Rome Deguergue

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Les éditions Schena (Fasano, Brindisi), qui publient alternativement en italien et en français, ont sorti en succession rapide en 2004 quatre ouvrages du poète Rome Deguergue : un volume de récits et nouvelles, Exils de Soie, deux volumes de poèmes comportant respectivement deux et trois recueils, Accents de Garonne, Visages de plein vent, et Mémoire en blocs pour le premier, Vapeurs fugitives et Carmina pour le second ; enfin un volume d’entretiens avec, et sur, l‘universitaire et poète bilingue Giovanni Dotoli, qui a lui-même préfacé les deux volumes de poèmes de RD pré-cités.
Cette arrivée brillante et multiple sur la scène littéraire francophone est d’autant plus remarquable que Rome Deguergue est germanophone par sa mère allemande italienne et n’a vécu en France, son pays paternel, qu’à partir de sa septième année. Grande voyageuse qui a parcouru les pays arabophones et de langue anglaise avant de s’installer sur les rives de la Garonne, elle doit paradoxalement à son origine et à sa vie polyglotte l’amour de notre langue dans ses subtilités étymologiques et jusqu’en ses dialectes régionaux, en même temps que de cette partie de la France où elle a, selon son expression, finalement « posé ses valises ».
Autre caractéristique non ordinaire de son inspiration, la polyphonie thématique et stylistique, qui va d’un quotidien individuel multiple dans Vapeurs fugitives à des ambitions non-personnelles et tragiques dans Carmina, mais qui avec Accents de Garonne et Visages de plein vent traduit un appel de la terre élémentale, de l’eau, du vent, qui, conjugué avec l’histoire passée et présente de la région, célèbre « la belle Garonne » chère au cœur de Hölderlin, le Bassin d’Arcachon avec sa Dune du Pyla, et plus douloureusement les blockhaus légués par la seconde guerre mondiale au rivage aquitain.
Accents de Garonne descend le cours historique du fleuve depuis le Garuna des Romains et du proconsul de Gaulles Marsala et avant eux peut-être du dieu Garon, puis évoque les invasions wisigothes, jusqu’aux derniers embellissements – tellement attendus – de la Rive droite de Bordeaux à La Bastide. C’est un fleuve bien vivant, avec les accidents de sa topographie, les Iles, le mascaret, mur automnal annuel… et toute sa toponymie de petites villes en amont et en aval du Port de la Lune… des localités aux noms familiers et mystérieux à la fois qui enracinent sa vie de fleuve dans le concret de la terre et créent une connivence avec les lecteurs.
« Je te veux, Garonne !/ Je veux défier tes tourbillons/…Je te poursuivrai jusqu’à ton embouchure/ où tu perds ton nom »… (p.50)

VOLS (p.16)

A la saison rousse je veux revoir le passage des vols d’alouettes de grives
les canards les bécasses au premier givre
& les vanneaux en janvier
quand les forsythias se seront embrasés dans une tonne je me loverai
dans une attente de tourterelles d’oies cendrées

Dans un paysage de rêve fragile
dérive la gabare pauvre fantôme piqué de falaises
avec son infaillible instinct
remonte-t-elle encore le temps de la marée ?

Blaye Bourg défilent les collines de Lormont où déjà se dessinent
le pourpre le jaune des peupliers d’argent et des chênes
où jeune homme Friedrich saluait la ‘belle Garonne’
où enfant je torturais l’informe terre glaise
c’était avant avant d’aller à Tübingen

Les oiseaux de mer accompagnent les remous de l’étrave
les vagues éclatent sur mes flancs
je suis gabare je suis vaisseau
les bruits de la rivière se font plus graves

Ferme les yeux hume ces anciennes odeurs
d’argile de rhum de fougère & de raisin
à Bassens reconnais les effluves de maïs de soja
l’odeur tenace des bois tropicaux
d’Afrique de l’ouest du Togo
imagine les voix des chants noirs

Ecoute le peuf-peuf du petit caboteur
chargé de vin de bois des Landes
tandis qu’un pilote avec le flot
remonte le bois de Finlande.

et ILES (p.27)

Entre marais & eaux vives
l’aube se déplie
les îles s’abandonnent

Elles reposent entre deux rives
– tumulus – autel scintillant –
concentré magique de solitude

L’illusion du bonheur souvent elles donnent
elles retrouvent leur mystère au fil des ans
quand l’homme vaincu rentre à la grande terre

Tu es rivière Garonne
comme une mer gloutonne
tu portes des paradis artificiels
& respires par tes îles
aux longues inspirations salines

On les habite on les délaisse
tantôt sauvages tantôt câlines
quelques îlouts s’y sont posés
même le Suisse a échoué
hier on lisait pour lui une messe

Les Esprits de Garonne et les Fées
au pays des vases et des roselières
redonnent aux îles leur liberté

Le souvenir de ce qui a été
émerge encore parmi les ruines
pans de murs en faction
le temps a fait et défait
le rideau de végétation

Insidieuse présence humaine
dans l’absence au présent des présents.

Le deuxième recueil du volume, Visages de plein vent, sous-titré « Du lit de Garonne aux crêtes de la dune du Pyla Bassin d’Arcachon – Aquitaine » dessine la côte mais est surtout le lieu d’une méditation sur l’immensité océanique ; le poète interroge le sens de l’existence et la pertinence de la langue – « En ‘contact’ vertical avec le sable/ Le mot sable n’aide pas à le toucher ». Interrogations métaphysiques aussi : « – Je crois-/ Je ne crois pas/ Je crois croire-/ Je ne crois plus// – Que dois-je croire enfin ? » (p.57)
« Connu – reconnu – inconnu / libéré du connu / recréer la sensation de l’étonnement / LA DUNE / regardée observée maintes fois gravie / libère encore de l’inconnu » (p.68).
Réflexion aussi sur les drames de l’Histoire immédiate : « A un fil se balance – la grosse pomme -/ Tandis que les jumelles font trois petits tours & puis / S’en vont mordre la poussière » (p.57).
La Côte elle aussi est lourde de souvenirs historiques douloureux, aujourd’hui à demi enfouis dans les mémoires comme les blockhaus dans le sable : tel est le message de la troisième partie, Mémoire en blocs.

« Au bout du bout au bout du Cap » (p.85)

quelques bulles du rêve de conquête témoignent encore ici du mur de
l’Atlantique
ce mirage de béton aux arêtes sans poisson
aux recoins visités par l’ombre & l’inutile poison
n’en finit pas d’exposer impudique son ventre comiquement tragique

hier encore au bout du bout au bout du Cap
des Aryens casqués bottés au parler guttural
foulaient le sable jaune de la pointe du Cap
aujourd’hui les mastodontes couchés sur le flanc râlent

les marées d’équinoxe fouettent fouettent les énormes corps
les vents de nordé claquent sur d’immenses charniers
déchiquetés démantelés ils offrent la ferraille de leurs os morts
rongés par le sel de l’océan supplique dirigée vers un ciel muet.

Le deuxième volume de poèmes, Vapeurs fugitives et Carmina, s’écarte sans la quitter de l’Aquitaine par une thématique de destins humains liés à une actualité planétaire :

A VIF (p.41)

Ecrire sous le masque
c’est révéler
doux nu grain de la peau
mot d’amour et griffures
lignes de vie et ridules
ruisseaux et lits où
coulent les larmes et l’ennui
c’est dépecer le faux
c’est courir sur une mine
sur un petit soulier

et BUG (p.40)

De la nuit du désespoir
d’une fin de siècle cyclonique
veule et bâtarde
je conserve un goût amer

mer de boue
eaux tourmentées de Garonne
sorties de leur lit pour noyer le mien

tourbillonnantes criminelles rafales
frappent et volent les grands anneaux du temps

les barreaux sombres des Landes et du Médoc
choient l’ombre croît
la peur s’installe

le progrès détricote ses bienfaits
maille après maille s’en vont les ans

bougie au pied d’argile vacille
au-delà des maux
l’homme apprivoise la magie du feu

et en dehors des mots
saisit le cri vengeur du langage de la nature

La seconde partie du volume se réclame à la fois de Carmina Burana de Carl Orff et de « Léo Ferré dans Le mal-aimé » et se présente comme « une sorte d’Epopée, d’Odyssée, de chemin initiatique à rebours, d’anti-quête de spiritualité, de recherche d’une autre humanité. L’ ‘action’ peut se situer, aussi bien au temps de la première croisade du 11e siècle que durant la 2nde guerre mondiale du 20e siècle (mêmes pogroms) ou encore s’appliquer, en ce début du 21e siècle, à la guerre déclarée ‘contre les forces du mal’ de ‘nouveaux croisés’. »
Nous suivons « la route sinueuse du moine Simon » en de courts versets où le chœur alterne avec le récitant :

7. CAREME (p.90)

CHŒUR

jour et nuit
repentance

nuit et jour
dieu est amour

RECITANT

amour me fit verser mille pleurs
pour cette jeune fille en tunique rouge

jamais ne la reverrai
ni ses yeux ni sa bouche

mon bateau vole
mon cœur balance

poisson maigre
et sel dans mes veines

CHŒUR

noire pénitence
Après chaque recueil des didascalies précisent les intentions du poète. Le premier volume est illustré par de magnifiques photographies de Patrice Yan Le Flohic et le second l’est avec éclat par l’artiste plasticienne Dominique Médard.
Publié dans Poésie/première n°34 Mars/juin 2006

**********
Les étrangers seraient-ils les meilleurs chantres de l’Aquitaine ? Après Hölderlin qu’enchantaient les coteaux ensoleillées de « la belle Garonne », après le romancier américain de New York William Margolis qui avait pris racine dans le Port de la Lune, ayant parcouru Orient et Occident avant de dire son amour du Jardin Public et du grand Fleuve dans son roman intitulé Au Large des Iles Faults ( Confluences 200 ? ), Rome Deguergue, de père français et de mère allemande italienne, a passé les sept premières années de son enfance en pays de langue et de culture allemande ; elle aussi, après avoir voyagé et travaillé de par le vaste monde, a il y a dix ans posé ses valises sur la rive droite de la Garonne et choisi notre langue pour célébrer dans ses poèmes et ses récits le Fleuve et le Bassin, sa Dune et sa Côte atlantique, qu’elle a longuement arpentés sac au dos – pardon, « Rucksack », car même dans son français riche et joyeux, même en célébrant nos paysages elle refuse d’ignorer sa langue et sa culture premières. Le Neckar qui baignait la Tour du malheureux Hölderlin lui est frère de la Garonne par delà les frontières arbitraires de l’Histoire des hommes.
Dans son premier volume de poèmes qui regroupent trois recueils, le premier, Accents de Garonne, descend le cours historique du fleuve depuis le Garuna des Romains et le proconsul de Gaulles Marsala et avant eux peut-être le dieu Garon, puis les invasions wisigothes, jusqu’aux derniers embellissements – tellement attendus – de la Rive droite à La Bastide .
C’est un fleuve bien vivant, avec les accidents de sa topographie, les Iles, le mascaret, mur automnal annuel… et toute sa toponymie de petites villes en amont et en aval du Port de la Lune… des localités aux noms familiers et mystérieux à la fois qui enracinent sa vie de fleuve dans le concret de la terre et créent une connivence avec les lecteurs.
« Je te veux, Garonne !/ Je veux défier tes tourbillons/…Je te poursuivrai jusqu’à ton embouchure/ où tu perds ton nom »…
Le deuxième recueil du volume, Visages de plein vent, sous-titré « Du lit de Garonne aux crêtes de la dune du Pyla Bassin d’Arcachon – Aquitaine » longe la Côte du Bassin mais est surtout le lieu d’une méditation sur l’immensité océanique ; Rome pose le sens de l’existence et de l’Art – « En ‘contact’ vertical avec le sable/ Le mot sable n’aide pas à le toucher » – et peut-être du non-sens de l’Histoire « – Que dois-je croire enfin ? ». Car la Côte elle aussi est lourde de souvenirs historiques douloureux, aujourd’hui à demi enfouis dans les mémoires comme les blockhaus de la dernière guerre dans le sable : tel est le message de la troisième partie, Mémoire en blocs.

Si le deuxième volume de poèmes, Vapeurs fugitives et Carmina, s’écarte de l’Aquitaine par sa thématique plus personnelle et lyrique puis dramatique proche de la tragédie grecque (Carmina), les récits du premier volume en prose, Exils de Soie (avec un jeu de mots explicité dès la première nouvelle), s’ancrent largement dans l’Aquitaine, mais différemment des poèmes ; toutefois dans une même ouverture géographique et mentale sur le planétaire et un cosmos, vers « un ailleurs multiple », « vers le pays au-delà de l’horizon. » comme le souligne dans sa préface le Professeur Dotoli. S’ancrent donc, plus qu’ils ne s’enracinent. Et d’abord dans une rive droite indirectement biographique même si les personnages et les événements se veulent imaginés. Des quartiers qui n’ont vraiment rien de pittoresque ni de touristique prennent vie. Mais il y a aussi le campus pessacien dont l’atmosphère et les perspectives sont dégagés à travers les réactions de ses jeunes consommateurs. 231. La Garonne reste au centre, « fleuve ami », 194, toujours aimée pour elle-même : « Elle sent bon la vase de la Garonne, le matin ! Un couple de petites mouettes amoureuses profitent du courant pour filer vers le large…» 193. Mais le regard se porte, avec un clin d’oeil à Vigny, jusqu’aux Pyrénées symbolisées par le Balaïtous, « premier trois mille, depuis l’Atlantique (…) ensemble minéral, liquide, égrené de très beaux lacs ‘d’opale’, aux camaïeux de bleu… » 120.
Pour rendre en conclusion la parole à Giovanni Dotoli, lui-même poète et grand amoureux de son Italie méridionale, « Rome habite la terre en poète ». Et nous aide à la redécouvrir et à l’aimer.
Publié dans la Revue des Ressources 8/01/2006

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Rome Deguergue … de par la Reine… marcher dans la couleur du temps / … prin voința Reginei… păşind în atmosfera vremii sale ; bilingue français / roumain ; traduction par Horia Badescu, préface de Jehan Despert ; Grand Prix Foulon de Vaulx de l’Académie des Sciences, des Arts et des Lettres de Versailles ; montage photos PYLF, paru en mai 2012 aux éditions de l’Atlantique dans la collection Phoibos.

Publié en 2000 en sa seule version française aux éditions Schena, aujourd’hui épuisé, le poème de Rome Deguergue est repris ici en édition bilingue dont la traduction roumaine est assurée par le poète, prosateur et essayiste, Docteur ès Lettres, journaliste et diplomate, de Cluj en Roumanie, Horia Badescu.
La poète se propose de „saisir les vibrations réelles ou rêvées (…) inscrites dans le grand coquillage de Versailles l’inspiratrice” ; „dans les plis et replis de mémoire géo-poétique” et de „marcher dans la couleur du temps, du temps d’avant” – temps historique et existentiel – depuis le modeste „rendez-vous de chasse / en brique pierre et même en ardoise”, puis „l’auguste palais” illustré par les plus grands peintres et musiciens ; les „chaumes normandes” du Hameau de la Reine ; le Parc et le Grand Canal qui „a bu l’eau de la Seine” pour déboucher sur un Versailles républicain de traités et de touristes et enfin sur une rencontre existentielle avec l’auteur ayant vécu à Versailles une „halte salutaire, purgatoire pélagique entre deux pans de vies, l’allemande et la française, entre deux villes Tübingen et Bordeaux, entre deux fleuves Neckar et Garonne. Entre deux âmes inspirées, voyageuses et écrivantes Hölderlin et Montaigne. Entre deux rives droite et gauche !”.
Ce parcours en pointillés mené sur vingt-cinq étapes ou autres stations réflexives, souvent très courtes de prose claire et bien rythmée, sur „papier de création blanc nacré, grain subtil” en une édition limitée de 250 exemplaires, vient notamment d’être salué par le professeur Pierre Brunel et la poète libanaise Vénus Khoury Ghata qui écrit ainsi „ (…) à la fois modernes (absence de rimes) et classiques par la forme (le quatrain) ces poèmes créés avec tant de rigueur et d’innovation à propos de Versailles d’hier et Versailles d’aujourd’hui sont un hommage aux grands constructeurs dont des Italiens, à Le Nôtre, aux objets (sacrés ou courants) décrits ici avec une précision d’entomologiste”.
Et par delà „Versailles si singulierpluriel – des tréfonds de la tourbe jusqu’aux nuages ancestraux vibrations d’ombres syllabes d’eau – flotte la mémoire promesse de sources toute entière dans la mer retenue”.

Publié dans Poésie/première n°55 mars 2013

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