Entretien avec Anne Mounic

Entretien

Michèle Duclos : Peux-tu parler de ton enfance, bordelaise je crois, et dans le sérail de la culture ?

Anne Mounic : Cette enfance bordelaise, comme tu le dis, est bien lointaine. Cependant quelques images demeurent, la sonorité de quelques mots et une forte émotion quand j’entends les inflexions du parler de cette région. En fait, mon lien avec Bordeaux s’est rompu très tôt et je n’y suis retournée qu’à l’âge adulte.

M. D. : Et de tes études ?

A. M. : J’avais étudié au lycée les lettres classiques, mais après le bac, je me suis finalement inscrite en anglais, pensant que je trouverais là davantage de débouchés. Et il s’est avéré par la suite que mon goût pour le grec ainsi que pour le mythe, m’a permis d’aborder l’œuvre du poète anglais Robert Graves, sur lequel j’ai écrit ma thèse. Ce qui ne veut pas dire que la lecture de La déesse blanche ait été chose facile ! Mais ce qui est passionnant est rarement facile !

M. D. : Vu l’étendue de tes connaissances, surtout en philosophie, tu as dû faire une « prépa » pour intégrer « Normale Sup » ? Et aussi des études d’art comme la narratrice de Carnet d’Hadès ?

A. M. : Non, je n’ai pas souhaité aller en classes préparatoires après le bac.
Quant à « l’étendue de mes connaissances », honnêtement, j’ai toujours l’impression de ne pas en savoir assez. Toujours quelque chose risque d’échapper et puis, on a envie d’aller plus loin, de découvrir encore autre chose, comme si, un jour, on allait trouver une sorte de réponse fondamentale à la question décisive… C’est simplement l’élan de la vie, une disponibilité, sans cesse. On finit par savoir un peu mieux ce qu’on cherche, mais chaque travail n’est qu’une étape vers… Enfin, il ne s’agit que de vivre. La poésie, c’est cela, ce mouvement de la vie. On retrouve cela chez Blake, cette quête de l’esprit.
Pour ce qui est de la philosophie, c’est ma recherche en poésie qui m’a menée à faire quelques lectures dans ce domaine, mais je ne suis pas philosophe.
En ce qui concerne le dessin et la gravure, j’ai suivi, à partir de 1975, les cours du soir de la Ville de Paris, jusque vers 1985. Nous y allions, Guy et moi, plusieurs fois par semaine, ce qui nous a laissé d’excellents souvenirs. Le dessin, la gravure, puis la peinture permettent un apprentissage du concret. Cela induit une forme de synthèse du regard ainsi qu’un lien avec le réel assez différent que celui qu’offre la poésie. On saisit par un geste de la main et sans les mots, d’une façon plus immédiate donc. La poésie est à la fois mélodie et sens. On s’y envole vers les choses. En dessinant, on s’ancre dans leur dimension terrestre, dans leur être de chair. En poésie, on donnerait plutôt substance au temps. C’est la chair de l’instant qui se révèle dans le poème.

M. D. : As-tu hésité entre littérature et philosophie avant de te lancer dans l‘enseignement ?

A. M. : Non, je n’ai pas songé à étudier la philosophie, même si j’ai beaucoup aimé découvrir cette discipline en Terminale. Je ne le regrette pas, car la pensée poétique, même si elle effleure la philosophie, me paraît plus proche de la dimension tangible de l’existence quotidienne. D’ailleurs, les philosophes qui m’attirent sont ceux qui prennent en compte la dimension existentielle de l’intériorité, loin du concept. Je me méfie des abstractions.

M. D. : Ta relation au savoir philosophique dépasse celui qu’on reçoit à l’université. Ah ! Ce qui dans les choses fait ah ! montre que tu es très informée des fondements de la pensée tao-bouddhique.

A. M. : J’ai lu avec beaucoup d’intérêt et beaucoup de plaisir d’abord les livres de François Cheng sur la peinture et la poésie chinoises, ensuite les livres de François Jullien sur le taoïsme. Je cite beaucoup François Jullien dans mes études critiques. Ce qu’il apporte sur la conception du temps me paraît essentiel. Une autre perspective également sur la dynamique du temps, celle de Dôgen, poète et penseur japonais de la première moitié du treizième siècle. La vie est mouvement et ce mouvement, c’est le temps dynamique qui se réalise comme présence. C’est Yoko Orimo qui se fait intercesseur de cette pensée en français (Points Sagesses Seuil, et un ouvrage plus détaillé aux éditions Sully).
Pour ce qui est du bouddhisme, je suis beaucoup plus réservée. Le taoïsme, en sa dialectique du temps, évite le dualisme et vise à une acceptation du monde, une sagesse, comme l’explique François Jullien. Le bouddhisme, pour autant que je sache, mais je ne sais pas tout, refuse monde et désir. Je ne peux voir le désir comme un mal ou comme un manque ; pour moi, il s’agit d’un élan, d’une « vitalité », comme le dit Camus en parlant de la création littéraire.

M. D. : Les titres de deux de tes livres de poèmes (en collaboration avec la poète anglaise Vivienne Vermes – où chacune intervient à tour de rôle comme poète et comme traductrice – Passages et Métamorphoses, me paraissent illustrer à la fois l’idée d’impermanence orientale et de flux héraclitéen. Me paraît particulièrement taoïste : « Qu’est-ce que la vie si ce n’est/ ne rien espérer / bien respirer ? (Passages, p.186). Ta poésie est une poésie du mouvement des saisons, de l’impermanence des apparences. Ainsi, toujours dans Passages p.182 :
Vois le temps/ vois le temps passer,/ nous dessaisir/ nous dessiner/ nous désarmer// Pour plus de légèreté,/ allons à l’essentiel,/ce noyau d’être/qui nous est propre,/ loin des dictées,/ des visées du monde,/ solitude sur la réserve,/ émerveillée,/ sur le qui-vive.

A. M. : Oui, le sentiment du temps, du passage du temps, est une chose que j’éprouve au plus profond. Cela vient du fait que, dans mon enfance, j’ai passé le plus clair de mon temps avec ma grand-mère après avoir appris à lire, à déguster les mots, avec mon arrière-grand-mère, qui avait été institutrice et qui est morte quand j’avais trois ans. Ma grand-mère, qui était veuve, vivait sur ses souvenirs. Quand elle ouvrait le grand album de photos, des photos épaisses, de couleur sépia, il n’y avait que ses paroles pour faire vivre tout cela. « Un monde de papier », comme nous a dit plus tard une autre femme, très âgée, mais seulement, quand ma grand-mère parlait, j’imaginais tout. Je les voyais vivre devant moi, tous les visages qui avaient posé, jadis, pour le photographe. Et ma grand-mère me disait : « Ah, je revois tout cela comme si c’était hier. » J’ai en partie vécu mon enfance dans cet « hier ». Et puis, quand nous nous promenions dans Paris, dans le quartier des Halles, où nous habitions (et c’était encore, à l’époque, le « ventre de Paris »), elle faisait vivre pour moi les noms des rues, en me les expliquant, rue de la Grande Truanderie, rue aux Ours. C’était le quartier de l’ancienne « Cour des miracles » comme le conte Victor Hugo dans Notre-Dame de Paris. Elle évoquait aussi tous les souvenirs qui étaient pour elle attachés à ces endroits. Puis en rentrant, l’hiver, nous buvions un chocolat chaud. Enfin, tu vois, temps et parole sont liés, absolument, et tout cela accompagné d’un énorme poids d’émotion. C’est un mélange de peine, beaucoup, et de l’impression que m’a été léguée une immense richesse. On a toujours de la chance de pouvoir éprouver le sentiment de l’existence au plus profond, là où blessure et joie se confondent. C’est ainsi.

M. D. : Dans tes récits et prose, tu te saisis du moindre incident, même insignifiant, et lui redonnes vie, signification même passagère. Impermanence aussi des bribes de vie saisies au passage, souvent dans le train, le bus, comme des petites épiphanies sans suite ni éclat.
« Au gré de l’esprit/par la vertu du mot,/ tout est épiphanie ». (Nuage, l’esprit, p.8.)

A. M. : Paradoxalement, je me méfie de la fiction. Rien de plus ennuyeux que le réalisme des faits contés en pure extériorité et qui vous enferme dans la cage du fini. De même que l’œuvre picturale transfigure le réel en lui insufflant toute la force du désir humain, de même l’approche littéraire conduit à une mise en valeur de l’enjeu de vie des situations. Alors ces petites scènes prennent leur dimension épiphanique, en ce qu’elles révèlent d’un fragment de l’épopée existentielle. Ce que j’aimerais manifester, c’est cette intériorité du vivant, qui dépasse les enjeux mesquins du moi reclus entre ses barreaux pour atteindre une sorte de nous assez souple. Le langage est extrêmement plastique. L’ici et le maintenant sont de tous temps. Et puis le temps du récit n’est pas le temps linéaire. Loin de là. Je réfléchis à tout cela. En tout cas, un récit, pour moi, c’est un élan qui capte la réalité selon divers points de vue, et qui les suscite. La narration linéaire ne me convient pas. Ce que je cherche dans cet élan du récit, c’est le dépassement, l’extension des capacités d’être. Epiphanie, pour mettre à jour une dimension du réel qui sans cela demeurerait inconnue. Il n’est pas besoin d’événements spectaculaires ou monstrueux pour cela. Rien de tape à l’œil. De petites choses suffisent pour un questionnement de l’intériorité face au monde. L’épreuve du réel.

M. D. : Pour en revenir à la pensée occidentale, t’inscris-tu dans un courant particulier ? La phénoménologie ? Tu te réfères assez fréquemment à Michel Henry.: « Ecrire…/ se ressourcer. / L’être n’existe pas, il s’invente ». (Pensez! Pensez, p.6.)

A. M. : Je ne suis pas partisane. Je ne suis pas philosophe. J’ai abordé la phénoménologie grâce aux ouvrages de Maurice Merleau-Ponty, mais, quand j’ai découvert l’œuvre de Michel Henry, j’ai particulièrement vibré, car son renversement, du corps à la chair, de l’extériorité à l’intériorité, me paraît aider grandement à la conception du poétique en nous sortant de l’impasse actuelle. Le poème est l’œuvre du pathos ; il manifeste cette intériorité qui autrement nous échapperait. Il retrouve ses racines à la fois existentielles et ontologiques en son « acoustique spirituelle ». La communauté de conception avec Claude Vigée à cet égard m’a frappée.

M. D. : Marquée par la psychologie slave ? Dostoïevski ? (Je pense en particulier à ton roman L’Homme aux bottes rouges).

A. M. : J’ai lu quelques romans de Dostoïevski quand j’étais adolescente, dont L’idiot. Quand j’ai vu cet homme qui ne cessait de marcher, quand j’ai parlé avec lui, tout d’un coup, je me suis dit : c’est le prince, c’est Mychkine ! Alors, dans la foulée, si je puis dire, j’ai relu le roman, presque sans m’arrêter. Cette œuvre est fascinante et je ne sais pas complètement dire pourquoi. Sans doute la dimension d’intériorité : on a finalement, au début, le même passage de l’œil à la vision intérieure que dans le renversement phénoménologique de Michel Henry puisque Mychkine connaît Nastassia Philippovna avant même de l’avoir vue. Il la connaît par une intuition des profondeurs. Et puis, ce qui explique sans doute aussi cette attirance, ce sont l’extrême bonté du prince, le drame de Nastassia, l’approfondissement de la tragédie humaine d’une façon que seule peut rendre la littérature authentique. Pas celle qui fait de l’intériorité un magasin d’accessoires.
J’aime également beaucoup Pasternak, que j’ai commencé à lire il y a deux ou trois ans, ses poèmes et puis son Jivago, dont j’ai lu d’ailleurs que ce nom voulait dire : le Vivant. Mychkine est aussi une figure christique, comme Jivago.

M. D. : Tes penseurs, tes écrivains, tes peintres préférés ?

A. M. : Je suis particulièrement sensible à la poésie d’Emily Dickinson et à celle de Stevie Smith. J’aime les nouvelles de Katherine Mansfield et je lis avec grand plaisir Elizabeth Bishop. J’aime beaucoup le dernier livre d’Anna Kavan, Mercury, ainsi qu’Henri Thomas, Le promontoire, notamment. J’apprécie certains passages de Joë Bousquet, l’intériorité chez Proust, l’ironie de Catherine Pozzi. Et j’ai une admiration particulière pour Gustave Roud, Claude Vigée, Senghor, René Char. J’aime beaucoup également Philippe Soupault, et Blaise Cendrars, La main coupée, son livre sur 14. Dès que je vais pouvoir me remettre à mes poètes de guerre, je vais retrouver Isaac Rosenberg, que j’aime beaucoup aussi. Ma recherche sur Robert Graves, m’a beaucoup apporté, ainsi que la lecture de Novalis, et celle de Hermann Hesse… Tout ce qui brise l’enfermement. Et Shakespeare ! La poésie du seizième siècle aussi, et John Donne un peu plus tard. La pièce de Calderon, La vie est un songe, est une vraie merveille d’ironie à l’égard du destin. Et puis, j’ai toujours beaucoup aimé Camus, dans son style, classique, comme il le dit, et dans son questionnement moral et existentiel.
C’est la même chose en peinture. J’aime ce qui vit. J’ai découvert récemment, chez Claude, l’œuvre de Jean Revol : son élan contraste agréablement avec la raideur de l’art contemporain. Et puis j’apprécie Soutine, Chagall, et toute cette école de Paris d’après la première guerre. Quand nous peignons, Guy et moi, nous pensons beaucoup à Egon Schiele. J’aime aussi beaucoup Bresdin, le graveur, et son élève, Odilon Redon, des Bordelais ! Chez ces deux derniers artistes, l’imagination se mêle à la réalité comme en un souffle libérateur. Et quand tu penses que Bresdin faisait pousser des salades dans son grenier. Les voisins ont fini par se plaindre… (en raison de l’arrosage fréquent).
En ce qui concerne la pensée, plus strictement, je pense à Bachelard et aussi, je les ai lus récemment en pensant à Isaac Rosenberg, dont la famille a sans doute été influencée par lui, les écrits politiques de Tolstoï. Je n’oublie pas non plus Kierkegaard et Emmanuel Levinas. J’ai lu dernièrement avec grand intérêt La problématique du sujet de Robert Misrahi.

M. D. : Pour en revenir à la littérature, je remarque que l’angliciste que tu es ne cite parmi ses poètes favoris ni T S Eliot ni W B Yeats, ni Ezra Pound, ni Hopkins… souvent considérés comme les plus grands…

A. M. : Comment établir des hiérarchies en poésie ? Les modes passent ; le goût du public varie.

Pour ce qui est de T.S. Eliot, c’est la lecture du Waste Land qui m’a incitée à m’intéresser au lien du mythe et de la littérature. Au cours de ma thèse je me suis intéressée à Yeats dans cette optique, mais sa conception du mythe diffère de celle de Graves, dont le point de vue demeure individuel alors que la vision de Yeats est historique.
En ce qui concerne Ezra Pound, j’ai quelques réticences en raisons de ses « errances » en matière politique. Chez Hopkins, on peut relever une certaine tension entre religieux et poétique, mais il est vrai que l’enfermement que pourrait susciter le dogme est compensé par son usage du langage, par le rythme et le désir de chanter la vie en son paradoxe.
La lecture de la poésie est pour moi une expérience intérieure. Je ne peux donc établir de hiérarchies puisqu’il s’agit de résonance personnelle. C’est la diversité des approches qui crée la richesse et nous éduque dans la lecture. Une de mes collègues disait un jour alors que nous discutions en salle des professeurs que pour recevoir un poème et être à même de le commenter, il fallait être en transe. Il me semble que c’est absolument cela. De même que pour écrire, il vaut mieux faire le vide en soi. Les mots ne viennent pas de l’intellect, mais de l’informulé. Ils surgissent en bouquets, pour ainsi dire.

M. D. : Toujours dans le champ de la littérature et des arts, tu places la poésie, j’aurais envie de dire, ontologiquement, au-dessus de la prose et surtout au-dessus de la pensée philosophique qui fait abstraction d’une partie essentielle , concrète, du vécu. Au-dessus des arts aussi ?

A. M. : Non, une fois encore, je ne crois pas qu’il faille établir de hiérarchies. La connaissance est multiple. C’est plutôt une question d’incidence. L’expérience humaine s’aborde de divers points de vue et ils se complètent. Ce que je défends par contre, dans notre monde qui privilégie les approches factuelles et soi-disant objectives, c’est la place de la poésie comme mode de connaissance irremplaçable. Chaque œuvre est l’expression d’une voix singulière saisie dans le temps. La pensée poétique ne se compose pas d’idées, mais d’incarnations de l’instant en ses métamorphoses. La révélation du temps dynamique de la présence, en somme.

M. D. : Qu’est-ce qui pour toi distingue fondamentalement la poésie de la prose ? Pas la forme, contrairement aux siècles passés…
Seamus Heaney dans son discours de Prix Nobel à Stockholm distingue deux niveaux dans l’utilisation du langage ordinaire. Peut-on dire que si les vocables, les briques du langage, sont les mêmes au départ, l’utilisation (syntaxe, mise en forme…) est ce qui différencie la poésie de la prose ? De même qu’avec des briques on peut construire une bicoque, un immeuble utilitaire, ou un mausolée, un château (il y des châteaux plus ou moins sobres, biscornus, complexifiés…) ?

A. M. : Je n’ai pas trop envie de distinguer la poésie de la prose. Cela nous mènerait vers des distinctions purement formelles qui ne nous tireront pas d’affaire, car tout extérieures. Si nous prenons les choses de l’autre côté, de l’intérieur, nous pouvons nous interroger sur l’intention et, à certains égards, distinguer, s’il faut faire des distinctions, le poétique du prosaïque, ce qui nous permet de considérer les poèmes en prose et de ne pas rejeter le récit poétique. Le prosaïque s’inscrit dans le temps linéaire, dans la durée, comme le raisonnement, qui marque lui aussi ses étapes dans la durée. Toutefois, les grandes pensées, celles qui éclairent l’existence du point de vue de l’esprit, ont toutes une sorte de résonance poétique. Le prosaïque, en son mode haïssable, se referme sur lui-même dans le monde fini auquel il se limite. Notre univers médiatique s’y vautre.
Par contre, quand l’intention est poétique, on ne se situe plus dans le temps chronologique, mais dans le temps vécu, le temps tel que l’expérimente l’être en son unité corps/esprit. Alors toute la souplesse du langage – les métamorphoses du l’ici et du maintenant, du je et du tu, etc. – se révèle dans les métamorphoses du poétique. Il s’agit de donner forme au temps en sa dimension existentielle et de manifester l’expérience humaine en sa complexité kaléidoscopique. C’est ce que j’ai appelé écriture des métamorphoses en parlant par exemple de Katherine Mansfield, mais cela s’applique aussi à Virginia Woolf ; cette écriture-là ne me paraît pas appartenir au prosaïque, mais au poétique. Il en est de même de Camus dans Noces et « Noces à Tipasa » plus particulièrement. « Sous le soleil du matin, un grand bonheur se balance dans l’espace. » L’intention est de chanter l’instant en l’élargissant à sa dimension d’infini : « Le monde y recommençait tous les jours dans une lumière toujours neuve. » (« Retour à Tipasa ») Le poétique, c’est la vibration du temps dans notre être et cela se communique en tant que vibration.

M. D. : Tu pratiques une esthétique du dépouillement : dans Pensez ! Pensez, p.11 : « Poésie, carnet/ de croquis, l’instant/en impressions, sans/prétentions, le fugace en sa course/sur la page ». Ou, p.15 : « Le poème peut être beau/si, point trop, / il ne s’encombre de mots ».
A la limite tu arrives à un certain silence : « Au dépit du jour gris/ élimer l’esprit/jusqu’à l’ombre – /ne plus vivre,/dans l’effleurement/ du vide parfait ». (Pensez! Pensez, p. 8.)

A. M. : La vitalité poétique émane du silence et le rend plus plein, plus moelleux, plus heureux. Après avoir écrit un poème réussi (qui a bien cerné le paradoxe existentiel, qui fait mouche) ou après avoir lu un poème d’un autre poète, un poème qui résonne, alors le silence est transfiguré.
Il faut se méfier des mots quand on écrit, leurs associations paresseuses, leur force d’inertie, la propension à en dire trop. A l’inverse, un style trop elliptique marque, en soi, un manque de liaison, une pensée qui n’a pas encore trouvé sa pleine réalisation. J’ai ressenti cela il y a quelque temps : quand on parvient à saisir un certain rythme de phrase, c’est que l’on respire mieux. Les assises existentielles sont plus sûres, plus proches de la présence.
Ce que je cherche, c’est un langage transparent. Je veux dire une coulée de rythme et de sens en laquelle je ne fasse pas obstacle.

M. D. : Comme nombre de poètes contemporains tu cherches à rapprocher la carte (l’écriture) du territoire (le réel extérieur). Je te cite dans Quand pâlissent les lilas, ton dernier volume à ce jour (p.10) : « La chair des mots dans la chair des choses se glisse/ et nous voici blottis dans l’univers/grâce à la main qui nous guide à travers les collines/ aussi loin que l’horizon – les arbres nous protègent ».
Tu rapproches aussi l’être humain, particulièrement par son corps, du cosmos : ainsi, dans Pensez! Pensez, p.2 Ecrire, seule/vérité, chaque mot/ crochetant de la patte/tout l’univers par /le petit bout de la lorgnette. Je, /par la ruse,/sur l’immensité.
Ou, dans Les Yeux d’Argos, p.3 : « La vie en écriture,/ ce point d’intersection/ de soi et du monde,/cette présence ».

A. M. : Intersection, en effet, de soi et de l’autre, de l’espace et du temps, en cette souplesse du langage dont je parlais tout à l’heure. Les mots vont chercher au-delà des limites à partir des choses les plus insignifiantes, les plus menues, les pétales de roses à la fin du mois de juin, sur la pelouse, le vol des hirondelles, le face-à-face au petit matin avec un chevreuil qui te regarde droit dans les yeux. Tu as l’impression d’être élue ! Il faut une intercession. Voici un poème récent :

Je viens d’apercevoir un chevreuil
dressé sur ses quatre pattes, très fines,
marron glacé, sur l’herbe verte.
L’innocence animale – j’imagine les yeux écarquillés,
la question qui se pose, grand ouverte,
de la vie sans réponse – est notre présence au monde.
J’appelle présence le don que nous fait l’intercesseur,
n’importe lequel, du brin d’herbe au corbeau,
ou même le nuage là-haut, tout ce qui s’offre à l’instant
et ne nous veut pas de mal.
(Août-septembre 06)

M. D. : Tu habites une agglomération de banlieue (baignée par la Marne d’après Voici l’homme aux bottes rouges), d’où tu pars au moins une fois par semaine pour donner tes cours à Paris. Je suppose que c’est un choix de vie délibéré malgré le temps perdu dans les transports et la fatigue (même si tu réutilises des bribes de conversations perçues entre autres dans L’autre et le furet du bois joli !) ?

A. M. : Comme tous les choix de l’existence, celui-ci s’est fait parce que les choses se sont présentées, mais nous aurions pu les refuser bien sûr. Nous ne l’avons pas fait, car nous avions besoin de place pour notre atelier. A Montreuil, dans notre petit appartement, en seize ans, l’espace avait grandement rétréci, car il y avait des tableaux sous les lits, derrière les portes, tout le long du couloir et sur les murs, ou contre les murs, et même à la cave. Et puis, ô plaisir, justement nous ne sommes plus en banlieue (même si elle pourrait dans l’avenir, avec Marne-la-Vallée et ses promoteurs immobiliers, nous rattraper). C’est un grand repos de vivre à la campagne, dans le silence et avec, comme diraient les phénoménologues et Michel Collot, une « structure d’horizon ». Le paysage rassérène. Comme par hasard, nous avons emménagé ici en octobre 92 ; j’avais soutenu ma thèse sur Graves en avril. Il m’a beaucoup appris sur les consolations du temps cyclique, du rythme des saisons.

M. D. : Dans ce volume l’une des narratrices décrit sa participation active à un scrutin local. Est-ce que tu t’impliques dans la vie de ta petite cité ?

A. M. : Guy et moi avons été conseillers municipaux durant deux années et demie ; trois ans et demi responsables de la bibliothèque. Nous sommes très heureux d’avoir donné notre démission, car le langage politique va à rebours, absolument, du langage poétique. Même dans un village d’à peine plus de mille habitants, le pouvoir change les êtres, les rend, disons, un peu rigides. Il est vrai aussi que la tâche n’est pas facile, mais la tendance est à la gestion des choses matérielles. Qu’il faille en passer par là, c’est bien évident, mais y réduire toute l’activité, c’est se priver du meilleur, du sel de l’existence.

M. D. : Quelles sont les motivations et les intentions culturelles en lançant Temporel ? Quels sont les projets ?

A. M. : Temporel dira son intention en existant, en évoluant. Nous espérons rassembler, autour de ce projet, des « bonnes volontés », des gens qui ne se reconnaissent pas forcément dans le moule de la pensée actuelle. Nous voudrions aller au-delà du chacun pour soi, les « monades » dont tu parles dans ton texte, mais est-ce que cela se fera ? L’avenir le dira. Pour l’instant, l’expérience est riche. Cela nous permet de nous entretenir avec des gens d’horizons assez divers qui ont en commun de ne pas se sentir très à l’aise dans cet univers médiatique réifié où le spectaculaire supplante l’existentiel, où tout ne s’appréhende que de l’extérieur (sur le mode du clinquant et de l’idée simple) et où se fait jour, dans les relations humaines, au mieux une indifférence certaine, au pire, une certaine cruauté, mais tout cela, bien sûr, au nom de la nécessité. « On ne peut faire autrement », voici la défaite de l’humain. Il y a de quoi tout de même se sentir désemparé.

Août-Novembre 06

Publié dans Poésie/première n° 37 Mars/juin 2007

Anne Mounic est co-animatrice de la revue Temporel : http://temporel.fr
Site personnel : http://atelier.guyanne.free.fr

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