (« La Neige à Kunbum », p.71)

Qui exploite le peuple en s’opposant à la vision cosmique du Tao :

La ville chinoise avance
Plus à l’ouest, elle a déjà détruit les oasis
Impossible éloge de la fadeur (« L’Oeil de la Terre », p.78)

Loubes est-il taoïste ? Les références aux poètes et aux Maîtres chinois sont nombreuses, à commencer par le titre du recueil dont il nous donne la clé en exergue en citant Su Dongpo (1037-1101).
Il est du devoir du poète d’assurer l’ordre du monde :

Dans les montagnes invisibles
Que des matins de larmes
Dressent dans les brouillards
Au sortir des nuits reposées
Avant l’éveil des grands vents
Il y a des MOTS à recueillir
Il y a des noms gravés
Des signes (« Face cachée des Pierres, p.119)

Ses sensations, son vécu d’immédiateté avec la terre, avec un cosmos, sont taoïstes, mais caractérisent d’autres peuples non pervertis par la Modernité :

Quel nom avait ce peuple
Qui tenait pour monnaie
Les plumes d’un oiseau rouge ? (« Insomnie » , p.46)

C’est une philosophie du bonheur immédiat malgré tout qu’il nous offre, le bonheur, ou la tranquillité de qui, comme les taoïstes, a appris et réussi à s’harmoniser avec l’univers :
Dans ce pauvre palais de tôle et de pisé
Sous les plafonds de terre
Je suis venu apprendre l’indicible bonheur
De m’endormir
Le soir
Un goût de pomme dans la bouche (« Vents de Sable » p.121)

Une poésie du merveilleux dans le quotidien, dans l’ordinaire qui est celui de la vie :

Un poulain naîtra près des bouleaux

Entre les arbres noirs,
l’étoile s’est déplacée.

La terre a tourné. (« Le Poulain de la Pleine Lune », p.54)

Il avait neigé dans la nuit et les passants luttaient
Sur les pavés en pente (…)

Sur le cadre d’un vieux vélo,
un rouge-gorge. (« Belleville », p.52)

L’écriture se veut impressionniste, juxtaposant dans une logique existentielle des locutions substantivales qui créent immédiatement le décor visuel, auditif voire olfactif, souvent mêlés ; mais dans une technique du discontinu, où du flot de conscience, on passe, sans transition, du vécu à des notations objectives ou à un pensé qui se détache brutalement comme en réaction de la scène actuelle : saut abrupt de l’immédiat à l’après, du sensoriel à la pensée volontariste :

On pourrait appeler cela un atterrissage difficile
et cette chaleur dans Paris !(…)

On étouffait ici

La pluie au fond du fjord
et la vieille américaine avec l’accordéon (…)

Je pensais à une phrase de Raymond Carver
« Dehors la neige continue de tomber »
j’aurais pu la trouver dans Ryokan,
le moine fou

Le garçon apportait une carafe
J’ai versé de l’eau tiède dans un verre chaud
Un haut-parleur appelait Djamel au Bureau d’Information
«En face de la voie seize »

Les fjords étaient vraiment très loin maintenant
il allait me falloir beaucoup de courage ! (« Hitra », p.22-23)
Les caractéristiques majeures de son écriture sont la simplicité : «Une blancheur de brume a recouvert les prés » (p. 21 ) et la sobriété d’une langue proche de la prose. Et pourtant on découvre une magie musicale discrète : ainsi dans les allitérations en f et dans l’alternance de rythme pair (2,2), impair (3,3) puis pair à nouveau (4) :

Je prends/ la fleur/ offerte/ par l’enfant/ qui s’approche (p.105)

L’innocence du geste de part et d’autre est suggérée aussi par la clarté des sonorités tant des voyelles que des consonnes et par le mouvement ascendant comme l’ élan d’un être vers un autre.
Un poème à peine descriptif aussi court que « Hôtel du Froid » a l’évidence ontologique d’un (double) haiku : le poète – et le lecteur avec lui – adhère à l’instant présent et à un paysage plus qu’ordinaire où le froid dans le premier quatrain, les onze arches dans le second assument une dimension métaphysique de mystère.
(…)
De la fenêtre sous les toits
dans les brouillards des bords de Loire
j’ai compté onze arches
au pont de pierre de Saumur ( « Hôtel du Froid», p.24)

Loubes sait jouer aussi de la magie discrète des toponymes et des noms exotiques (yourte, yuns, li, yaks noirs). Il sait briser la monotonie des descriptions alignant des notations purement sensorielles rendues par des substantifs concrets ou des verbes à l’infinitif statiques ( on croit ainsi échapper à l’individuel) par des syntagmes verbaux qui rétablissent un mouvement, une circulation :

Depuis quatre jours
la pluie
prairies détrempées
le chemin devenu ruisseau

quand les nuées s’écartent
je vois les crêtes, en face (…) (« La Pluie », p.45)

Un « je » discret et très présent à la fois qui fait en quelque sorte corps avec le décor sans s’y fondre : en compagnie féminine :

Le vent s’est levé, j’ai cru qu’il pleuvait.
Le sentiment d’exister
Pour tous les deux.
C’est ce qu’il m’a semblé.

Avec une pointe d’humour :

C’était bien assez pour un jour pareil. (« Les Manuscrits de Dunhang »)
Une lecture qui, plus encore qu’une invitation au voyage, invite à regarder, à écouter autour de soi les détails les plus humbles de l’ «ici-maintenant ». Le « Réel ».

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