Thierry-Pierre Clément

Thierry-Pierre Clément Fragments d’un cercle, Choix de poèmes (1976-2009), éd. Parole 24B/4 avenue Van Becelaere, B-1170 Bruxelles, 2010

Comme le suggère le titre, inspiré de la Grande Image taoïste, ce recueil évoque un parcours spirituel dont la première étape, les « Premiers fragments », rappelle, selon Khalil Gibran cité en exergue au volume, que « Nul ne peut atteindre l’aube sans passer par le chemin de la nuit ». Ici « l’œuvre au noir », pour reprendre l’expression des alchimistes, s’intitule « chaos du décommencement ». Un long premier poème au ton prophétique, à la forme accumulative éclatée, convulsive eût peut-être dit André Breton, rapproche par son titre même d’ « Occidia » la mort (du latin « occidere », occire) et l’Occident, tel qu’en sa civilisation ultime, meurtrière à la l’échelle planétaire et réduisant les individus en des automates « devant des ordinateurs et / des écrans [qui] s’allument devant leurs yeux éteints » (p.17), il provoque chez le poète « étranger sur cette terre » (p.25), « témoin solitaire des folies humaines / boues guerres sang cadavre » (p.14) horreur et dégoût.
Si, au début des « Deuxièmes fragments » on est encore « Au bord de l’abîme » (p.35), le poète « Dérive » (p.43) au gré de ses souvenirs vers des temps et des civilisations plus propices et commence à retrouver un contact apaisé avec la nature. Aux «Troisièmes fragments », « Debout dans la nuit » (p.55) il entrevoit « un « Eveil » (p. 70), une « Ouverture » (p. 71) ; il pressent dans les « Quatrièmes fragments » qu’il pourrait « rester éveillé toute une vie / le long de la rive d’un fleuve » (p.72), « assis / simplement / dans l’herbe / et regarder l’herbe / trembler » (p.73). Les « Cinquièmes fragments » sur les « Sentiers de l’aube » s’ouvrent sur deux poèmes de nomadisme consacrés respectivement à Kenneth White (« L’île du moine gris », p. 79) et à Gary Snyder (« La voie sauvage », p.81).
Les « Sixièmes fragments » « Mémoires de l’amour » invoquent Christiane Singer qui conseille qu’ « On ose voir qu’au forêts de la mémoire l’incendie de l’amour fait rage ». Après les « Blancheurs» (p.93), auprès de la « Bruyère » (p.94) « blanche et nue », après « Le Laurier-Rose » (p.96), « L’oiseau » « à peine un / petit point de lumière / parmi le ciel immense » (p.99) se révèle bien différent de l’ « oiseau noir » (p. 15 et 19), du « grand oiseau blessé » des débuts tumultueux (p.20). L’amour se révèle un catalyseur puissant : « Au bord de la mer » (p.98) puis dans « La Bastide », le poète atteint «nos amours ultimes » (p. 102) et leur consacre un poème : « L’unique nécessaire » (p.107) :

nous voici deux devant le ciel
tout est dans tes yeux

l’oiseau s’est levé de l’écume des vagues

soleil pierre blanche
soleil étendue des rideaux du soir
soleil le cœur bat

la main sur ton épaule
arbre immobile
— attente

Parvenu aux « Septièmes fragments » « Eclats de Lumière », il cite Philippe Jaccottet, pour qui « Ce qui change même la mort en ligne blanche au petit jour, l’oiseau le dit à qui l’écoute. » Et l’on atteint, « Sérénissime » (p.115) sur « L’autre rive » ( p.116), l’ « Oiseau de lumière » (p.119) « le « héron blanc » (p. 132) de la tradition bouddhique, dans le « Blanc », « le silence/ blanc » (p.123) de la neige. Le poète s’est (re)trouvé :

« tu ouvres, enfin, les pages d’un autre grimoire / tu entends l’autre chant » (p.125)
« une musique chante en toi / tu ne peux plus la taire » (p.126)

« Grand silence blanc/ souffle léger dans les pins //Plus aucune question » (p.134)

Pourtant le lecteur souhaitera que ce silence ne reste pas absolu et donne naissance à d’autres livres tout aussi beaux jusque dans la composition, la graphie, la qualité du papier, du volume.

Thierry-Pierre Clément , Fragments d’un cercle, Poèmes choisis, 1976-2008

Demeure sans limites
A Joshin Bachoux

La maison où je demeure
ne meurt jamais
et n’a pas de limites
elle ne possède pas de murs
mais des fenêtres de lumière
et des portes de feu

La maison où je demeure
habite en mon cœur
flamme au creux d’une lanterne
bateau dans une bouteille

Aujourd’hui le verre s’est brisé
même le navire s’est ouvert

Et seuls demeurent
la lumière
et l’océan

soudain Lumière

Lorsque le bateau
craque de toutes parts
ce n’est pas vrai
qu’il s’enfonce
dans la mer
il s’ouvre à la lumière.

Matin de Neige

Averse de neige –
le paysage et mon coeur
immaculés
grand silence blanc
souffle léger dans les pins.

Plus aucune question.
Thierry-Pierre Clément a publié un roman et plusieurs recueils de poèmes (dernier paru : Fragments d’un cercle, Le Non-Dit, Bruxelles, 2010) qui reflètent avant tout une quête spirituelle. Il a créé en 1992 l’Atelier du Héron, groupe belge de l’Institut international de géopoétique.
Publié dans Poésie/première n°48 nov-fév. 2011

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