Rome Deguergue : entretien avec Michèle Duclos

ET SI NOUS PARLIONS D’AVANT ? Entretien avec Michèle Duclos

Michèle Duclos : Rome, tu es née en France, de mère allemande italienne et de père français, mais tu as quitté très tôt ce pays pour passer ton enfance en pays germanophone. Ensuite tu as vécu en Aquitaine, en Europe et en pays anglophones. Aujourd’hui, tu as « posé tes valises », pour reprendre ton expression, peut-être définitivement, sur la rive droite de cette Garonne aimée et chantée par Hölderlin (Hölderlin, dont tu as je crois entre autres traduit un poème inédit). Cette immersion plus ou moins involontaire, à tour de rôle, dans trois langues, te paraît-elle expliquer cette curiosité, voire cette passion des langues, pour le langage, qui t’a poussée à te plonger dans l’étude du latin et des idiomes plus régionaux, tels l’occitan ainsi qu’on le parle dans la région aquitaine, pour dire « la mar de Bourdèu », « Seguèri liguèri la garba », « lo becut » et « Garuna » ? On trouve maints exemples de ces incursions étrangères dans tes poèmes, surtout bien sûr de l’allemand…

Rome Deguergue : effectivement, je suis née à Armentières, dans le nord de la France, par un hiver rigoureux m’a-t-on dit en 1952. Je n’y ai cependant jamais posé mes petits chaussons de bébé rose, puisque aussitôt après ma naissance, mes parents ont une nouvelle fois déménagés pour aller vivre en Sarre : le Rucksackfranzose allemand, le sac à dos français, comme l’appelaient les Sarrois eux-mêmes à cette époque de l’occupation de l’Allemagne par les forces alliées, après la seconde guerre mondiale. Hölderlin ! Oui bien sûr, c’est un de mes poètes préférés avec Rilke, mais aussi un bon nombre de purs romantiques européens. Je n’ai pas honte de dire que le limon où reposent les pré-textes de mon écriture se positionnaient alors du côté des intuitions et autres désespérances romantiques. J’ai été longtemps passionnée par les crédos ayant cours au cœur du mouvement romantique : Sturm und Drang des poètes allemands, tels : Goethe, Novalis et Schiller ; mouvement dont le père spirituel étaient Jean-Jacques Rousseau et Shakespeare. Je voudrais ici rappeler que sa finalité reposait sur le souhait d’émouvoir, d’étonner, de faire valoir les émotions profondes contre la superficialité, de croire au génie plutôt qu’à l’art maîtrisé par l’étude des poètes savants ; manière de créer que le grec Hésiode avait déjà relevée. Mais j’ai aussi entendu cet appel intuitif et prophétique, jadis lancé par Henry Thoreau, ornithologue, inspecteur des tempêtes et poète, l’une des grandes figures du transcendantalisme américain. Transcendantalisme est-il besoin de le rappeler, influencé par les philosophies orientales et grecques et qui après la publication de l’essai d’Emerson, Nature, ponctuant un moment fondateur fait dire à l’écrivain : C’est sur nos propres pieds que nous marcherons, c’est avec nos propres mains que nous travaillerons, ce sont nos propres idées que nous exprimerons (…). Je n’aime pas trop les néo-post-mouvements. Je ne suis pas une néo-romantique ou une post-moderne. Je ne comprends absolument pas de quoi il peut s’agir. Comme la narratrice de Nabel, Roma, je tire mon humble savoir d’hier, à ’hui, et j’envoie la pelote vers demain, sans lâcher le fil. Quant à utiliser des termes autres que ceux dont nous disposons dans la langue française, je dois avouer que c’est une pratique pour moi tout à fait naturelle ; le mot qui « sonne » le mieux mérite d’être accueilli, d’être à sa place dans tout corpus, et ce de manière non galvaudée. Il me semble que cet enrichissement pérégrin, d’échos linguistiques pluriels sont de nature à élargir notre ressenti d’être au monde du vivant & des choses, lorsque nous utilisons des mots éprouvés pour éclairer notre lecture des lignes de la terre…

MD. : À quel âge quittes-tu l’Allemagne ?

RD. : Je suis arrivée en Aquitaine à l’âge de sept ans, l’âge de raison, dit-on. Pourtant ce fut une période de bouleversement total dans ma jeune géographie / géologie intérieures. J’ai d’abord désappris ma langue maternelle au profit de la langue française pour laquelle très tôt j’ai voué un respect quasi mystique. J’étais une bonne élève. Très attentive en classe. Pleine d’énergie que je dépensais sans compter, comme un vrai garçon manqué, à l’extérieur. Et j’ai tenté avec ma famille, mes deux frères de m’intégrer socialement. Ce n’était pas évident, au début des années soixante du siècle dernier. Blonde, coiffée avec des macarons sur les oreilles, habillée en Dirndel (costume folklorique) jusqu’à l’adolescence, j’ai été violentée, traitée de bosche dans la cour de récréation. Et j’ai eu très peur. Une peur viscérale qui ne me quittera d’ailleurs jamais plus. La rupture. Les fréquents déménagements. L’inconnu. Les récits de guerre. Les tabous. La souffrance de mes parents exilés, courageux et prêts à reconstruire la France. L’enfermement. Le problème d’abandon de mon père orphelin, abandonné par sa jeune mère, à la naissance. Fait prisonnier le jour de son 19e anniversaire dans les Ardennes. Les camps. La torture. Ses trois évasions. La dernière réussie. La profonde déchirure de ma mère ayant adolescente vécu en direct les affres du second conflit mondial, sa révolte contre les pratiques nazies, les privations, les humiliations et qui quitta son pays, Heimat, sa famille, si jeune. Les conflits non réglés du couple parental et une part d’indicible m’ont empêchée de grandir « normalement ».

MD. : Écris-tu dans d’autres langues que le français ? Es-tu tentée de le faire ? Par quelle langue as-tu commencé ?

RD. : J’ai effectivement écrit une sorte de journal au long court, à la Kerouac, à la Ginsberg, des saynètes, des nouvelles, des poèmes, en langue allemande, en langue anglaise, durant les périodes où je vivais soit en Allemagne, soit en Angleterre ou encore aux États-Unis, sans être pour autant satisfaite par le résultat de cette approche de la littérature qui m’animait intérieurement. Je n’arrivais pas à « composer » mes textes, aussi bien qu’avec la langue française. J’étais trop proche de l’allemand, (par le ressenti mélancolique maternel), trop éloignée de la langue de Shakespeare sans doute. La juste distance, ou même distanciation au sens brechtien m’apparaît à présent avoir eu lieu avec la langue française. J’ai beaucoup écrit dans des carnets et tapuscrit (au début sur machine à écrire, bien sûr). Puis à chaque déménagement d’un pays à l’autre, régulièrement je jetais ces écrits (Cri à la Munch ?) à la poubelle. Sans aucun regret. Quelque chose clochait. Je me poserai sans doute un jour la question du pourquoi de ces tentatives avortées, mais pas maintenant. Aujourd’hui, je trace mon chemin. Avec tant de retard ! À cause justement de la langue choisie tardivement. La langue française semble à mon insu avoir creusé en moi son lit et je recueille seulement ’hui ces richesses alluvionnaires, ces fruits mordorés, comme une sorte de récompense à tant de tentatives de recherches, rebelles, déterminées. Alors, plus de temps à perdre ! Je veux mordre à pleines dents – et non plus goûter du bout des lèvres – dans / à cette nourriture faite d’alphabets de lumière, de calligraphies chaoscosmiques, utiles à rassasier de mots qui brûlent, ma quête du dire et du vivre en écriture. Il fut long le chemin jusqu’à ce que je me rende compte que la rigueur, la musicalité, le décalage du signifiant au signifié, mon imaginaire, mes lectures, l’emploi décalé, déplacé du français utilisé à l’étranger et mille autres choses que je n’ai pas le temps d’identifier ici, tout ceci se prêtait comme par magie à mes réflexions intérieures non énoncées. Il s’agit de flair. D’intuition pour la langue d’expression, la française, pour moi devenue la meilleure possible. La langue allemande pour sa part est plus concrète, compréhensible par tous. J’en ai déjà parlé dans un texte qui parle de la langue et s’intitule « Adossé à… Qu’endossons nous, quand nous nous adossons à… ? Et G.A. Goldschmidt que je cite dans ce texte en parle d’ailleurs très bien dans son ouvrage, Quand Freud voit la mer . La mer / la mère. Oui, bien sûr. Mais je ne dis pas que je ne reviendrai pas à la langue anglaise, ou allemande, ne serait-ce que pour tenter une traduction de mes propres textes réflexifs du recueil, Visages de plein vent, pourtant très inspirés par la philosophie heideggérienne, notamment ce qui concerne le double, voire le triple regard posé sur ce qu’on pense tour à tour être : « connu / inconnu / reconnu ». L’espace géopoétique qui permet à l’écriture de s’ouvrir sur un ressenti du monde digne du sentiment océanique décrit par Emerson dans ce recueil me touche aussi beaucoup, mais pas seulement.

MD. : Tu cultives non seulement la poésie lyrique mais aussi impersonnelle quand tu prêtes ta voix à des inconnus masculins ; Carmina tient à la fois de la tragédie grecque, de l’épopée et du mystère médiéval.

RD. : Je en qualité de narratrice omnisciente disparaît au profit des idées, du discours réflexif que les personnages sont pressés de formuler. Comme tout écrivain, j’observe le monde, les hommes, leur agir, leurs hésitations, je comprends leurs doutes et leur empêchements à dire, à faire. Leur prêter ma voix devient, sinon naturel, du moins facile dans la mesure ou j’écoute celui qui (me) parle avec son coeur. Cela paraît simple. Mais ça ne l’est pas. En tout cas, cela peut contribuer à expliquer ce glissement humain, trop humain, comme dirait Nietzsche vers l’autre extérieur et mon autre moi, mon double et différent en moi (je est un autre ou je suis dans l’autre de Baudelaire, de Rimbaud. Ou le très saisissant je suis l’autre de Cendrars). Glissement, je disais vers cet homme, ce personnage en l’occurrence, vers ce locuteur masculin qui prend la parole, dans différents recueils de ma prose, mais aussi dans ma poésie. Mon prénom : Rome, asexué est peut-être un début de réponse à ce désir d’être et de révéler mes deux identités de « genre », si je peux m’exprimer ainsi. Mais il faudrait encore chercher ailleurs et dans ma toute petite enfance ce désir d’être « elle » et « lui » à la fois. Nous en reparlerons sans doute.

MD. : J’apprécie tout particulièrement tes didascalies à la fin de chacun de tes ouvrages. Le lecteur, même et surtout connaisseur, ne dédaigne qu’on le guide. Tu es très lucide par rapport à ta création.

RD. : Lucide ? Je ne sais pas. En qualité de lectrice j’aime moi-même chercher, fouiller, imaginer et trouver des réponses à toute démarche artistique feuilletée, quel que soit le moyen proposé d’ailleurs en matière de : musique, peinture, arts plastiques, danse… Proposer plusieurs entrées, soumises à l’exigence et à la critique de plusieurs regards me paraît important, mature. Généreux peut-être. Un partage ? Les interprétations des possibles de compréhension sont alors infinies et l’une d’elles rencontrera fatalement un écho, comblera un manque, constituera un Ah ! Ah ! Erlebnis, (sorte de déjà vu !) chez le lecteur reconnaissant mes efforts comme les siens, ceux qu’il a dispensés dans sa propre démarche ou dans son propre questionnement existentiel. Existentialiste ? C’est du moins ce que je tente d’exprimer.

MD : Pour des raisons personnelles et familiales, tu as renoncé tôt à des études que tu as reprises plus tard. Les « communications » que tu as données ces dernières années – par exemple en Italie, à Naples sur Rimbaud, Cocteau et sur les Littératures suisses – révèlent une culture vaste et une grande curiosité en même temps qu’un grand savoir littéraires et esthétiques. Comment tes lectures se sont-elles orientées au cours des ans, surtout au départ ? Et du côté de la pensée et de la philosophie, où vont tes orientations, tes préférences ? Que pense-tu de l’inscription de Heidegger au programme de l’Agrégation de philosophie pour 2005 ? Tu as plusieurs fois dit que la souffrance est au cœur de ton inspiration. Tu as dit aussi à plusieurs reprises que tu n’écris jamais qu’un seul livre. Y a-t il un lien entre ces deux affirmations ? Nous évoquions précédemment la relation entre ta souffrance, à la fois personnelle et collective, et la Seconde Guerre mondiale, que tu n’as pas vécue directement, physiquement, mais peut-être plus douloureusement, à travers les récits de captivité et d’évasion de ton père prisonnier de guerre, la révolte de ta mère enfant battue pour avoir refusé de faire le salut hitlérien à l’école, puis les affrontements parentaux qui intériorisaient le rappel du conflit entre les deux peuples.

RD : Oui… (silence).

MD : Dès ton premier volume publié chez Schena, en Italie dans la troisième partie, « Mémoire en blocs » avec un jeu sur « blocs » évoquant les blockhaus, ces « bunkers (…) au front bas » (p.100), au bout de ton périple aquitain le long du Bassin (d’Arcachon), tu « évoques les « immenses charniers/ déchiquetés démantelés [qui] offrent la ferraille de leurs os morts / rongés par le sel supplique dirigée vers un ciel muet » (p.85). Ces « Aryens casqués bottés au parler guttural » (qui) foulaient le sable jaune « (p. 85), tu les as retrouvés beaucoup plus nuisibles encore, abominables lorsque, à l’occasion d’une visite à Cracovie, tu es brutalement confrontée à l’horreur absolue d’Auschwitz. Le cimetière juif de Cracovie pénètre brutalement dans ta vie et ton œuvre, pour donner une dimension cosmique au poème sur le Jardin et qui semble être ton « grand oeuvre » presque au sens alchimique.

RD : Cette manière d’écrire, à la fois – absente et présente – au monde semble revêtir ici : une certaine forme de dénonciation, de rappel de prise de conscience mémoriale et de… consolation.

MD : Tu es devenue membre de la Géopoétique initiée par Kenneth White, ou plus précisément, spécifiant ainsi ton originalité dans ce mouvement, tu pratiques une « géo-poésie ». Peux-tu préciser ta relation à l’égard de ce mouvement et de ses représentants – Trébeurden et la Belgique – mais aussi vis-à-vis de la nature et du grand courant écologique ? Y participes-tu, et comment ?

RD : Je crois avoir ici et là déjà répondu à ces questions. À cet endroit, je préfèrerais que l’on lise ou relise l’essai inclus dans les Ex-odes du jardin, ainsi que la postface du recueil plurilingue … de pluies & de saisons… Il y a dix ans, j’avais un projet littéraire impérieux et qui faisait sens : dire les mots pour que les maux soient identifiés et puissent s’effacer par un phénomène de transfiguration du réel. Après avoir vécu cette décennie dans une solitude souhaitée / souhaitable, parfois douloureuse, j’occupe aujourd’hui une position éclairée par la Vogelperspektive, comme observée par l’oiseau, donc au plus juste, au plus haut, détachée ; posture où la nécessité d’écrire tel qu’à cette période n’est plus primordiale. Je me dois à présent de mettre de l’ordre dans ma manière de penser l’écriture à venir, dans ma bibliothèque, où se trouvent les livres de mes compagnons de route qui m’ont aidée à écrire avec cette manière d’avancer parmi leurs voix raisonnant / résonnant de cette intertextualité éprouvée et assumée . Au-delà du fait d’écrire la vie, je voudrais mieux la vivre. Si j’ai dû renoncer à vivre une vie « normale » durant plus d’une décennie passée à écrire, en attendant que quelqu’un me lise, comme on tend la main à un désespéré, c’est par besoin de comprendre la vie, la mienne qui plus est, explicitée par les ricochets occasionnés par les histoires singulières et familiales enchâssées dans la grande Histoire de l’Europe du 20e siècle. J’éprouvais une réelle nécessité de « raconter », pour me rendre compte in fine que ma modeste contribution littéraire m’avait tout de même permis de conserver une certaine verticalité… La marche, la proménadologie, la pratique de la géo-poésie m’y ont aussi largement aidée. Par la fiction, l’imaginaire – qui est et n’est pas réalité – j’ai désiré échapper à une certaine vision du monde, par besoin sécuritaire s’entend, mais sans jamais me désengager totalement. J’ai fui un temps. Puis je me suis simplement évadée pour aller désentravée, vers cet espace pélagique que je pressens devoir être moins intranquille. Je n’ai plus besoin, ni de refuge, ni de prétexte utiles à temporiser, puisque la tension dramatique est retombée. J’écrirai dorénavant de la prose sans doute, brève ou au long cours pour vivre mieux avec l’héritage conscientisé, accepté et non plus subi… Je conserverai toujours ce fond de mélancolie qui donne à mon écriture cette tonalité mineure qui sied à la musique de Chopin ou de Pachelbel par exemple…. mélancolie positive. Et je pense que le temps de la résiliation, de la réconciliation est arrivé…

En marche laisser jaillir les mots des maux en marge !
Extraits de critiques & autres entretiens à propos de l’écriture de Rome Deguergue
2003 – 2013 Schena editore 2013

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Entretien avec Jean-Luc Wauthier.

Michèle Duclos : Cher Jean-Luc, vous voici depuis peu à la retraite. Le créateur n’est plus freiné par ses obligations d’enseignant (je sais que vous avez de longue date « en cave » au moins un roman sur un obscur empereur romain) mais, outre votre « casquette » de créateur vous assumez en tant que rédacteur en chef la responsabilité d’une des plus vieilles revues de poésie francophones qui va bientôt souffler ses quatre-vingts bougies. Pouvez- vous nous présenter succinctement cette vieille dame avec ses activités attenantes ?

Jean-Luc Wauthier : Votre première question, chère Michèle, est double et même triple. Elle pose d’abord le problème du « second métier ». Et il est vrai qu’en m’apprêtant à abandonner l’enseignement, après plus de trente-cinq ans de carrière, je quitterai enfin un état « schizophrénique » peu confortable. Si le contact avec les étudiants et étudiantes va évidemment me manquer, la plus grande maîtrise du temps- j’en viens à votre seconde sous-question- va en effet me permettre de travailler enfin sans névrose ni dispersion.
Vous avez cependant raison d’évoquer, en une troisième sous-question, le rôle d’animateur de poésie qui m’est cher. Lorsque, en 1991, Arthur Haulot me propose de prendre les rênes du Journal des Poètes, qui existe depuis 1930 et a abrité les plus importants poètes du XX è siècle en ses colonnes, je suis d’abord effrayé par l’ampleur de la tâche. Aujourd’hui, près de vingt ans plus tard, je bénis le ciel d’avoir dit oui : jusque là, la connaissance de la poésie contemporaine se limitait essentiellement à la poésie de langue française. Soudain, Le Journal m’obligea à découvrir, dans l’enthousiasme, la poésie contemporaine des Cinq Continents. Mon équipe et moi avons donc tenté, depuis 1991, de faire de cette revue en effet bientôt octogénaire, un lieu de vie et d’ouverture poétiques, ce qu’elle avait d’ailleurs toujours été jusque là. Si le Comité de rédaction reste souverain dans ses choix –j’ai volontairement limité mes « pouvoirs » de Rédacteur en chef en n’ayant qu’une voix lorsque nous choisissons les textes- l’esprit d’ouverture, insufflé, entre autres, par les Flouquet, Bourgeois, Verhesen, Haulot ou Jones reste notre cap inébranlable ce qui, bien sûr, n’empêche pas l’exigence.

MD : Romancier, surtout poète (avec à ce jour vingt-quatre volumes publiés en Belgique, en France et en Suisse), vous avez aussi consacré des essais à des créateurs belges tels que Ayguesparse. Existe-t-il à vos yeux une spécificité belge par rapport à des cultures proches au moins géographiquement telle la française ? Vous sentez-vous particulièrement belge, ou wallon ?

JLW : Belge, sûrement pas. Plus que d’autres nations, la Belgique reste à mes yeux une fiction et un état profondément artificiel. Par contre, mon ancrage wallon est très fort et double : la famille maternelle est urbaine, dans l’axe Gilly-Châtelet, ville où j’ai vécu jusqu’en 2008 ; la branche paternelle, par contre est rurale, originaire de cette Entre-Sambre-Et-Meuse, proche de la France et où je vis désormais.
Cependant, soucieux d’éviter tout repli régionaliste, je me sens aussi Européen et souhaite, comme beaucoup, que l’Europe réunifiée se démarque à la fois de ses voisins de l’Est (Russie) et de l’Ouest (Amérique du Nord). En fin de compte, et si la formule n’était pas usée au point de devenir presque ridicule, je me dirais citoyen du monde.
MD : Votre carrière d’écrivain s’affirme, en 1991, avec la publication d’un recueil de nouvelles intitulé Libertés Surveillée (traduit, en 2008, en roumain aux Editions Fides), qui retrace brièvement des moments de rupture dans la vie de personnages quelconques, apparemment satisfaits de leur vie « de molesquine » au point de chérir leur absence de liberté (« Je ne sais toujours pas qui sont ces Ils dont je suis l’esclave, ni même s’ils ont un visage ou une âme. Je m’ennuie souvent. Je m’ennuie et je suis heureux. Je suis heureux et j’attends la mort. »), et qui un jour sans raison ni éclat apparents sortent de leur train-train. Surveillées par qui ou quoi ?
Doit-on y déchiffrer une critique de la civilisation contemporaine ?

JLW : Oui, le titre du recueil me semble tout à fait explicite : « Libertés surveillées », Au sens sociologique, d’abord, pour dire que, dans toute société organisée, nous ne sommes que partiellement libres. Ensuite et surtout au sens psychologique, en ce sens que c’est toujours la mort qui a raison, qui nous surveille en permanence et, pour citer (de mémoire) Shakespeare « que nous ne sommes que des mouches dans la main de Dieux qui, pour se divertir, nous arrachent les ailes ». On pourrait sans doute me définir comme un optimiste désespéré.

MD : Votre unique roman à ce jour, Le Royaume, est présenté en quatrième de couverture comme ressortissant à « l’Ecole de l’Etrange » belge. On est en plein surréalisme mais plus proche d’Ensor que de Magritte ? Alors que votre écriture est très contrôlée, classique plus que romantique, vous rompez complètement avec toutes les conventions romanesques de vraisemblance – temporalité, psychologie, séparation entre le « réel » et l’imaginaire… On nage en plein onirisme surréaliste de cauchemar. D’où vous viennent ces scènes de pillage dans une guerre que vous ne pouvez avoir vécue personnellement vu votre date de naissance ? Qui est le personnage, Serge, qui donne son unité multiforme au volume mais ne sait pas s’il existe vraiment ou s’il est la création du romancier qu’il a lui-même créé en raffinant sur Pirandello ? Que vouliez faire, que voulez vous dire avec un Royaume aussi nihiliste?
Un récit symbolique discret semble se dérouler en filigrane avec des archétypes symboliques : l’Enfant, le Fleuve, bien sûr la Quête mais quelle quête ?

JLW : Que de questions ! C’est au lecteur d’abord d ‘y répondre. Comme en poésie, le lecteurdoit à mon avis « se lire » plutôt que lire ce roman qui m’échappe en grande partie quant à sa symbolique. Un critique m’a fait l’honneur et le plaisir de le placer dans le voisinage de Magritte. En réalité, le roman qui a pour unique ambition de raconter quelque chose m’ennuie et, ici encore, je crois le roman français actuel largué par de grands courants extérieurs : l’Etrange belge et anglo-saxon, la Fantasy, les romans oniriques venus de l’Est ou d’Asie.
Ceci dit, il est clair pour moi que la Quête du personnage épouse le déroulement d’une existence au sens héraclitéen du terme. Pour le reste, j’y insiste, ce roman m’a conduit où il voulait, il a, pour citer Cocteau, « mis ma nuit en plein jour ».Il est tiraillé entre au moins trois narrateurs, ce qui en a décontenancé plus d’un : Serge, manière d’anti-héros ; l’écrivain qui lui a donné naissance et meurt en même temps que lui ; et enfin, le narrateur objectif et tout à fait extérieur à l’action – si actions il y a. On pourrait peut être parler, en effet, d’une mise en abyme de type pirandellien. Chez la haute montagne qu’est Gracq, j’espère avoir pris aussi quelques leçons d’altitude.

MD : Votre poésie propose une vision épurée du « dur cristal de vivre ». Elle recherche clairement un tropisme de réconciliation cosmique entre les contraires : du jour et de la nuit (valorisés semble-t-il à égalité ?), entre « l’émail et la boue », « le rocher et le vent » ; mais vous êtes toujours en Exil, séparé de ce que vous cherchez par une frontière invisible, une vitre.
Dans le texte que je vous avais consacré pour Poésie/Première en novembre 2005 (n°33)
je m’interrogeais sur la signification de la petite licorne blanche à l’avant sur le tableau qui illustre l’un de vos livres. Je crois tenir la réponse : implantée sur la terre de ses quatre sabots, elle pointe de son unique corne vers le ciel.
Pouvez-vous expliciter succinctement les titres : La Soif et l’Oubli, Les Vitres de la Nuit, Les Fruits de l’Ombre…

JLW : Ce que vous dites de ma démarche poétique, en grande partie inconsciente, me semble très juste. Quant aux titres que vous évoquez, ils sont pour moi très clairs, encore que je ne sois pas plus avancé, pour les expliciter, que le premier lecteur attentif et sensible venu. Voici ma grille d’interprétation : la soif, c’est celle de vivre, du domaine du désir vital ; l’oubli c’est ce à quoi, éternels Sisyphe, nous sommes voués. Les fruits de l’ombre, ce sont évidemment les poèmes qui nourrissent notre obscurité existentielle. Les vitres de la nuit, ce sont celles auxquelles s’appuient pour toujours ceux qu’Eluard appelait « les veilleurs de chagrin ».Je vous accorde que tout cela n’est pas très drôle encore que je pense, dans la vie quotidienne, aimer et cultiver la drôlerie.
MD : Vous manifestez parfois un découragement devant « nos mots de papier/si peu faits/ pour les falaises et pour le vent ». Votre personnage dans Le Royaume est, au moins au départ, un musicien membre d’un quatuor. Placez-vous cet art au-dessus des mots ? Ou la peinture ?

JLW : Il est certain que, très tôt, j’aurais voulu être musicien et, si j’avais eu ce bonheur, j’aurais sans doute composé dans la ligne de Berg par exemple, dont l’œuvre est une admirable synthèse de lyrisme et de modernité, à la fois intellectuelle et sensuelle. On me dit souvent en effet que mes poèmes sont « musicaux », même si je réfute l’adjectif au sens verlainien du terme, préférant parler de rythmes et de rappels sonores par exemple. Ainsi, la rythmique d’un Char, d’un Reverdy ou, dans un autre climat, d’un Supervielle me fascine.

MD : Votre vision du monde ne passe pas par des concepts mais par des images archétypales simples et claires. Quels ont été et sont vos maîtres à écrire ?

JLW : Je viens déjà d’en citer trois, qui me restent essentiels. D’autre part, pour évoquer cette simplicité dont vous voulez bien me revêtir, il me semble que, plus le message d’un poème est complexe et serré, plus la langue et les objets qu’elle désigne doivent être simples et décantés : la nuit, l’étoile, la porte, la source, le feu, la table, voilà un tissu lexical qui permet les plus subtils lissages. Se méfier des mots abstraits, à mon avis vecteurs médiocres de poésie. Que voulez-vous faire avec « transversal », « idéologie », « trisannuel », ou « balance des paiements », tous ces mots arrogants et corsetés dont le siècle précédent a été le funèbre pourvoyeur. Dans ce cas précis, c’est la peinture qui m’influence : une couleur, vous le savez, n’existe que par rapport à une autre, de même les mots et les sons qui les constituent. Baudelaire a magistralement compris et illustré cela dans ses « Correspondances » entre autres. Les symbolistes et les surréalistes ont, après Rimbaud et lui, pris le relais. Se méfier, aussi, des adjectifs dont Andrée Chédid a dit « ce sont de jolies personnes, coquettes mais souvent sans profondeur ».
Quant aux « Maîtres » que vous évoquez, ils sont trop nombreux pour les citer tous, mais, à cinquante pour cent, leur influence est à partager avec les rencontres et les hasards objectifs de la vie de tous les jours, cette Vie qui est comme une brocante où il y a toujours un poème et un visage à découvrir.

Publié dans Le Journal des Poètes n° 45 novembre 2009/février 2010

Entretien avec Anne Mounic

Entretien

Michèle Duclos : Peux-tu parler de ton enfance, bordelaise je crois, et dans le sérail de la culture ?

Anne Mounic : Cette enfance bordelaise, comme tu le dis, est bien lointaine. Cependant quelques images demeurent, la sonorité de quelques mots et une forte émotion quand j’entends les inflexions du parler de cette région. En fait, mon lien avec Bordeaux s’est rompu très tôt et je n’y suis retournée qu’à l’âge adulte.

M. D. : Et de tes études ?

A. M. : J’avais étudié au lycée les lettres classiques, mais après le bac, je me suis finalement inscrite en anglais, pensant que je trouverais là davantage de débouchés. Et il s’est avéré par la suite que mon goût pour le grec ainsi que pour le mythe, m’a permis d’aborder l’œuvre du poète anglais Robert Graves, sur lequel j’ai écrit ma thèse. Ce qui ne veut pas dire que la lecture de La déesse blanche ait été chose facile ! Mais ce qui est passionnant est rarement facile !

M. D. : Vu l’étendue de tes connaissances, surtout en philosophie, tu as dû faire une « prépa » pour intégrer « Normale Sup » ? Et aussi des études d’art comme la narratrice de Carnet d’Hadès ?

A. M. : Non, je n’ai pas souhaité aller en classes préparatoires après le bac.
Quant à « l’étendue de mes connaissances », honnêtement, j’ai toujours l’impression de ne pas en savoir assez. Toujours quelque chose risque d’échapper et puis, on a envie d’aller plus loin, de découvrir encore autre chose, comme si, un jour, on allait trouver une sorte de réponse fondamentale à la question décisive… C’est simplement l’élan de la vie, une disponibilité, sans cesse. On finit par savoir un peu mieux ce qu’on cherche, mais chaque travail n’est qu’une étape vers… Enfin, il ne s’agit que de vivre. La poésie, c’est cela, ce mouvement de la vie. On retrouve cela chez Blake, cette quête de l’esprit.
Pour ce qui est de la philosophie, c’est ma recherche en poésie qui m’a menée à faire quelques lectures dans ce domaine, mais je ne suis pas philosophe.
En ce qui concerne le dessin et la gravure, j’ai suivi, à partir de 1975, les cours du soir de la Ville de Paris, jusque vers 1985. Nous y allions, Guy et moi, plusieurs fois par semaine, ce qui nous a laissé d’excellents souvenirs. Le dessin, la gravure, puis la peinture permettent un apprentissage du concret. Cela induit une forme de synthèse du regard ainsi qu’un lien avec le réel assez différent que celui qu’offre la poésie. On saisit par un geste de la main et sans les mots, d’une façon plus immédiate donc. La poésie est à la fois mélodie et sens. On s’y envole vers les choses. En dessinant, on s’ancre dans leur dimension terrestre, dans leur être de chair. En poésie, on donnerait plutôt substance au temps. C’est la chair de l’instant qui se révèle dans le poème.

M. D. : As-tu hésité entre littérature et philosophie avant de te lancer dans l‘enseignement ?

A. M. : Non, je n’ai pas songé à étudier la philosophie, même si j’ai beaucoup aimé découvrir cette discipline en Terminale. Je ne le regrette pas, car la pensée poétique, même si elle effleure la philosophie, me paraît plus proche de la dimension tangible de l’existence quotidienne. D’ailleurs, les philosophes qui m’attirent sont ceux qui prennent en compte la dimension existentielle de l’intériorité, loin du concept. Je me méfie des abstractions.

M. D. : Ta relation au savoir philosophique dépasse celui qu’on reçoit à l’université. Ah ! Ce qui dans les choses fait ah ! montre que tu es très informée des fondements de la pensée tao-bouddhique.

A. M. : J’ai lu avec beaucoup d’intérêt et beaucoup de plaisir d’abord les livres de François Cheng sur la peinture et la poésie chinoises, ensuite les livres de François Jullien sur le taoïsme. Je cite beaucoup François Jullien dans mes études critiques. Ce qu’il apporte sur la conception du temps me paraît essentiel. Une autre perspective également sur la dynamique du temps, celle de Dôgen, poète et penseur japonais de la première moitié du treizième siècle. La vie est mouvement et ce mouvement, c’est le temps dynamique qui se réalise comme présence. C’est Yoko Orimo qui se fait intercesseur de cette pensée en français (Points Sagesses Seuil, et un ouvrage plus détaillé aux éditions Sully).
Pour ce qui est du bouddhisme, je suis beaucoup plus réservée. Le taoïsme, en sa dialectique du temps, évite le dualisme et vise à une acceptation du monde, une sagesse, comme l’explique François Jullien. Le bouddhisme, pour autant que je sache, mais je ne sais pas tout, refuse monde et désir. Je ne peux voir le désir comme un mal ou comme un manque ; pour moi, il s’agit d’un élan, d’une « vitalité », comme le dit Camus en parlant de la création littéraire.

M. D. : Les titres de deux de tes livres de poèmes (en collaboration avec la poète anglaise Vivienne Vermes – où chacune intervient à tour de rôle comme poète et comme traductrice – Passages et Métamorphoses, me paraissent illustrer à la fois l’idée d’impermanence orientale et de flux héraclitéen. Me paraît particulièrement taoïste : « Qu’est-ce que la vie si ce n’est/ ne rien espérer / bien respirer ? (Passages, p.186). Ta poésie est une poésie du mouvement des saisons, de l’impermanence des apparences. Ainsi, toujours dans Passages p.182 :
Vois le temps/ vois le temps passer,/ nous dessaisir/ nous dessiner/ nous désarmer// Pour plus de légèreté,/ allons à l’essentiel,/ce noyau d’être/qui nous est propre,/ loin des dictées,/ des visées du monde,/ solitude sur la réserve,/ émerveillée,/ sur le qui-vive.

A. M. : Oui, le sentiment du temps, du passage du temps, est une chose que j’éprouve au plus profond. Cela vient du fait que, dans mon enfance, j’ai passé le plus clair de mon temps avec ma grand-mère après avoir appris à lire, à déguster les mots, avec mon arrière-grand-mère, qui avait été institutrice et qui est morte quand j’avais trois ans. Ma grand-mère, qui était veuve, vivait sur ses souvenirs. Quand elle ouvrait le grand album de photos, des photos épaisses, de couleur sépia, il n’y avait que ses paroles pour faire vivre tout cela. « Un monde de papier », comme nous a dit plus tard une autre femme, très âgée, mais seulement, quand ma grand-mère parlait, j’imaginais tout. Je les voyais vivre devant moi, tous les visages qui avaient posé, jadis, pour le photographe. Et ma grand-mère me disait : « Ah, je revois tout cela comme si c’était hier. » J’ai en partie vécu mon enfance dans cet « hier ». Et puis, quand nous nous promenions dans Paris, dans le quartier des Halles, où nous habitions (et c’était encore, à l’époque, le « ventre de Paris »), elle faisait vivre pour moi les noms des rues, en me les expliquant, rue de la Grande Truanderie, rue aux Ours. C’était le quartier de l’ancienne « Cour des miracles » comme le conte Victor Hugo dans Notre-Dame de Paris. Elle évoquait aussi tous les souvenirs qui étaient pour elle attachés à ces endroits. Puis en rentrant, l’hiver, nous buvions un chocolat chaud. Enfin, tu vois, temps et parole sont liés, absolument, et tout cela accompagné d’un énorme poids d’émotion. C’est un mélange de peine, beaucoup, et de l’impression que m’a été léguée une immense richesse. On a toujours de la chance de pouvoir éprouver le sentiment de l’existence au plus profond, là où blessure et joie se confondent. C’est ainsi.

M. D. : Dans tes récits et prose, tu te saisis du moindre incident, même insignifiant, et lui redonnes vie, signification même passagère. Impermanence aussi des bribes de vie saisies au passage, souvent dans le train, le bus, comme des petites épiphanies sans suite ni éclat.
« Au gré de l’esprit/par la vertu du mot,/ tout est épiphanie ». (Nuage, l’esprit, p.8.)

A. M. : Paradoxalement, je me méfie de la fiction. Rien de plus ennuyeux que le réalisme des faits contés en pure extériorité et qui vous enferme dans la cage du fini. De même que l’œuvre picturale transfigure le réel en lui insufflant toute la force du désir humain, de même l’approche littéraire conduit à une mise en valeur de l’enjeu de vie des situations. Alors ces petites scènes prennent leur dimension épiphanique, en ce qu’elles révèlent d’un fragment de l’épopée existentielle. Ce que j’aimerais manifester, c’est cette intériorité du vivant, qui dépasse les enjeux mesquins du moi reclus entre ses barreaux pour atteindre une sorte de nous assez souple. Le langage est extrêmement plastique. L’ici et le maintenant sont de tous temps. Et puis le temps du récit n’est pas le temps linéaire. Loin de là. Je réfléchis à tout cela. En tout cas, un récit, pour moi, c’est un élan qui capte la réalité selon divers points de vue, et qui les suscite. La narration linéaire ne me convient pas. Ce que je cherche dans cet élan du récit, c’est le dépassement, l’extension des capacités d’être. Epiphanie, pour mettre à jour une dimension du réel qui sans cela demeurerait inconnue. Il n’est pas besoin d’événements spectaculaires ou monstrueux pour cela. Rien de tape à l’œil. De petites choses suffisent pour un questionnement de l’intériorité face au monde. L’épreuve du réel.

M. D. : Pour en revenir à la pensée occidentale, t’inscris-tu dans un courant particulier ? La phénoménologie ? Tu te réfères assez fréquemment à Michel Henry.: « Ecrire…/ se ressourcer. / L’être n’existe pas, il s’invente ». (Pensez! Pensez, p.6.)

A. M. : Je ne suis pas partisane. Je ne suis pas philosophe. J’ai abordé la phénoménologie grâce aux ouvrages de Maurice Merleau-Ponty, mais, quand j’ai découvert l’œuvre de Michel Henry, j’ai particulièrement vibré, car son renversement, du corps à la chair, de l’extériorité à l’intériorité, me paraît aider grandement à la conception du poétique en nous sortant de l’impasse actuelle. Le poème est l’œuvre du pathos ; il manifeste cette intériorité qui autrement nous échapperait. Il retrouve ses racines à la fois existentielles et ontologiques en son « acoustique spirituelle ». La communauté de conception avec Claude Vigée à cet égard m’a frappée.

M. D. : Marquée par la psychologie slave ? Dostoïevski ? (Je pense en particulier à ton roman L’Homme aux bottes rouges).

A. M. : J’ai lu quelques romans de Dostoïevski quand j’étais adolescente, dont L’idiot. Quand j’ai vu cet homme qui ne cessait de marcher, quand j’ai parlé avec lui, tout d’un coup, je me suis dit : c’est le prince, c’est Mychkine ! Alors, dans la foulée, si je puis dire, j’ai relu le roman, presque sans m’arrêter. Cette œuvre est fascinante et je ne sais pas complètement dire pourquoi. Sans doute la dimension d’intériorité : on a finalement, au début, le même passage de l’œil à la vision intérieure que dans le renversement phénoménologique de Michel Henry puisque Mychkine connaît Nastassia Philippovna avant même de l’avoir vue. Il la connaît par une intuition des profondeurs. Et puis, ce qui explique sans doute aussi cette attirance, ce sont l’extrême bonté du prince, le drame de Nastassia, l’approfondissement de la tragédie humaine d’une façon que seule peut rendre la littérature authentique. Pas celle qui fait de l’intériorité un magasin d’accessoires.
J’aime également beaucoup Pasternak, que j’ai commencé à lire il y a deux ou trois ans, ses poèmes et puis son Jivago, dont j’ai lu d’ailleurs que ce nom voulait dire : le Vivant. Mychkine est aussi une figure christique, comme Jivago.

M. D. : Tes penseurs, tes écrivains, tes peintres préférés ?

A. M. : Je suis particulièrement sensible à la poésie d’Emily Dickinson et à celle de Stevie Smith. J’aime les nouvelles de Katherine Mansfield et je lis avec grand plaisir Elizabeth Bishop. J’aime beaucoup le dernier livre d’Anna Kavan, Mercury, ainsi qu’Henri Thomas, Le promontoire, notamment. J’apprécie certains passages de Joë Bousquet, l’intériorité chez Proust, l’ironie de Catherine Pozzi. Et j’ai une admiration particulière pour Gustave Roud, Claude Vigée, Senghor, René Char. J’aime beaucoup également Philippe Soupault, et Blaise Cendrars, La main coupée, son livre sur 14. Dès que je vais pouvoir me remettre à mes poètes de guerre, je vais retrouver Isaac Rosenberg, que j’aime beaucoup aussi. Ma recherche sur Robert Graves, m’a beaucoup apporté, ainsi que la lecture de Novalis, et celle de Hermann Hesse… Tout ce qui brise l’enfermement. Et Shakespeare ! La poésie du seizième siècle aussi, et John Donne un peu plus tard. La pièce de Calderon, La vie est un songe, est une vraie merveille d’ironie à l’égard du destin. Et puis, j’ai toujours beaucoup aimé Camus, dans son style, classique, comme il le dit, et dans son questionnement moral et existentiel.
C’est la même chose en peinture. J’aime ce qui vit. J’ai découvert récemment, chez Claude, l’œuvre de Jean Revol : son élan contraste agréablement avec la raideur de l’art contemporain. Et puis j’apprécie Soutine, Chagall, et toute cette école de Paris d’après la première guerre. Quand nous peignons, Guy et moi, nous pensons beaucoup à Egon Schiele. J’aime aussi beaucoup Bresdin, le graveur, et son élève, Odilon Redon, des Bordelais ! Chez ces deux derniers artistes, l’imagination se mêle à la réalité comme en un souffle libérateur. Et quand tu penses que Bresdin faisait pousser des salades dans son grenier. Les voisins ont fini par se plaindre… (en raison de l’arrosage fréquent).
En ce qui concerne la pensée, plus strictement, je pense à Bachelard et aussi, je les ai lus récemment en pensant à Isaac Rosenberg, dont la famille a sans doute été influencée par lui, les écrits politiques de Tolstoï. Je n’oublie pas non plus Kierkegaard et Emmanuel Levinas. J’ai lu dernièrement avec grand intérêt La problématique du sujet de Robert Misrahi.

M. D. : Pour en revenir à la littérature, je remarque que l’angliciste que tu es ne cite parmi ses poètes favoris ni T S Eliot ni W B Yeats, ni Ezra Pound, ni Hopkins… souvent considérés comme les plus grands…

A. M. : Comment établir des hiérarchies en poésie ? Les modes passent ; le goût du public varie.

Pour ce qui est de T.S. Eliot, c’est la lecture du Waste Land qui m’a incitée à m’intéresser au lien du mythe et de la littérature. Au cours de ma thèse je me suis intéressée à Yeats dans cette optique, mais sa conception du mythe diffère de celle de Graves, dont le point de vue demeure individuel alors que la vision de Yeats est historique.
En ce qui concerne Ezra Pound, j’ai quelques réticences en raisons de ses « errances » en matière politique. Chez Hopkins, on peut relever une certaine tension entre religieux et poétique, mais il est vrai que l’enfermement que pourrait susciter le dogme est compensé par son usage du langage, par le rythme et le désir de chanter la vie en son paradoxe.
La lecture de la poésie est pour moi une expérience intérieure. Je ne peux donc établir de hiérarchies puisqu’il s’agit de résonance personnelle. C’est la diversité des approches qui crée la richesse et nous éduque dans la lecture. Une de mes collègues disait un jour alors que nous discutions en salle des professeurs que pour recevoir un poème et être à même de le commenter, il fallait être en transe. Il me semble que c’est absolument cela. De même que pour écrire, il vaut mieux faire le vide en soi. Les mots ne viennent pas de l’intellect, mais de l’informulé. Ils surgissent en bouquets, pour ainsi dire.

M. D. : Toujours dans le champ de la littérature et des arts, tu places la poésie, j’aurais envie de dire, ontologiquement, au-dessus de la prose et surtout au-dessus de la pensée philosophique qui fait abstraction d’une partie essentielle , concrète, du vécu. Au-dessus des arts aussi ?

A. M. : Non, une fois encore, je ne crois pas qu’il faille établir de hiérarchies. La connaissance est multiple. C’est plutôt une question d’incidence. L’expérience humaine s’aborde de divers points de vue et ils se complètent. Ce que je défends par contre, dans notre monde qui privilégie les approches factuelles et soi-disant objectives, c’est la place de la poésie comme mode de connaissance irremplaçable. Chaque œuvre est l’expression d’une voix singulière saisie dans le temps. La pensée poétique ne se compose pas d’idées, mais d’incarnations de l’instant en ses métamorphoses. La révélation du temps dynamique de la présence, en somme.

M. D. : Qu’est-ce qui pour toi distingue fondamentalement la poésie de la prose ? Pas la forme, contrairement aux siècles passés…
Seamus Heaney dans son discours de Prix Nobel à Stockholm distingue deux niveaux dans l’utilisation du langage ordinaire. Peut-on dire que si les vocables, les briques du langage, sont les mêmes au départ, l’utilisation (syntaxe, mise en forme…) est ce qui différencie la poésie de la prose ? De même qu’avec des briques on peut construire une bicoque, un immeuble utilitaire, ou un mausolée, un château (il y des châteaux plus ou moins sobres, biscornus, complexifiés…) ?

A. M. : Je n’ai pas trop envie de distinguer la poésie de la prose. Cela nous mènerait vers des distinctions purement formelles qui ne nous tireront pas d’affaire, car tout extérieures. Si nous prenons les choses de l’autre côté, de l’intérieur, nous pouvons nous interroger sur l’intention et, à certains égards, distinguer, s’il faut faire des distinctions, le poétique du prosaïque, ce qui nous permet de considérer les poèmes en prose et de ne pas rejeter le récit poétique. Le prosaïque s’inscrit dans le temps linéaire, dans la durée, comme le raisonnement, qui marque lui aussi ses étapes dans la durée. Toutefois, les grandes pensées, celles qui éclairent l’existence du point de vue de l’esprit, ont toutes une sorte de résonance poétique. Le prosaïque, en son mode haïssable, se referme sur lui-même dans le monde fini auquel il se limite. Notre univers médiatique s’y vautre.
Par contre, quand l’intention est poétique, on ne se situe plus dans le temps chronologique, mais dans le temps vécu, le temps tel que l’expérimente l’être en son unité corps/esprit. Alors toute la souplesse du langage – les métamorphoses du l’ici et du maintenant, du je et du tu, etc. – se révèle dans les métamorphoses du poétique. Il s’agit de donner forme au temps en sa dimension existentielle et de manifester l’expérience humaine en sa complexité kaléidoscopique. C’est ce que j’ai appelé écriture des métamorphoses en parlant par exemple de Katherine Mansfield, mais cela s’applique aussi à Virginia Woolf ; cette écriture-là ne me paraît pas appartenir au prosaïque, mais au poétique. Il en est de même de Camus dans Noces et « Noces à Tipasa » plus particulièrement. « Sous le soleil du matin, un grand bonheur se balance dans l’espace. » L’intention est de chanter l’instant en l’élargissant à sa dimension d’infini : « Le monde y recommençait tous les jours dans une lumière toujours neuve. » (« Retour à Tipasa ») Le poétique, c’est la vibration du temps dans notre être et cela se communique en tant que vibration.

M. D. : Tu pratiques une esthétique du dépouillement : dans Pensez ! Pensez, p.11 : « Poésie, carnet/ de croquis, l’instant/en impressions, sans/prétentions, le fugace en sa course/sur la page ». Ou, p.15 : « Le poème peut être beau/si, point trop, / il ne s’encombre de mots ».
A la limite tu arrives à un certain silence : « Au dépit du jour gris/ élimer l’esprit/jusqu’à l’ombre – /ne plus vivre,/dans l’effleurement/ du vide parfait ». (Pensez! Pensez, p. 8.)

A. M. : La vitalité poétique émane du silence et le rend plus plein, plus moelleux, plus heureux. Après avoir écrit un poème réussi (qui a bien cerné le paradoxe existentiel, qui fait mouche) ou après avoir lu un poème d’un autre poète, un poème qui résonne, alors le silence est transfiguré.
Il faut se méfier des mots quand on écrit, leurs associations paresseuses, leur force d’inertie, la propension à en dire trop. A l’inverse, un style trop elliptique marque, en soi, un manque de liaison, une pensée qui n’a pas encore trouvé sa pleine réalisation. J’ai ressenti cela il y a quelque temps : quand on parvient à saisir un certain rythme de phrase, c’est que l’on respire mieux. Les assises existentielles sont plus sûres, plus proches de la présence.
Ce que je cherche, c’est un langage transparent. Je veux dire une coulée de rythme et de sens en laquelle je ne fasse pas obstacle.

M. D. : Comme nombre de poètes contemporains tu cherches à rapprocher la carte (l’écriture) du territoire (le réel extérieur). Je te cite dans Quand pâlissent les lilas, ton dernier volume à ce jour (p.10) : « La chair des mots dans la chair des choses se glisse/ et nous voici blottis dans l’univers/grâce à la main qui nous guide à travers les collines/ aussi loin que l’horizon – les arbres nous protègent ».
Tu rapproches aussi l’être humain, particulièrement par son corps, du cosmos : ainsi, dans Pensez! Pensez, p.2 Ecrire, seule/vérité, chaque mot/ crochetant de la patte/tout l’univers par /le petit bout de la lorgnette. Je, /par la ruse,/sur l’immensité.
Ou, dans Les Yeux d’Argos, p.3 : « La vie en écriture,/ ce point d’intersection/ de soi et du monde,/cette présence ».

A. M. : Intersection, en effet, de soi et de l’autre, de l’espace et du temps, en cette souplesse du langage dont je parlais tout à l’heure. Les mots vont chercher au-delà des limites à partir des choses les plus insignifiantes, les plus menues, les pétales de roses à la fin du mois de juin, sur la pelouse, le vol des hirondelles, le face-à-face au petit matin avec un chevreuil qui te regarde droit dans les yeux. Tu as l’impression d’être élue ! Il faut une intercession. Voici un poème récent :

Je viens d’apercevoir un chevreuil
dressé sur ses quatre pattes, très fines,
marron glacé, sur l’herbe verte.
L’innocence animale – j’imagine les yeux écarquillés,
la question qui se pose, grand ouverte,
de la vie sans réponse – est notre présence au monde.
J’appelle présence le don que nous fait l’intercesseur,
n’importe lequel, du brin d’herbe au corbeau,
ou même le nuage là-haut, tout ce qui s’offre à l’instant
et ne nous veut pas de mal.
(Août-septembre 06)

M. D. : Tu habites une agglomération de banlieue (baignée par la Marne d’après Voici l’homme aux bottes rouges), d’où tu pars au moins une fois par semaine pour donner tes cours à Paris. Je suppose que c’est un choix de vie délibéré malgré le temps perdu dans les transports et la fatigue (même si tu réutilises des bribes de conversations perçues entre autres dans L’autre et le furet du bois joli !) ?

A. M. : Comme tous les choix de l’existence, celui-ci s’est fait parce que les choses se sont présentées, mais nous aurions pu les refuser bien sûr. Nous ne l’avons pas fait, car nous avions besoin de place pour notre atelier. A Montreuil, dans notre petit appartement, en seize ans, l’espace avait grandement rétréci, car il y avait des tableaux sous les lits, derrière les portes, tout le long du couloir et sur les murs, ou contre les murs, et même à la cave. Et puis, ô plaisir, justement nous ne sommes plus en banlieue (même si elle pourrait dans l’avenir, avec Marne-la-Vallée et ses promoteurs immobiliers, nous rattraper). C’est un grand repos de vivre à la campagne, dans le silence et avec, comme diraient les phénoménologues et Michel Collot, une « structure d’horizon ». Le paysage rassérène. Comme par hasard, nous avons emménagé ici en octobre 92 ; j’avais soutenu ma thèse sur Graves en avril. Il m’a beaucoup appris sur les consolations du temps cyclique, du rythme des saisons.

M. D. : Dans ce volume l’une des narratrices décrit sa participation active à un scrutin local. Est-ce que tu t’impliques dans la vie de ta petite cité ?

A. M. : Guy et moi avons été conseillers municipaux durant deux années et demie ; trois ans et demi responsables de la bibliothèque. Nous sommes très heureux d’avoir donné notre démission, car le langage politique va à rebours, absolument, du langage poétique. Même dans un village d’à peine plus de mille habitants, le pouvoir change les êtres, les rend, disons, un peu rigides. Il est vrai aussi que la tâche n’est pas facile, mais la tendance est à la gestion des choses matérielles. Qu’il faille en passer par là, c’est bien évident, mais y réduire toute l’activité, c’est se priver du meilleur, du sel de l’existence.

M. D. : Quelles sont les motivations et les intentions culturelles en lançant Temporel ? Quels sont les projets ?

A. M. : Temporel dira son intention en existant, en évoluant. Nous espérons rassembler, autour de ce projet, des « bonnes volontés », des gens qui ne se reconnaissent pas forcément dans le moule de la pensée actuelle. Nous voudrions aller au-delà du chacun pour soi, les « monades » dont tu parles dans ton texte, mais est-ce que cela se fera ? L’avenir le dira. Pour l’instant, l’expérience est riche. Cela nous permet de nous entretenir avec des gens d’horizons assez divers qui ont en commun de ne pas se sentir très à l’aise dans cet univers médiatique réifié où le spectaculaire supplante l’existentiel, où tout ne s’appréhende que de l’extérieur (sur le mode du clinquant et de l’idée simple) et où se fait jour, dans les relations humaines, au mieux une indifférence certaine, au pire, une certaine cruauté, mais tout cela, bien sûr, au nom de la nécessité. « On ne peut faire autrement », voici la défaite de l’humain. Il y a de quoi tout de même se sentir désemparé.

Août-Novembre 06

Publié dans Poésie/première n° 37 Mars/juin 2007

Anne Mounic est co-animatrice de la revue Temporel : http://temporel.fr
Site personnel : http://atelier.guyanne.free.fr

Christian Lippinois, Sur la piste, Du territoire à la pensée : l’espace estuarien d’Aquitaine, essai, 2012

Christian Lippinois, Sur la piste, Du territoire à la pensée : l’espace estuarien d’Aquitaine, essai, 2012.

Le projet du livre, déjà énoncé clairement par le titre, est défini d’entrée : questionner en profondeur la notion de territoire en étudiant le rôle qu’il joue dans la genèse de la pensée ; plus essentiellement, centrer cette recherche sur l’espace estuarien d’Aquitaine. Nul n’était mieux placé pour le faire, à plusieurs titres, que cet ingénieur en aménagement du territoire qui partit à la cinquantaine s’installer littéralement sur le fleuve, à bord de son voilier. Un scientifique, mais aussi un poète, essayiste, fasciné par la pensée mystique, entre autre celle de Maitre Eckhart, et pour qui le physique et le mental, l’individuel et le collectif se répondent dans une vision spirituelle du monde.

L’auteur pose en préliminaire l’existence d’un lien ontologique entre la pensée et le territoire premier qui, à la fois, exprime une culture et agit sur elle en profondeur : « Même prise dans un devenir qui la civilise, la pensée ne saurait être dissociée du milieu qui l’a produite. » Pour tenter de préciser la nature d’un tel lien, ce livre hors norme interroge « les lieux dans leur texture même, il est écrit au fil du fleuve, dans l’île ou sur la dune, en tout cas sur la piste. » (p. 3) Empruntant surtout sa matière « au journal de bord et au carnet de marche », la réflexion ne néglige pas d’exploiter « le calepin du géologue, le cahier de l’ethnologue, le relevé de fouilles. » (p. 3)

Dense et pourtant clair, cet ouvrage se distingue de l’essai, auquel il s’apparente, par un ordonnancement inhabituel. Son « parcours exploratoire » renonce au déroulement linéaire du journal de voyage en faveur d’un regroupement thématique méditatif de courts textes soigneusement datés, insérés chacun dans son cadre géographique introduit par son toponyme.

Cet intérêt pour le territoire dissimule une visée oblique : questionner les présupposés de notre civilisation dualiste. L’auteur prône et décrit par l’exemple, le sien, les modalités d’un retour à une pensée originaire, une pensée faite avant tout d’empathie envers la terre, qui renvoie à l’attitude des peuples premiers et à l’art du chaman : « Cueillir la force, s’incorporer des énergies pour devenir capable d’une pensée unitive, nomadiser jusqu’à s’unir au territoire, se confondre avec ses éléments. » (p. 24) Ce nomadisme emprunte sa forme à l’errance, il consiste à « adopter la stratégie des oiseaux qui suivent un fil d’eau, un collier d’îles, une ligne de désir. » (p. 180) Mais pourquoi l’estuaire en particulier ? Parce que, répond l’auteur, c’est l’un des derniers espaces en Europe « où il s’avère aisé de frôler la planète, l’entendre, la regarder, la respirer ; un espace induisant une manière de sentir naturelle, commandant une posture qui rende impossible de voir le monde autrement que fragile, autrement que lançant un appel net, brutal. » (p. 43)

Une pensée solidement étayée par une expérience vécue et qui, pour citer Kenneth White, débouche sur « un sol ontologiquement plus riche. » Un essai écrit dans une langue superbe, riche et précise en ce qui concerne les domaines du bateau et de la mer, de la vie en mer, mais aussi toute la végétation dont sont riches la lande et les îles. Egalement un hommage poétique à ces coins et recoins peu connus que parcourt le grand fleuve avant de se jeter dans l’océan.

Un livre majeur, que l’on adhère ou non à la thèse défendue par l’auteur.

Pour rendre ce projet sans l’affadir, nous empruntons la parole à l’auteur, qui a répondu à nos questions.

Michèle Duclos — Dès les premières pages de cet essai, le lecteur se pose la question de savoir, au juste, ce que représente pour l’auteur le mot territoire. Est-il mieux renseigné parvenu à la dernière page ?

Christian Lippinois — Le lecteur doit abandonner l’idée de trouver dans cet essai quelque chose comme un concept magistral du territoire : quoi qu’on fasse, il déborde les tentatives de le mettre en mots. Au départ, je l’inscris en creux dans le pouvoir qu’il détient de donner forme au phénomène humain. Origine de la civilisation, il la soutient, la nourrit. Malheureusement notre société d’abondance l’a presque partout recouvert. Il s’agit de le retrouver sous les décombres. Le personnage du « marcheur », qui traverse cet essai, creuse l’amnésie des lieux. Il se porte à la rencontre des signes que délivre le territoire. Cette rencontre dégage au fil des pages une réponse multiforme ; c’est en suivant la piste qu’il devient possible d’ouvrir la question. Somme toute, la manière honnête d’approcher le territoire, c’est de le vivre, de le marcher.

M.D. — Il est vrai que le texte revient sans cesse à cette marche comme figure symbolique. Je lis page 53 : « Il doit s’agir toutefois d’une marche engagée qui ne soit en rien un piétinement, mais plutôt un vivre-dans, un vivre-par, un acte qui compromet — sans retour — et se maintient jusqu’à pervertir les modes de perception et de pensée. Elle les pervertit au point de rendre impensable le territoire, faute d’un penseur qui puisse s’en tenir à tout moment séparé. La pensée dont il est ici question serait donc celle qui demeure quand marcheur et territoire se sont épuisés l’un dans l’autre ; quand, du penseur qu’ils forment, rien ne subsiste — si ce n’est cette pensée, précisément. »

C.L. — Oui, j’écris ceci à propos de Cézanne, à un moment où je tente d’éclairer le mystère de sa relation avec la montagne Sainte-Victoire. J’interroge à travers lui cette formule chère aux Impressionnistes : être sur le motif. Le motif apparaît chez Cézanne comme ce qui détient en propre la pensée du territoire. C’est donc le lieu intérieur où doit se tenir le marcheur, au péril d’y disparaître. Mais à supposer que l’errance permette de rejoindre territoire, elle laisse cependant l’artiste démuni face à sa problématique : quelle forme donner à l’expérience vécue pour la transmettre ? Dans l’espoir d’arracher au territoire une vision neuve et la faire tenir sur la toile, Cézanne, au fil des années, donne à sa marche des allures forcenées. Il s’acharne, quitte à mourir le pinceau à la main, ce qui lui adviendra. La marche, dès qu’elle serre de près le territoire, devient nécessairement une marche engagée.

M.D. — Certaines pages de Sur la Piste semblent dans leur esprit proches de la géopoétique de Kenneth White, même si la « géopoétique » développée et théorisée par ce dernier exclut de son transcendantalisme immanent (ou immanence transcendantale) les concepts et les termes d’imaginaire, de sacré, de spirituel.

C.L. — Si je n’avais lu d’abord les essais existentiels de Kenneth White, notamment L’Esprit Nomade, je n’aurais peut-être jamais tenté cette expérience de vie sur le fleuve ; ou je l’aurais tentée tout autre. Ces textes m’ont permis de retrouver l’intense relation à la nature vécue dans mon enfance, de la prendre au sérieux, et de chercher un lieu où la déployer. Certes, j’avais lu également Walden d’Henry David Thoreau : me retirer sur le fleuve était une manière de rééditer son aventure comme une voie pour construire mon propre rapport au territoire. Mais c’est finalement la géopoétique qui m’a apporté les outils conceptuels dont j’avais besoin pour élaborer une pensée en relation vivante avec le territoire.

M.D. — Dans ce rapport au territoire entre pour beaucoup une confiance dans la valeur du monde naturel : il représente la loi juste, la norme, et donc la source d’une sagesse. Je lis page 122 : Il « tient en réserve une forme de pensée particulièrement nécessaire à l’époque présente. Rudimentaire mais puissante, cette sagesse fait confiance au temps long. » Plusieurs passages de Sur la Piste, par leur tonalité, pourraient figurer dans un manifeste écologiste.

C.L. — Le temps long, c’est celui de la planète. Je l’ai emprunté à Jean Malaurie. Géologue de formation, il y fait référence dans ses carnets de voyages dans l’Arctique. Ce temps long contraste avec le temps bref de l’humanité ; que dire alors du temps que couvre notre civilisation moderne, infime pour la planète ? J’inscris délibérément le territoire estuarien dans le temps long, pour mieux percevoir sa voix. Quant à l’écologie, j’avais, en écrivant cet essai, une représentation plutôt imparfaite des diverses éthiques qui s’en partagent la pensée. Mais après coup, je me suis demandé à quelle tendance correspondait ma relation au territoire. En fin de compte, je la crois assez proche de l’écologie profonde (deep ecology) telle que l’a définie le penseur et philosophe norvégien Arne Naess. Pour lui, la biosphère dans son ensemble vaut autant que l’espèce humaine prise isolément. Pour autant, ma quête déborde l’écologie : elle s’intéresse au pouvoir que détient le territoire de donner forme à la civilisation. C’est une question complexe. Plutôt que d’adopter une posture d’écologiste, je préfère demeurer dans le rôle de celui qui donne à voir, à entendre. Ma vie à bord répondait à cet impératif : m’établir face au fleuve, dans le temps long, et me laisser penser par le fleuve. Une manière de prolonger la démarche d’un Cézanne face à la montagne Sainte-Victoire.

M.D. — Dans ce rapport au territoire entre également le sentiment de pouvoir y puiser des énergies pour croître et accéder à une pensée plus ample : « Estrans vaseux, roselières, halliers d’herbes et de ronces y forment autant de lieux où les énergies montant de terre traversent sans frein le végétal et l’animal pour emplir le marcheur. […] il se sature des énergies mentales de la planète. » (p. 34) Cependant « Cette euphorie d’avoir troué le territoire alterne avec la terreur d’y tomber, d’être absorbé ; ou pire, d’être rejeté une fois vidé de ses énergies. » (p. 137)

C.L. — Le territoire détient la libido, individuelle et collective, cette énergie première qui met en tension le désir de vie. En fusionnant avec lui, le marcheur se trouve empli d’une force surhumaine ; mais, du même coup, le voilà confronté à un désir démesuré, un désir qu’il ne peut assouvir qu’en le sublimant — épreuve qui littéralement le laisse épuisé. Je pense à la brève trajectoire de Vincent Van Gogh, à ces deux années qu’il passe en Arles et à Saint-Rémi, une course qui l’anéantit, mais non sans contrepartie : sa peinture nous lègue une réserve inépuisable de vitalité. Le territoire parle fort. Ce n’est pas sans raison que l’homme de la cité développe à son égard de fortes inhibitions et, pour le moins, une surdité récurrente.

M.D. — À diverses reprises au cours de l’essai, le « marcheur » esquisse un retour vers des formes archaïques de vie, comme s’il s’agissait de retrouver le psychisme du chasseur-cueilleur, au moi à la fois fondu dans l’espace environnant et fermé à la responsabilité sociale de l’homme moderne. L’auteur ne révoque pas ce discours mais, au moment de conclure, il arrache le marcheur à ses fantasmes pour ouvrir une perspective autre : « La question […] n’est pas de savoir s’il faut ressusciter ici ou ailleurs un peuple premier disparu ou privé de ses droits, amputé de ses terres, de sa culture, de sa langue. Il s’agit de toute autre chose. Il s’agit du territoire lui-même en tant qu’archétype d’une pensée première qui, pour ensevelie qu’elle soit, n’en reste pas moins active. Produit d’une dynamique créatrice, la civilisation est l’œuvre de cette pensée […] le territoire estuarien induit un type de pensée qui pourrait permettre de dépasser la problématique dans laquelle s’enferme le monde moderne […] » (pp. 376-377)

C.L. — De nombreuses pages de cet essai sont incontestablement porteuses de nostalgie. Je pense à celles qui font revivre le livre septième des Mémoires d’Outre-Tombe où Chateaubriand relate sa cavale de 1791 aux Amériques ; je pense aux discours des ethnographes modernes, Claude Levy-Strauss, Jean Malaurie… Les expériences qu’il vit sur le terrain finissent par convaincre le marcheur de la haute valeur de tels modes de vie. Mais dans le même temps, s’impose la conviction que ce retour aux origines est utopique et qu’il n’existe en fin de compte pas d’autre voie que d’adhérer au principe de réalité, à savoir actualiser avec sagesse l’alliance immémoriale avec le territoire : au moment de conclure je me suis efforcé de ne pas perdre de vue mon point de départ. Je rejoins la pensée écologiste, à ceci près que je pointe la capacité du territoire à donner lui-même des réponses fortes ; en particulier s’agissant de l’espace naturel d’Aquitaine, qui a conservé sa puissance inspiratrice, ce que j’appelle sa « portance ».

M.D. — Le territoire, tenu à l’écart de toute tentative de la cartographier, doit-il être laissé dans son « nuage d’inconnaissance » ? Vous fustigez (p.70) l’« endurcissement du marcheur qui s’entête à ramener l’espace à la raison, lui préférant son extrait sec [la carte ?], plus commode à négocier. » Quelle place l’ingénieur en aménagement du territoire que vous avez été occupe-t-il dans cet essai ?

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C.L. — Ces mots me viennent à propos de Rimbaud qui, en 1882, courant l’Abyssinie, rêve prosaïquement d’écrire un ouvrage savant sur le Harar, « avec des cartes et des gravures ». Ceci au moment où, pris pareillement de fièvre cartographique, le vicomte de Foucauld, démissionnaire de l’armée, débute sa reconnaissance au Maroc : un travail qui lui vaudra une médaille d’or de la Société de Géographie. L’ouvrage sur le Harar ne verra jamais le jour et chacun sait ce qu’il adviendra de Charles de Foucauld : le territoire le renverra dans le désert, les mains vides. Dans Sur la Piste, je fustige l’esprit cartésien qui s’empresse de disséquer la chose, ce qui revient à la tuer. Parler des autres est, somme toute, pour moi une manière d’évoquer par transparence mon parcours professionnel ouvrant sur la prise de conscience que le territoire est un être vivant ; que la compulsion à le cartographier, à le mettre en chiffres pour mieux le manipuler, est un déni du désir vrai. Mes paroles ne sont pas pour autant une condamnation du travail d’aménagement et de protection que mène la société ; elles sont plutôt une manière de dire que je n’étais plus à ma place. Je crois avoir rectifié la trajectoire.

M.D. — Et quelle part l’écrivain en tant que tel prend-il dans l’élaboration du territoire ?

C.L. — Un territoire, c’est aussi sa langue qui le qualifie, le circonscrit. Les gens de l’estuaire usent d’un parler qu’ignorent ceux de la Lande comme ceux de la cité. Et de ce point de vue, l’écrivain — je pense à Giono, à Mistral, à Arnaudin pour la lande aquitaine — joue un rôle à part. À travers son récit, ce qui est dressé face au monde dans son identité, c’est le territoire, c’est la langue dans laquelle il se dit, c’est la manière de l’habiter. Après Giono, on n’est plus de Manosque comme avant. Et comment procède l’écrivain ? Il revivifie les mythes fondateurs, il fortifie les valeurs identitaires en les ancrant dans le territoire. A travers son œuvre la collectivité renouvelle son regard sur les lieux qui l’ont portée au cours de son histoire. Elle se les réapproprie, en tire une vision neuve d’elle-même, vision collective que chaque individu décline pour son compte. À l’inverse, la souffrance de n’être plus enraciné précipite l’homme dans le doute, le livre aux dérives de l’absurde et de la violence. Une refondation s’impose. Dans Mille Plateaux, Deleuze et Guattari forgent le concept de « reterritorialisation ». C’est une fonction de l’écrivain « marcheur ». Pour chacun, cette langue « reterritorialisée » permet le mariage de son territoire intérieur avec le pays où il vit. « Le territoire est la pierre de touche du territoire intérieur », écrit Michel Chaillou dans son ouvrage La France Fugitive.

M.D. — Dans Sur la Piste, à titre de référence aux lieux, plus encore qu’à des écrivains c’est à de peintres qu’il est fait appel, particulièrement à Cézanne, cité en leitmotiv tout au long du volume.

C.L. — Parmi les diverses voies que prend une collectivité pour tisser des liens avec son territoire, il en est une que j’évoque à de multiples reprises, c’est le recours aux œuvres d’art et, plus particulièrement, à la peinture. Le peintre paysagiste donne la parole aux lieux, tente de surprendre leur respiration, leur pulsation. Il guide vers une lecture sensible du monde, aide à capter l’intelligence du lieu, cette pensée qui questionne la civilisation. Délivrant la peinture de ce qui l’encombre, Cézanne montre une voie qui reconduit la civilisation vers elle-même. Alors, ce qui apparait, c’est la permanence de l’être, c’est l’identité enracinée dans un au-delà, un autre-là ; un territoire que le monde ne puisse se subordonner, qui soit son origine autant que sa fin.

N.B. : L’auteur nous indique que le « livre est désormais consultable et téléchargeable (PDF) gratuitement sur le site Google books (http://books.google.fr/). On y accède en indiquant simplement mon nom LIPPINOIS. Cette disposition facilitera l’accès à l’œuvre aux lecteurs de Temporel ».

publié sur temporel.fr – n°14

Jean-Paul Michel : « Le réel, un Chaos ; le poème, ce qui nous reste, pour faire face. »

Entretien avec Michèle Duclos

Né en 1948, en Corrèze, poète (de 1975 à 1992 sous le nom de plume de Jean-Michel Michelena), critique d’art, essayiste, Jean-Paul Michel est aussi le fondateur des éditions William Blake & Co., lesquelles vont fêter leur trente-cinquième anniversaire. Ses poèmes rassemblés ont été publiés dans la collection Poésie/Flammarion en deux volumes : Le plus réel est ce hasard, et ce feu, 1997, édition nouvelle corrigée 2002 ; Je ne voudrais rien qui mente dans un livre », suivi de « Défends-toi, Beauté violente ! », 2010. Nous le remercions vivement de nous avoir accordé cet entretien. Michèle Duclos

MD : Votre maison d’édition, William Blake & Co., se veut un hommage au grand poète romantique anglais qui illustrait ses poèmes, les gravait et les imprimait à la demande. Le poète britannique Arthur Symons, qui lui a consacré un livre en 1908, ajoute qu’il les chantait et que, s’il avait pu noter la musique, il aurait créé le seul art total de l’histoire de la culture. Pour vos livres, vous substituez en quelque sorte la typographie à la peinture. Imprimer, au sens technique du terme, a été dès le départ une aventure, une passion ?

Jean-Paul Michel : Depuis une adolescence assez tendre (1), l’acte d’imprimer s’est largement confondu à mes yeux avec l’acte d’écrire. ─ Tracer des signes, choisis avec soin, avec le sentiment, assez vite, d’une difficulté spéciale de l’entreprise, touchant la manière, la justesse, la portée requises, ─ d’un danger, aussi ; d’une responsabilité, de la forme non moins que du fond, qu’il faudrait assumer, et pour toujours, puisqu’on avait écrit ; le devoir subséquent de conserver l’empreinte de ce geste, d’en enregistrer la trace : garder la figure des inscriptions dont nous avons cru devoir prendre un jour le risque ; tout cela ne s’est jamais vraiment séparé, chez moi, depuis lors.

MD : Vous êtes spécialiste de l’histoire de l’art, vous avez entre autres publié les essais posthumes de Jean-Marie Pontévia, qui fut votre professeur, puis votre ami à l’université de Bordeaux…

J.-P. M. : Je vois une grande proximité de ces actes (écrire, imprimer) avec le fait de dessiner, peindre, graver, lever des pierres, bornes, monuments. Pendant une très longue enfance, « connaître » ne fait qu’un avec le fait de recevoir des impressions : goûter, toucher, sentir, écouter, voir. Ces découvertes aventurées nous augmentent d’autant, en fait de joies, en fait de peines. Plus tard, sous le coup de ce sentiment de tant d’inconnu tout proche, on recherche activement des sensations nouvelles. ─ N’étaient ces aventures de l’expérience, ces mésaventures, nous n’aurions d’autres mondes qu’imaginés. Les arts de l’oeil ont disposé, chez moi, très tôt, d’une puissance d’effet spéciale. Ils ont nourri ma rêverie, lui ont offert des occasions multipliées, nombreuses, souvent brûlantes, lesquelles ont infléchi sensiblement ma vie à venir. C’est à cette prévalence des effets peints, chez lui comme chez moi, que je dois de m’être trouvé si bien dans la compagnie de Jean-Marie Pontévia. Bien que de formation philosophique, un tropisme puissant le tournait vers la peinture. Il avait d’ailleurs eu le désir de devenir peintre, fait des tentatives en ce sens. Ses écrits sur l’art doivent leur acuité, leur finesse à ce qu’ils sont, outre l’oeuvre d’un philosophe, la méditation d’un peintre rentré. Ce privilège dont bénéficiait la vision, chez nous, nous aurions été bien en peine d’échapper à ses sortilèges. Dois-je dire que je n’ai, pas plus que lui, fait aucun effort pour m’y soustraire ?

MD : William Blake « & Co. » : On pense immédiatement aux grands poètes romantiques britanniques et allemands que vous avez publiés, ou évoquez souvent dans vos poèmes, Yeats, Hopkins, John Montague, Hölderlin, et aussi Dante témoin de votre amour pour l’Italie et le domaine méditerranéen… Mais la liste de vos admirations et inspirations est considérable et parfois surprend. Ainsi votre livre d’essais La Vérité jusqu’à la faute porte en couverture une série de portraits de Pascal et de Georges Bataille et vous évoquez souvent Kierkegaard et Dostoïevski. Il serait plus rapide de citer les auteurs que vous rejetez, voire exécrez …

J.-P. M. : Vous percevez des discontinuités où je sens plutôt l’unité vivante, distinctement individualisée, d’une grande et même famille, transhistorique comme translinguistique, que je dirais volontiers, à mes risques, celle des « extatiques nerveux. » Tous auteurs frappés, vous le remarquerez, de quelque stupeur devant le fait d’être ; nettement inclinés pourtant vers des oeuvres marquées par la vigueur, la surprise, l’énergie, la qualité des articulations. Et très capables d’agir, n’en doutez pas. Il manque à votre énumération Héraclite et Homère, le Pentateuque, Shakespeare, Spinoza, (dans mon Panthéon, ils vont très bien ensemble), Baudelaire, Rimbaud, Mallarmé. D’autres encore. Et « notre mère, l’Asie » ! – Vous admettrez qu’au regard de ces infinis pulsant et irradiant, il nous soit loisible de ne pas nous perdre en jérémiades regardant ce qui nous touche moins, ou peut, même, en telle ou telle de ses parties, nous laisser froids. Puisque, aussi bien (c’est la chance et la limite des idiosyncrasies), nous « n’avons pas d’organe » pour tout.

MD : Contrairement à des écrivains aquitains tels que Mauriac, aujourd’hui Sollers …, vous n’avez pas eu pour ambition de « monter » et de briller dans la Capitale. Au contraire vous êtes fidèle à vos origines périgourdines dans de fréquentes références, dans vos amitiés avec nombre de penseurs, même s’ils ont été amenés à « émigrer » tels Jean-Luc Nancy et Philippe Lacoue-Labarthe, des écrivains contemporains ou à peine du passé tels que Jehan Mayoux, Pierre Molinier, Pierre Michon, Pierre Bergounioux, (qui vous rend hommage dans le magnifique numéro 10 que vous consacre la revue Le Préau des Collines ) ; pour un passé plus lointain, citons Michel de Montaigne et La Boétie mais aussi le maître du premier au Collège de Guyenne, l’Ecossais Thomas Buchanan – auquel s’est aussi beaucoup intéressé Kenneth White dont vous avez publié certains des premiers poèmes. A ce conséquent bouquet on pourrait, sans se couper de l’Aquitaine, ajouter le magnifique chanteur basque bayonnais Benat Achiary que vous présentez dans un numéro (571, 2004) de la NRF à l’occasion d’un concert à Saint-Emilion ; et surtout, en voisins, Yves Bonnefoy, et André Breton que vous avez rencontré à Saint-Cirq-Lapopie en une sympathie réciproque peu avant sa mort.
Imaginez-vous un mouvement, une Ecole occitane aquitaine qui développerait une certaine joie de vivre, une certaine tolérance à la manière du grand Michaele Montano dont vous saluez la « paternelle image » après une visite en sa Tour en 1994 (Le plus réel est ce hasard, et ce feu, poèmes 1976-1996, p.189-191) ?

J.-P. M. : Aurais-je le sentiment d’appartenir à une « école », ce serait celle de ces « extatiques nerveux » (de ces hyper-actifs d’un genre spécial : portés à l’exstase) dont nous parlions à l’instant. Vous voyez qu’il serait vain d’imaginer à cette « école » des frontières géographiques trop étroites, comme d’ailleurs une assignation à des temps trop courts. – La joie de vivre et la tolérance, en revanche, lui conviennent très bien. Et Montaigne, bien sûr.

MD : Justement, vous citez peu Montaigne mais il est multiplement présent dans tout ce que vous écrivez : par le culte des amitiés totales, par l’évocation sans vergogne et pourtant discrète de votre vie privée et de vos sentiments, par l’innocence d’une indépendance tranquille, par votre haute liberté intellectuelle et la probité, et aussi par le rythme libre, « par sauts et gambades », de votre prose rythmée en vers…

J.-P. M. : Je ne vois pas qu’il reste beaucoup de progrès à faire, après Montaigne, en fait de liberté, de vigueur, de perfection brusque dans la manière, de feinte gaucherie, de sagesse et de vie. Mais on peut toujours se proposer d’atteindre une autre fois à quelques points où il aura touché. Un projet de cette sorte ne donne à celui qui s’y engage aucune garantie d’y réussir si peu que ce soit, mais il l’assure au moins de ne pas se perdre d’avance pour s’être laissé aller à viser trop bas. Nietzsche classe Montaigne, avec Schopenhauer, au premier rang de ceux dont il peut dire : « En vérité, du fait qu’un tel homme a écrit, le plaisir de vivre sur cette terre en a été augmenté. » J’accorde le plus grand prix à des bénéfices de cette nature, en fait d’art.

MD : Dans les années soixante, dès le lycée vous entrez en rébellion contre le caractère routinier de l’enseignement, particulièrement littéraire et, à l’université, philosophique. Par là vous rejoignez Sollers et le groupe Tel Quel. Avez-vous eu des contacts de travail avec cette équipe, ou d’autres ? Avec l’Internationale Situationniste ?

J.-P. M. : Pour ce qui est de la « rébellion » de l’adolescence, il me suffira de dire qu’elle était totale, et que ses objets dépassaient de beaucoup le seul « caractère routinier de l’enseignement, particulièrement littéraire et philosophique ». Elle avait tous les caractères d’un soulèvement de l’être entier à l’encontre du tout de l’existence que l’on découvrait notre lot : une « colère blanche ». Quant à cela, mieux vaudrait interroger des témoins d’alors, présents en tiers. Il en existe. Au premier rang desquels Pierre Bergounioux. Nous étions dans la même Terminale, au Lycée Cabanis, à Brive, en 65-66. A moins d’un mètre l’un de l’autre. Il a conservé un souvenir distinct de ces années.

De 15 à 17 ans, quelques puissantes rencontres donnèrent à ces vertiges la sorte d’aliments qu’il leur fallait. Rimbaud, Les Fauves, Lautréamont, Picasso, le cubisme analytique, Dada, les Surréalistes, Le Coup de dés, Artaud, Joyce. A Bordeaux, ce seraient Hegel, Hölderlin, Pascal, Spinoza, Nietzsche, Baudelaire, Kierkegaard, Dostoievski, Bataille. ─ Pontévia, aussi, Tel quel, Molinier, la fulgurante Internationale situationniste. 1968 arriva à toute vitesse. Un instant, l’Histoire sembla marcher avec l’Idée : « Nous avions vingt ans et le monde avait vingt ans ». Nous avons été passionnément hégéliens. La longue adolescence que fut ce moment aura été bercée par une mystique de libertés et de délices pour tous, « en avant » : la certitude que l’histoire aurait un sens, qu’il dépendait de nous qu’elle fit un pas de plus, celui à partir duquel «tout retour en arrière serait devenu impossible ». Cette fièvre mettrait du temps à retomber. Lorsqu’il fallut bien admettre que, malgré tous nos efforts, le vieux monde avait repris le dessus, je suis revenu à ma fatalité : les sorcelleries typographiques. ─ Le premier livre signé « William Blake and Co. » paraît en 1976 ─ une « ronce anti-idéologique » : Du Dépeçage comme de l’un des Beaux-Arts.

J’ai rencontré Sollers pour la première fois à Paris, en 1966 ou 1967, en compagnie de Khaïr-Eddine, un soir, au Rosebud. A cette époque, il faisait profession de « réintroduire une intellectualité consciente au sein du Parti communiste français » (je cite de mémoire). Cela nous paraissait un programme voué à l’échec d’avance. Et très en retrait, relativement aux textes littéraires publiés par Tel Quel (Artaud, Bataille, Joyce), lesquels, en revanche, me requerraient vivement. Celui des membres de Tel Quel avec qui j’ai eu le plus de rapports directs a d’abord été Maurice Roche. Il m’avait demandé de collaborer à une feuille d’intervention dont il avait le projet : La Bataille, qui ne parut finalement jamais. Un peu plus tard Denis Roche, pour qui j’ai toujours eu (ai encore) grandes admiration, estime, amitié.Mon pamphlet de rupture avec le gauchisme, La Politique mise à nu par ses célibataires même, en 1977, me valut un mot amical de Jacques Henric, dont le ton « baudelairien » me prouvait qu’il en avait senti la nécessité. Marcellin Pleynet m’écrivit à la parution de Le Fils apprête, à la mort, son chant, et présenta en Italie un dossier concernant mes poèmes, traduits par Adriano Spatola. L’Infini publia Conseils aux jeunes écrivains, puis mon article à la mort de Hervé Guibert, mais non le dossier que je lui avais proposé à la mort de Mohammed Khaïr-Eddine. Je n’ai jamais souscrit, en revanche, au moment « maoïste » de Tel Quel. Dans le droit fil du jugement des surréalistes, je tenais que la moindre des choses, pour un révolutionnaire digne de ce nom, était d’être un anti-stalinien rigoureux. Nous ne pouvions admettre que dans les années 60 du XXeme siècle des intellectuels aient la légèreté de se réclamer de Staline, en France, comptant pour rien la caporalisation des esprits, l’esclavage d’Etat, la délation, l’endoctrinement, les camps, la bêtise bureaucratique à tous les étages. Nous trouvions cet alignement inepte, de la part de ceux à qui revenait au premier chef la responsabilité de la lucidité critique. Pour l’Internationale situationniste, si j’avais lu ce qu’on pouvait lire, je n’ai jamais rencontré l’un ou l’autre de ses peu nombreux rédacteurs. J’admirais leur insolence, leur goût du style. Un point nous séparait : leur déni à l’endroit de l’art, que je trouvais (et trouve toujours) on ne peut plus idéologique. Je revendiquais plutôt, à l’encontre de toutes les postulations à la mode d’une quelconque « fin de l’art », la lucidité d’un Baudelaire : en toute chose humaine, l’art est le premier et le dernier mot. Nous devons assentir à cette fatalité si nous ne voulons pas qu’elle nous traîne.

MD : Par-delà votre admiration pour le caractère hautainement entier et intègre de Breton il est peu question chez vous des surréalistes ou du Grand Jeu. Pour vous la Beauté est « violente » mais pas « convulsive » ?

J.-P. M. : La figure d’André Breton se détache toujours pour moi avec une netteté spéciale. La chance a voulu que je rencontre cet homme magnifique à l’âge de dix-sept ans. J’ai le souvenir de ce que, dans les conversations que nous eûmes, il fit cette remarque, qu’à ses yeux, « la poésie n’avait pas pour fonction première d’accueillir l’ordure, puisqu’elle était exactement faite pour nous permettre de lui échapper ». Il n’avait aucun effort à faire pour me convaincre. Rien ne peint mieux André Breton que cette épitaphe de Marcel Duchamp, en 1966 : « Il était l’amant de l’amour dans un monde qui croit à la prostitution.» Mais, pour intact que demeure pour moi son prestige, je ne peux dire avoir donné grand prix, poétiquement, aux productions tardives que je voyais celles du Groupe surréaliste des années soixante, marquées, à mes yeux du moins, par la redite plus que par l’invention. Le Groupe maintenait des positions de principe, par lui conquises, et qui devaient être, par lui, défendues. Mais tout cela me semblait avoir été déjà largement enregistré par l’histoire. J’avais dix-sept ans. J’avais faim d’oeuvres nouvelles.

MD : Si une certaine « mauvaiseté » recherchée, un défi du vice, à vos débuts évoque Lautréamont et sa révolte cosmique, si Rimbaud est très présent en son « Bateau Ivre » et par une imagination adolescente voire enfantine délirante et son style bref et péremptoire (« Je dois me faire bête » ( La vérité, jusqu’à la faute, p.16), « J’usais de noms de guerre. J’écrivais des livres bizarres » (VJF, p.62)), Mallarmé est encore plus présent et efficace par l’occupation typographique de la page mais surtout dans sa quête orphique par le Verbe. Vous êtes particulièrement ambitieux, ontologiquement parlant, pour le livre et pour la poésie, puisque selon vous (« l’Atelier de Jean-Paul Michel », Le Préau des collines n°10, 2009, p.63) « après Auschwitz on ne pouvait rien attendre, sinon d’elle ». Et (PC, p. 268) : « J’appelle ‘ art’ ce pari sur un ‘salut’, un ‘rachat’ possible, une ultime chance d’habiter humainement la terre. En cela, la poésie touche à l’éthique comme l’éthique touche au droit ».

J.-P. M. : Je vois une valeur essentielle à ce que vous appelez, avec justesse, une ambition «ontologique » pour le poème. Mais revenons au mal. Vous m’avez dit un jour ne pas comprendre ce titre : « Beau front pour une vilaine âme ». Vous trouviez obscur ce besoin de se martyriser, de se flageller, d’ « expier » que pouvait ressentir un homme jeune, apparemment bien portant, que l’on avait pu connaître provoquant, certes, mais dont on n’avait pas connaissance qu’il ait commis des actes à ce point infâmes qu’il doive marcher à cause d’eux au-devant de la vindicte publique en se passant lui-même la corde au cou. Aussi surprenant que cela puisse vous paraître (je peux le concevoir), je me souviens pourtant avoir écrit alors, avec une conscience aiguë de la nécessité et de l’urgence de cette marche au « sacrifice » : « Je veux dire du mal de moi ». Appelons cela un souci marqué d’hygiène, métaphysiquement ; le besoin senti d’une agression à l’endroit de l’existence vulgaire, dont il fallait à toute force se « laver », au gant de crin, publiquement.

Un dégoût, puissamment ressenti, bordé de non-sens, appelait les scarifications que sont les livres d’alors comme la dernière justice possible, à l’encontre des simulacres intellectuels et moraux que je voyais notre offensant lot fatal, comme espèce. Un violent haut-le-corps soulevait l’adolescent contre la vie plate, dégradée, sa vacuité mensongère, violente et vaine. Je dois à la vérité de confesser, chez moi, de loin en loin, quelques vagues de cette sorte. Elles submergent tout. La révolte « blanche » de la première adolescence, dont nous parlions tout-à-l’heure, en procédait directement. La moindre des nécessités du poème n’est pas qu’il soit, dans ces moments, ce qui nous reste, pour faire face. ─ Il vous sera aisé de mesurer le prix que put avoir bientôt une confiance nouvelle dans la parole, depuis des vertiges de cette sorte, laquelle me serait rendue au sortir de ces dépiècements, quand je ne l’attendais plus.

Voilà un point possible où adosser votre lecture. Il vous suffirait de prendre acte, littéralement, de ce qui s’est écrit, dans cette apocalypse, pour que ce qui vous paraissait tellement obscur prenne sens aussitôt. Un conflit avec le néant vous deviendrait sensible, dont la résolution passait alors par cette récusation violente des artifices de l’esprit, avant que de les reconnaître fatals, plus tard, le lot qui nous est échu, et la condition de possibilité même du poème. Non moins cruels, la mise en cause de la légitimité du langage, avant que de le redécouvrir cette possible planche sur la mer, qu’il est ; l’ironie douloureuse opposée aux fallacieuses vertus des hommes ; l’impératif de descendre dans la vie simplement la vie pour tenter de contenir l’intimation tératologique qui nous enjoint de mourir comme des saints. ─ « Je dois me faire bête », oui, je fus fondé à l’écrire, car il s’agissait de devoir vivre encore, et que les bêtes seules veulent vivre, n’est-ce pas ? Il ne s’agissait nullement de provocation enfantine, mais de trouver un viatique pour défendre en soi la vie a minima, se garder, reconnaître sans périr le déploiement du réel comme ce qu’il est, la logique a-humaine qui est la sienne : (« géologie, biologie, zoologie, sociologies »), tenir au loin, de toutes ses forces, la tentation d’aller à la perte de tout sens. C’est de médecine qu’il s’agissait dans ces exercices, d’un effort de rétablissement dans la vie vivable, après avoir voulu si fort tant d’impossible avéré ─ connu maintenant de l’impossible, auquel il faudrait opposer un contrepoids d’assez de force. Bizarrement, ces vivisections m’ont sauvé. D’une certaine façon, ce passage de l’autre côté a été ma cure. Cela n’a pas duré moins de dix années, toutefois, pendant lesquelles je me suis efforcé d’opposer, autant que de besoin, ce qu’il faudrait de vie sans esprit à la menace de volatilisation à quoi m’exposait l’idée démesurée que je m’étais faite de mon devoir en poésie.

Les pages écrites de 1975 à 1985 donnent un corps lisible à ces effrois. Depuis cette date je n’ai eu de cesse que de tenter de leur « répondre » avec la force requise, à la hauteur voulue. La « vilaine âme » qui vous intriguait tant était moins l’essai d’un autoportrait expressionniste de jeunesse (ce qu’elle pouvait être aussi) que la marque, le stigmate d’une appartenance à l’espèce accablante que je découvrais avec effroi le réel même, en nous et devant nous, et dont, en bonne justice, il s’agirait de faire litière, une bonne fois. Ce ne pourrait être que dans un ordre inouï du poème, avec une force et un éclat proportionnels à la gravité du mal. Et dans le plus grand scandale public possible. J’avais des alliés, dans cette entreprise. Goya, les Fauves, le cubisme analytique, Giacometti. Les peintres qui me fascinaient avaient montré la voie ─ avec quelle éblouissante puissance ! Quel pouvoir de contrepartie ! Ils m’ont sauvé. Pour valoir si peu que ce soit, la poésie devrait se porter à la hauteur des réponses de ces héros. Il y allait pour elle de la vie ou de la mort. Depuis ces évidences, le livre s’est écrit sans trêve, sous le coup de la même imprévisible nécessité qu’au premier jour. Il me porte autant que je le porte. Il donne son centre à ma vie, la conduit, la stimule, l’appelle, la jette au-devant de soi.

Voilà le soubassement du pari « ontologique » que soulignait avec surprise votre question : « J’appelle « art » ce pari sur un « salut », un « rachat » possible, une ultime chance d’habiter humainement la terre ». Trente ans après Beau front pour une vilaine âme, ces lignes consonnent avec les effrois initiaux. Puisque le réel était un Chaos, le poème inventerait un monde en réponse,– et, en bonne justice, ce monde serait d’abord un chaos, comme chez les Fauves – une catastrophe d’art, choisie et assumée comme telle. Mais ces sorcelleries (« sacrifices de langage », « dépôts votifs », « vivisections », figures et cérémonies de la parole devraient faire le poids. ─ Comme Goya, Gauguin, Van Gogh, Cézanne, Manet, Matisse avaient fait le poids. A moins, ce n’était pas la peine, la partie était perdue d’avance. Ces paris touchant des possibles devaient offrir une chance de plus à la vie.
La munir de potentialités nouvelles ; déplacer son centre – le poème devenir le point d’appui depuis lequel soulever quelque part de fatalités autrement laissées sans contrepartie. Pas moins.

Je trouvais que, depuis Mallarmé, nous avions pris un retard inquiétant sur nos camarades les peintres ; la poésie bien fluette, en France, au regard de la présence éclatante de ces monstres de bravoure, dont le désintéressement, la passion, les inventions fulgurantes, la justesse, la grâce faisaient signe avec une force à nulle autre pareille. Je n’ai jamais voulu d’autres maîtres qu’eux. Ma folie aura été, depuis cette déjà lointaine adolescence, de jeter tant de bois qu’il faudrait dans le feu pour tenter de rendre au poème un peu des puissances perdues, si, du moins, dépendait tant soit peu de nous que l’on ne regarde pas ces grands efforts comme maintenant sans prix. Tous les moyens seraient bons, sauf les ennuyeux. Des résolutions de cette sorte, à l’âge de dix-sept ans (« Dans les livres de / nos poètes / je ne reconnaissais pas / la vie », « Demain, l’autre, toujours ! »), pourront vous paraître marquées de quelque perte manifeste de tout sens des proportions. C’est elles, pourtant, qui ont conduit ma vie. Quarante-cinq ans après, je serais bien en peine de me soustraire à l’intimation de poursuivre, avec ce sentiment lancinant de n’avoir pas fait la moitié de ce qui avait été promis ; la peur que le temps imparti soit trop court, que l’aventure prenne fin avant que le livre ait trouvé la force, la forme inouïes qu’il lui faut.

MD : Du point de vue de la relation au monde et de l’écriture, pourtant, vous semblez vous opposer à un Mallarmé, plus pessimiste quant à l’efficacité du Verbe et même de sa réception par un public. Il ne s’agit plus pour vous de « suggérer » en enveloppant délibérément de brumes, mais de « Nommer ». Est au cœur de vos préoccupations l’acte de nommer avec justesse dans une « violente passion du réel » (Je ne voudrais rien qui mente, dans un livre, p.60) : volonté d’ « Un Livre où, des choses réelles, se put sentir sensiblement l’arête. A s’y couper, dit-il.» « En Art, je crois (…) à la folie de relever le défi de simplement nommer » (JRM, p. 226). Quant aux « livres (…) s’illumine en eux (…) la seule part de miracle à laquelle il puisse être donné à des hommes d’avoir indiscutablement part » (VJF, p.103). Loin de la « Beauté », « Beauté du monde / donné (…), comment « dire / ce qui est (…) sa terrible / beauté nue ? » « Défends-toi sublime beauté du monde donné ! » (JRM, p.253).

J.-P. M. : Touchant les relations de l’écriture et du monde, la confiance que l’on peut avoir dans la puissance de nos signes, il me semble nécessaire de distinguer fermement entre « le réel » et nos « mondes ». Le réel ? L’extériorité de ce qui est sans nous, hors de nous, avant nous, procès sans sujet ni fin, a-humain, hors tout « sens », et, comme tel, irreprésentable. Nous nous heurtons à sa transcendance comme à un fait résistant, aussi bien dans l’ordre de la connaissance que dans celui de l’action. Il nous renvoie à notre ignorance. Devant lui, les arts, le langage, la pensée, les savoirs en général : des systèmes de signes, analysables dans leurs structures et leurs effets, produits par des groupes humains dans l’histoire de l’activité symbolique. La fonction de ces opérations paradoxales ? Découper tant de « mondes » que l’on pourra, pensables, assignables, « tenables » par des bipèdes symbolisants. L’humanité ordonne électivement son rapport à toute chose et à soi dans ces jeux. Le poème n’est jamais que l’un des lieux les plus archaïques de ces opérations. Comme tel, il est donc, par essence, en puissance de produire des mondes. De quels mondes humains pourrions-nous bien disposer, d’ailleurs, n’était le poème ? ─ Il en va de même de nos actions et de nos entreprises, si communément méconnues être le grand poème qu’elles sont.
Touchant Mallarmé, je ne regarde aucunement son opération comme une « fin » du poétique, plutôt comme un point de départ nouveau. Mallarmé descend aux tréfonds de l’acte de l’écriture, en lequel il reconnaît une sorcellerie. En cela, son audace n’a d’égale que sa subtilité ; son goût de la vérité, sa finesse. Mallarmé recharge de potentialités l’acte du poème comme aucun autre. Nous lui sommes redevables de tout, quand il s’agit de fonder à nouveau la légitimité du poème, « au fond du ravin moderne » (Denis Roche). Il constitue le plus solide point de résistance au nihilisme « anti-art » ambiant, chez des renonçants auxquels je reprocherais de se résigner un peu trop vite au pire.
Pour autant, je n’ai aucunement le désir de reconduire en termes d’école, de chapelle, ou de goût l’ensemble des attendus esthétiques qui étaient les siens. Ses ressources stylistiques ont une grâce inconfondable. Elles font de lui l’artiste unique qu’il est. Je ne vois pas que, pour autant, les très purs artifices par lesquels il a choisi de protéger, quant à lui, le Mystère dans les Lettres demandent à être, aujourd’hui, imités par quiconque. Cela n’irait pas sans ridicule. Il est même à craindre que, non moins que lui, nous ayons à inventer les voies d’opération du poème à venir, comme il en fut toujours. Cette injonction de devoir fonder, sans fin, le poème à neuf, pour qu’il vaille, comme acte initial et comme puissance, comme musique et comme chance, nous lui devons de l’avoir reçue avec le sentiment d’une urgence nouvelle. Pour cet exemple éclatant de « ce que l’on peut faire avec des mots » (2), je le place au premier rang de mes maîtres les plus actuels, en fait d’art. Et mon désir serait de dire ici, avant toute chose, à son endroit, ma dette.
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1) J’ai réalisé, matériellement, comme « éditeur », mon premier livre à l’âge de dix-sept ans : Le Roi, de Mohammed Khaïr-Eddine, en 1966, à Brive, sur une presse de récupération.
2) André Breton, à propos de sa découverte de Mallarmé.

Bibliographie sommaire des publications récentes :

Jean-Paul Michel, Le plus réel est ce hasard, et ce feu, poèmes 1976-1996, Paris, Flammarion, 1997, 2002.
Jean-Paul Michel, Bonté seconde, coup de dés, Cahier dirigé par Tristan Hordé, Ed. Joseph K., Nantes, 2002.
Jean-Paul Michel, Poursuivre avec Mallarmé. Un salut. Manifeste publié pour le trentième anniversaire des éditions William Blake and Co., William Blake and Co., 2005.
Jean-Paul Michel, La vérité, jusqu’à la faute, Paris, Verticales, Gallimard, 2007.
Jean-Paul Michel, Je ne voudrais rien qui mente, dans un livre, suivi de « Défends-toi, Beauté violente ! », Paris, Flammarion, 2010.
Jean-Paul Michel, Vertiges préjudiciels, in La Nouvelle revue française, n° 595, Paris, Gallimard, Octobre 2010.
L’atelier de Jean-Paul Michel, Cahier collectif dirigé par Jean-Paul Botta, Le préau des collines, n°10, Paris, 2009. Pierre Bergounioux et vingt-cinq auteurs.
Un poème de Jean-Paul Michel :

« L’admiration, le fondement…l’ignorance, le bout. »
Azur semé de trèfles d’or à une patte
de lion de même et Vous « valet de cartes » trop modeste
Seigneur
« à la plus basse et commune façon de vivre dressé »
M d’or
à la fenêtre en cette rue s’émeut
le moelleux feuilleté de quatre
siècles d’épaisseur de temps
savouré en un unique point d’espace
charnel Vous
passiez
Me souvient qu’estudiant ma chambre
jouxtait l’estal des Eyquem
La Boétie, Salignac-Sarlat,
Elie Vinet, Buchanan, La Sau
ici, ainsi, là & comme
au droit de ces rues Vous
riiez
En cette nuit demi-nu puissé-je
de vers irréguliers bien francs l’un court à l’excès l’autre
de tours détours qui ne prévienne lors qu’il
vire
rompt bifurque change – de ton d’objet de couleur –
célébrer Messer telle
sapience – et gourmande – & si frais
esprit
oeuvrant à la surprise de bondir tant belle
langue vive d’audace à grand train
– l’élan le bond l’éclat
« marcher partout la tête haute, le visage et le coeur
ouverts »
Puisse votre paternelle image
encor « grossir (ce) coeur d’ingénuité
et de franchise »
Certes ne fut jamais en manque Michaele Montano
votre goût de gentillesse et beauté (Ô que les classes des écoles soient
jonchées de feuilles vertes et
de fleurs !)
« Estre à soy », « estudier sans livre » « combien vaut plaisir jeu
passe-temps »
l’ignorent les pédants à longue robe item comme
« Poésie nous ravit &
ravage »
plaît entendre sonner ma jongle
d’échos de votre voix comme
de pièces d’or
Faillent par trop la couleur le bruit chevaux chariots accents dés
Resurgi pourtant Montaigne
– belle nuit des ans pliée dépliée
« L’admiration le fondement, (…) l’ignorance le bout »
« Crève-coeur » l’amitié perdue
parfaite vie fatale – et vie nôtre.
On vous presse, mais Vous, en fraise, à pas lents,
brossant votre habit d’une main de grâce,
de la Tour aux communs eschelonnant
des doutes souriez
ému de la surprise d’être de sentir
combien l’histoire est fable Vous sachant
en la main de Sénèque, Seigneur, et plus nu
que sauvage outre les mers

Montaigne, juillet 1994.
Bordeaux, 10 septembre 1994.
Dernier état.
in, Le plus réel est ce hasard, et ce feu, Flammarion, Paris, 2002
édition nouvelle corrigée.

publié dans Temporel n°11- avril 2011 –  temporel.fr