Jacqueline Starer, K. B. Keith Barnes

Jacqueline Starer, K. B. Keith Barnes,     édition bilingue, traduction anglaise par Helen McPhail, éditions d’écarts, 2007, F – Dol de Bretagne, 121 pages,  20€

           K   comme Kafka, mort jeune d’une maladie psychosomatique qui disait son mal-être ; K comme Kerouac, finalement mort d’overdoses d’alcool et de d’inadaptation (comme avant lui un autre celte, Dylan Thomas), miné aussi par les amphétamines qui moins d’une génération plus tôt avait aliéné pour de longues années à toute vie sociale et créative David Gascoyne. Mais le cas de Keith Barnes est différent. Il avait la drogue en horreur et ne s’y adonnait pas ; aimant la bonne chère et la vie en général, il savait être frugal et mener une existence sobre. Il fut emporté par une leucémie foudroyante qui l’emporta.

Peut-on parler uniquement, comme Maurice Nadeau, qui offrit à ce magnifique texte une première publication française en 1987, de la voix d’une génération, celle des années soixante, mal ressuyée des années de Guerre ? (1) Des rapprochements s’esquissent avec un autre poète de talent, Harry Fainlight, mort jeune lui aussi, d’une bronchopneumonie, après avoir connu une brève apothéose lors du Festival de Poésie qui se tint à l’Albert Hall de Londres en 1967 ; Harry Fainlight (2) comme Keith Barnes transposait dans ses poèmes le souvenir des bombardements sur Londres durant la Seconde Guerre mondiale. Cette incapacité à accepter la médiocrité et les servitudes de la vie sociale ordinaire, Baudelaire l‘avait déjà dite et illustrée – heureusement Allen Ginsberg, malgré un héritage familial douloureux, et Gary Snyder, ont su la dépasser, tenir tête à l’American Way of Life et même l’infléchir, grâce pour une part à leur rencontre avec le bouddhisme.

L’essentiel est que, comme David Gascoyne en une rencontre des plus improbables (un « hasard objectif » fréquent chez cet adepte du surréalisme, diront d’aucuns) ramené de son enfer et enfermement par une Eurydice qui lui permit de retrouver paix et créativité pendant le dernier quart de siècle de sa vie (3), Keith Barnes doit à l’admiration encore plus qu’à l’amour (4) d’une femme, après avoir connu auprès d’elle les années les plus harmonieuses et créatives de sa courte vie et au-delà de l’échéance fatale inéluctable, la survie, à la suite d’un long combat désormais victorieux, de la partie majeure de son œuvre – ses poèmes – autrement condamnée à plus qu’à l’oubli : à l’ignorance, faute de publication autre que dans des revues au destin plus ou moins éphémères. Le très beau volume des poèmes, bilingue (la traduction en français y est assurée aussi par Jacqueline Starer) publié par le même éditeur (5) que K. B. constitue avec le récit biographique un ensemble qui devrait assurer une survie à l’oeuvre dans l’une et l’autre aires linguistique et culturelle.

            Destin douloureux et pourtant d’une certaine manière heureux que celui de ce « surdoué » Premier Prix de composition musicale à l’âge de 15 ans, joué par les meilleurs groupes de musique de chambre de Londres, également attiré par la sculpture, qui détruit ses partitions dès lors qu’il décide de suivre la voix de l’écriture. Keith Barnes aimait passionnément la vie ; plus sensitif qu’intellectuel, incapable de supporter les compromissions, il avait préféré fuir un premier foyer sans chaleur et des perspectives de confort matériel sans attrait et avait quitté l’Angleterre pour Chypre où il venait de consacrer une année entière à sa passion d’écrire. Jacqueline Starer évoque La Vie qu’il saisissait sans restrictions, comme un animal, sensuellement, immédiatement, avec ses désirs, ses contradictions, ses avatars.  (p.39),  tout le contraire d’elle, plutôt angoissée, tourmentée, pleine de contradictions mais curieuse et ne voulant pas s’en tenir à une vision unique : d’où ce souhait de bouger sur plusieurs plans pour avoir des visions différentes, des points de vue différents. Au fond, rien n’était figé. Être proche de quelqu’un adorant la vie à ce point-là était une leçon de vie en soi. Un véritable apprentissage. Une découverte. (6). Et pourtant, il illustre l’image du Poète maudit en ce qu’après au départ une bonne réception par l’édition américaine (son premier et unique livre publié de poèmes, Born to Flying Glass, paraît chez Harcourt en 1967) et par des revues tant britanniques qu’américaines (7), il se heurte ensuite à l’indifférence et à des échecs répétés compliqués d’encouragements qui ne se matérialisent pas. Lui-même, nous dit sa biographe, ne se sent pas en affinité artistique avec le mouvement beat qu’ils ont tous deux l’occasion de suivre de près aux États-Unis (et qu’elle-même étudiera plus tard pour une thèse accompagnée d’une chronologie fouillée du mouvement, d’une utilité incontournable pour les chercheurs) (8). On regrettera d’autant plus ces rencontres manquées que Starer nous laisse, en arrière-plan de leur brève vie commune sur trois continents (New York et Berkeley, Israël et Paris) des aperçus sociologiques et des jugements précis.

Sagan et d’autres romancières (on lira les portraits brefs et précis de Christiane Rochefort p. 81 et 83 ; celui d’Henriette Jelinek p.73 et 74) ayant débarrassé l’amour libre du jugement moral, de la culpabilité et de la possessivité, leur relation amoureuse s’inscrit dans une période joyeuse d’émancipation par rapport à des conventions sociales étouffantes à peine congédiées, sans être encore contrainte par la crainte du sida.

K .B. court récit rétrospectif, est un hymne à la jeunesse et à la joie de vivre libre de toutes les conventions artificielles. Il évite tous les pièges d’une thématique – « il n’y a pas d’amour heureux » – en soi rebattue à travers les siècles par le roman, reprise et prolongée par le cinéma. Souvenir toujours vivant d’un amour à la fois spontané et réfléchi mais pas fadement idyllique qui traverse sans que la narratrice s’y appesantisse les problèmes matériels, les différences de tempérament, les autres rencontres… autant de mises à l’épreuve victorieusement surmontées. Ce récit, cette autobiographie d’un amour qui est aussi la biographie hommage à un Poète extrêmement doué, est peut-être plus encore une œuvre d’art. Nous sommes sensibles à l’authenticité toujours vibrante d’un sentiment qui a su trouver à la fois un ton détaché –aucun pathos – et une écriture claire, sobre, dense, concise, précise et très visuelle et sensorielle – celle-là même du court récit qui se refuse les digressions, les phrases explicatives et les propositions subordonnées comme inutilement encombrées et encombrantes. Les mots, les propositions, les phrases se détachent sur un rythme rapide, incisif :

 Elle avait été surprise de sa beauté, de son air de confiance, de don, d’enfance et d’assurance à la fois. Ils avaient fait l’amour, très bien. Et puis, ils avaient rallumé. Tout de suite, des rires, l’entente. Il s’était mis à cueillir des cerises imaginaires sur le mur, tout autour de la lampe. Ils avaient fait l’amour plusieurs fois, cette nuit-là. (p.21)

La vivacité du sentiment toujours présent est rendue plus vivace encore par des procédés propres au genre du récit et de la nouvelle sans apparaître comme des artifices techniques : annonce au tout début de la fin fatale suivie d’un « flashback » lui dans l’ordre chronologique ; surtout choix de la troisième personne qui permet à la narratrice qui en est aussi l’héroïne de prendre du recul par rapport à son histoire en évitant l’émotion facile. Ce court récit émouvant est aussi une oeuvre d’art, un petit chef d’œuvre.

Notes

1) Texte repris en ouverture au volume de l’Oeuvre Poétique / Collected Poems publié en 2003 par les mêmes éditions d’écarts.

2) Ruth Fainlight a rendu hommage à son frère dans un beau livre qui recueille un choix de ses poèmes précédé d’un hommage rendu par Ted Hughes et Allen Ginsberg (Selected Poems, Turret Books, Londres, 1986).

3) L’histoire est bien connue des admirateurs du poète de sa rencontre avec celle qui allait devenir sa femme. Dépressif, aboulique, David Gascoyne, réfugié dans la petite maison de ses parents sur l’Ile de Wight, y fréquentait régulièrement l’hôpital de jour où Judy, elle-même abandonnée par son premier mari, venait régulièrement lire aux malades des poèmes, généralement tirés du florilège romantique. Elle leur annonça un jour qu’elle allait lire un très beau poème d’un poète  qu’elle ne connaissait pas , mais qui s’appelait David Gascoyne. On devine la suite.

4)  Surtout d’une conviction extrêmement forte que se trouvait là une œuvre poétique de premier plan. C’est donc une histoire d’appréciation (le mot est faible) d’écriture avant le sentiment. Ce n’était pas non plus de l’admiration béate, c’était de l’ordre d’un jugement positif porté sur ce travail (work in progress) – Il y aurait eu une histoire d’amour peut-être mais il n’y aurait pas eu toute cette histoire si elle n’avait pas été intimement liée à l’écriture. Au fait que l’écriture était placée si haut – par l’un et par l’autre, matérialisée dans son cas à lui et jugée haut dans l’autre (puis devenue une réalité des années après. » J.Starer, fragment d’un entretien inédit avec l’auteur.

5) Keith Barnes, Œuvre Poétique / Collected Poems, aux éditions d’écarts, 2003, 150 pages.

6) Entretien inédit, o.c.

7) Les publications et en résumant : l’ordre, c’est : d’abord journaux et revues en Angleterre, lectures à la BBC, pas de difficulté ; l’agent David Highams, (agent de Dylan Thomas, entre autres), le prend ‘en portefeuille en 1963 ou 1964 alors qu’il était à Paris avant ou après le départ pour Chypre qui fut une coupure avec concentration sur l’écriture elle-même, la France : continue à écrire, les États-Unis : publication du premier livre (quelques revues de presse, les radios) mais peu de publication en revues et journaux. Retour en France : contact difficile avec les journaux etc. Sauf Les Lettres Nouvelles en 1968 et Mademoiselle (un très beau poème d’ailleurs : le premier du recueil poétique complet (quel choix de leur part !). Et puis : la fin brutale !

8) On consultera aussi avec intérêt son dossier sur « Les femmes poètes de la Beat Generation » dans Le Journal des Poètes, N°2 de l’année 2004.

Le Journal des poètes 2008/3

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