Christian Lippinois, Sur la piste, Du territoire à la pensée : l’espace estuarien d’Aquitaine, essai, 2012

Christian Lippinois, Sur la piste, Du territoire à la pensée : l’espace estuarien d’Aquitaine, essai, 2012.

Le projet du livre, déjà énoncé clairement par le titre, est défini d’entrée : questionner en profondeur la notion de territoire en étudiant le rôle qu’il joue dans la genèse de la pensée ; plus essentiellement, centrer cette recherche sur l’espace estuarien d’Aquitaine. Nul n’était mieux placé pour le faire, à plusieurs titres, que cet ingénieur en aménagement du territoire qui partit à la cinquantaine s’installer littéralement sur le fleuve, à bord de son voilier. Un scientifique, mais aussi un poète, essayiste, fasciné par la pensée mystique, entre autre celle de Maitre Eckhart, et pour qui le physique et le mental, l’individuel et le collectif se répondent dans une vision spirituelle du monde.

L’auteur pose en préliminaire l’existence d’un lien ontologique entre la pensée et le territoire premier qui, à la fois, exprime une culture et agit sur elle en profondeur : « Même prise dans un devenir qui la civilise, la pensée ne saurait être dissociée du milieu qui l’a produite. » Pour tenter de préciser la nature d’un tel lien, ce livre hors norme interroge « les lieux dans leur texture même, il est écrit au fil du fleuve, dans l’île ou sur la dune, en tout cas sur la piste. » (p. 3) Empruntant surtout sa matière « au journal de bord et au carnet de marche », la réflexion ne néglige pas d’exploiter « le calepin du géologue, le cahier de l’ethnologue, le relevé de fouilles. » (p. 3)

Dense et pourtant clair, cet ouvrage se distingue de l’essai, auquel il s’apparente, par un ordonnancement inhabituel. Son « parcours exploratoire » renonce au déroulement linéaire du journal de voyage en faveur d’un regroupement thématique méditatif de courts textes soigneusement datés, insérés chacun dans son cadre géographique introduit par son toponyme.

Cet intérêt pour le territoire dissimule une visée oblique : questionner les présupposés de notre civilisation dualiste. L’auteur prône et décrit par l’exemple, le sien, les modalités d’un retour à une pensée originaire, une pensée faite avant tout d’empathie envers la terre, qui renvoie à l’attitude des peuples premiers et à l’art du chaman : « Cueillir la force, s’incorporer des énergies pour devenir capable d’une pensée unitive, nomadiser jusqu’à s’unir au territoire, se confondre avec ses éléments. » (p. 24) Ce nomadisme emprunte sa forme à l’errance, il consiste à « adopter la stratégie des oiseaux qui suivent un fil d’eau, un collier d’îles, une ligne de désir. » (p. 180) Mais pourquoi l’estuaire en particulier ? Parce que, répond l’auteur, c’est l’un des derniers espaces en Europe « où il s’avère aisé de frôler la planète, l’entendre, la regarder, la respirer ; un espace induisant une manière de sentir naturelle, commandant une posture qui rende impossible de voir le monde autrement que fragile, autrement que lançant un appel net, brutal. » (p. 43)

Une pensée solidement étayée par une expérience vécue et qui, pour citer Kenneth White, débouche sur « un sol ontologiquement plus riche. » Un essai écrit dans une langue superbe, riche et précise en ce qui concerne les domaines du bateau et de la mer, de la vie en mer, mais aussi toute la végétation dont sont riches la lande et les îles. Egalement un hommage poétique à ces coins et recoins peu connus que parcourt le grand fleuve avant de se jeter dans l’océan.

Un livre majeur, que l’on adhère ou non à la thèse défendue par l’auteur.

Pour rendre ce projet sans l’affadir, nous empruntons la parole à l’auteur, qui a répondu à nos questions.

Michèle Duclos — Dès les premières pages de cet essai, le lecteur se pose la question de savoir, au juste, ce que représente pour l’auteur le mot territoire. Est-il mieux renseigné parvenu à la dernière page ?

Christian Lippinois — Le lecteur doit abandonner l’idée de trouver dans cet essai quelque chose comme un concept magistral du territoire : quoi qu’on fasse, il déborde les tentatives de le mettre en mots. Au départ, je l’inscris en creux dans le pouvoir qu’il détient de donner forme au phénomène humain. Origine de la civilisation, il la soutient, la nourrit. Malheureusement notre société d’abondance l’a presque partout recouvert. Il s’agit de le retrouver sous les décombres. Le personnage du « marcheur », qui traverse cet essai, creuse l’amnésie des lieux. Il se porte à la rencontre des signes que délivre le territoire. Cette rencontre dégage au fil des pages une réponse multiforme ; c’est en suivant la piste qu’il devient possible d’ouvrir la question. Somme toute, la manière honnête d’approcher le territoire, c’est de le vivre, de le marcher.

M.D. — Il est vrai que le texte revient sans cesse à cette marche comme figure symbolique. Je lis page 53 : « Il doit s’agir toutefois d’une marche engagée qui ne soit en rien un piétinement, mais plutôt un vivre-dans, un vivre-par, un acte qui compromet — sans retour — et se maintient jusqu’à pervertir les modes de perception et de pensée. Elle les pervertit au point de rendre impensable le territoire, faute d’un penseur qui puisse s’en tenir à tout moment séparé. La pensée dont il est ici question serait donc celle qui demeure quand marcheur et territoire se sont épuisés l’un dans l’autre ; quand, du penseur qu’ils forment, rien ne subsiste — si ce n’est cette pensée, précisément. »

C.L. — Oui, j’écris ceci à propos de Cézanne, à un moment où je tente d’éclairer le mystère de sa relation avec la montagne Sainte-Victoire. J’interroge à travers lui cette formule chère aux Impressionnistes : être sur le motif. Le motif apparaît chez Cézanne comme ce qui détient en propre la pensée du territoire. C’est donc le lieu intérieur où doit se tenir le marcheur, au péril d’y disparaître. Mais à supposer que l’errance permette de rejoindre territoire, elle laisse cependant l’artiste démuni face à sa problématique : quelle forme donner à l’expérience vécue pour la transmettre ? Dans l’espoir d’arracher au territoire une vision neuve et la faire tenir sur la toile, Cézanne, au fil des années, donne à sa marche des allures forcenées. Il s’acharne, quitte à mourir le pinceau à la main, ce qui lui adviendra. La marche, dès qu’elle serre de près le territoire, devient nécessairement une marche engagée.

M.D. — Certaines pages de Sur la Piste semblent dans leur esprit proches de la géopoétique de Kenneth White, même si la « géopoétique » développée et théorisée par ce dernier exclut de son transcendantalisme immanent (ou immanence transcendantale) les concepts et les termes d’imaginaire, de sacré, de spirituel.

C.L. — Si je n’avais lu d’abord les essais existentiels de Kenneth White, notamment L’Esprit Nomade, je n’aurais peut-être jamais tenté cette expérience de vie sur le fleuve ; ou je l’aurais tentée tout autre. Ces textes m’ont permis de retrouver l’intense relation à la nature vécue dans mon enfance, de la prendre au sérieux, et de chercher un lieu où la déployer. Certes, j’avais lu également Walden d’Henry David Thoreau : me retirer sur le fleuve était une manière de rééditer son aventure comme une voie pour construire mon propre rapport au territoire. Mais c’est finalement la géopoétique qui m’a apporté les outils conceptuels dont j’avais besoin pour élaborer une pensée en relation vivante avec le territoire.

M.D. — Dans ce rapport au territoire entre pour beaucoup une confiance dans la valeur du monde naturel : il représente la loi juste, la norme, et donc la source d’une sagesse. Je lis page 122 : Il « tient en réserve une forme de pensée particulièrement nécessaire à l’époque présente. Rudimentaire mais puissante, cette sagesse fait confiance au temps long. » Plusieurs passages de Sur la Piste, par leur tonalité, pourraient figurer dans un manifeste écologiste.

C.L. — Le temps long, c’est celui de la planète. Je l’ai emprunté à Jean Malaurie. Géologue de formation, il y fait référence dans ses carnets de voyages dans l’Arctique. Ce temps long contraste avec le temps bref de l’humanité ; que dire alors du temps que couvre notre civilisation moderne, infime pour la planète ? J’inscris délibérément le territoire estuarien dans le temps long, pour mieux percevoir sa voix. Quant à l’écologie, j’avais, en écrivant cet essai, une représentation plutôt imparfaite des diverses éthiques qui s’en partagent la pensée. Mais après coup, je me suis demandé à quelle tendance correspondait ma relation au territoire. En fin de compte, je la crois assez proche de l’écologie profonde (deep ecology) telle que l’a définie le penseur et philosophe norvégien Arne Naess. Pour lui, la biosphère dans son ensemble vaut autant que l’espèce humaine prise isolément. Pour autant, ma quête déborde l’écologie : elle s’intéresse au pouvoir que détient le territoire de donner forme à la civilisation. C’est une question complexe. Plutôt que d’adopter une posture d’écologiste, je préfère demeurer dans le rôle de celui qui donne à voir, à entendre. Ma vie à bord répondait à cet impératif : m’établir face au fleuve, dans le temps long, et me laisser penser par le fleuve. Une manière de prolonger la démarche d’un Cézanne face à la montagne Sainte-Victoire.

M.D. — Dans ce rapport au territoire entre également le sentiment de pouvoir y puiser des énergies pour croître et accéder à une pensée plus ample : « Estrans vaseux, roselières, halliers d’herbes et de ronces y forment autant de lieux où les énergies montant de terre traversent sans frein le végétal et l’animal pour emplir le marcheur. […] il se sature des énergies mentales de la planète. » (p. 34) Cependant « Cette euphorie d’avoir troué le territoire alterne avec la terreur d’y tomber, d’être absorbé ; ou pire, d’être rejeté une fois vidé de ses énergies. » (p. 137)

C.L. — Le territoire détient la libido, individuelle et collective, cette énergie première qui met en tension le désir de vie. En fusionnant avec lui, le marcheur se trouve empli d’une force surhumaine ; mais, du même coup, le voilà confronté à un désir démesuré, un désir qu’il ne peut assouvir qu’en le sublimant — épreuve qui littéralement le laisse épuisé. Je pense à la brève trajectoire de Vincent Van Gogh, à ces deux années qu’il passe en Arles et à Saint-Rémi, une course qui l’anéantit, mais non sans contrepartie : sa peinture nous lègue une réserve inépuisable de vitalité. Le territoire parle fort. Ce n’est pas sans raison que l’homme de la cité développe à son égard de fortes inhibitions et, pour le moins, une surdité récurrente.

M.D. — À diverses reprises au cours de l’essai, le « marcheur » esquisse un retour vers des formes archaïques de vie, comme s’il s’agissait de retrouver le psychisme du chasseur-cueilleur, au moi à la fois fondu dans l’espace environnant et fermé à la responsabilité sociale de l’homme moderne. L’auteur ne révoque pas ce discours mais, au moment de conclure, il arrache le marcheur à ses fantasmes pour ouvrir une perspective autre : « La question […] n’est pas de savoir s’il faut ressusciter ici ou ailleurs un peuple premier disparu ou privé de ses droits, amputé de ses terres, de sa culture, de sa langue. Il s’agit de toute autre chose. Il s’agit du territoire lui-même en tant qu’archétype d’une pensée première qui, pour ensevelie qu’elle soit, n’en reste pas moins active. Produit d’une dynamique créatrice, la civilisation est l’œuvre de cette pensée […] le territoire estuarien induit un type de pensée qui pourrait permettre de dépasser la problématique dans laquelle s’enferme le monde moderne […] » (pp. 376-377)

C.L. — De nombreuses pages de cet essai sont incontestablement porteuses de nostalgie. Je pense à celles qui font revivre le livre septième des Mémoires d’Outre-Tombe où Chateaubriand relate sa cavale de 1791 aux Amériques ; je pense aux discours des ethnographes modernes, Claude Levy-Strauss, Jean Malaurie… Les expériences qu’il vit sur le terrain finissent par convaincre le marcheur de la haute valeur de tels modes de vie. Mais dans le même temps, s’impose la conviction que ce retour aux origines est utopique et qu’il n’existe en fin de compte pas d’autre voie que d’adhérer au principe de réalité, à savoir actualiser avec sagesse l’alliance immémoriale avec le territoire : au moment de conclure je me suis efforcé de ne pas perdre de vue mon point de départ. Je rejoins la pensée écologiste, à ceci près que je pointe la capacité du territoire à donner lui-même des réponses fortes ; en particulier s’agissant de l’espace naturel d’Aquitaine, qui a conservé sa puissance inspiratrice, ce que j’appelle sa « portance ».

M.D. — Le territoire, tenu à l’écart de toute tentative de la cartographier, doit-il être laissé dans son « nuage d’inconnaissance » ? Vous fustigez (p.70) l’« endurcissement du marcheur qui s’entête à ramener l’espace à la raison, lui préférant son extrait sec [la carte ?], plus commode à négocier. » Quelle place l’ingénieur en aménagement du territoire que vous avez été occupe-t-il dans cet essai ?

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C.L. — Ces mots me viennent à propos de Rimbaud qui, en 1882, courant l’Abyssinie, rêve prosaïquement d’écrire un ouvrage savant sur le Harar, « avec des cartes et des gravures ». Ceci au moment où, pris pareillement de fièvre cartographique, le vicomte de Foucauld, démissionnaire de l’armée, débute sa reconnaissance au Maroc : un travail qui lui vaudra une médaille d’or de la Société de Géographie. L’ouvrage sur le Harar ne verra jamais le jour et chacun sait ce qu’il adviendra de Charles de Foucauld : le territoire le renverra dans le désert, les mains vides. Dans Sur la Piste, je fustige l’esprit cartésien qui s’empresse de disséquer la chose, ce qui revient à la tuer. Parler des autres est, somme toute, pour moi une manière d’évoquer par transparence mon parcours professionnel ouvrant sur la prise de conscience que le territoire est un être vivant ; que la compulsion à le cartographier, à le mettre en chiffres pour mieux le manipuler, est un déni du désir vrai. Mes paroles ne sont pas pour autant une condamnation du travail d’aménagement et de protection que mène la société ; elles sont plutôt une manière de dire que je n’étais plus à ma place. Je crois avoir rectifié la trajectoire.

M.D. — Et quelle part l’écrivain en tant que tel prend-il dans l’élaboration du territoire ?

C.L. — Un territoire, c’est aussi sa langue qui le qualifie, le circonscrit. Les gens de l’estuaire usent d’un parler qu’ignorent ceux de la Lande comme ceux de la cité. Et de ce point de vue, l’écrivain — je pense à Giono, à Mistral, à Arnaudin pour la lande aquitaine — joue un rôle à part. À travers son récit, ce qui est dressé face au monde dans son identité, c’est le territoire, c’est la langue dans laquelle il se dit, c’est la manière de l’habiter. Après Giono, on n’est plus de Manosque comme avant. Et comment procède l’écrivain ? Il revivifie les mythes fondateurs, il fortifie les valeurs identitaires en les ancrant dans le territoire. A travers son œuvre la collectivité renouvelle son regard sur les lieux qui l’ont portée au cours de son histoire. Elle se les réapproprie, en tire une vision neuve d’elle-même, vision collective que chaque individu décline pour son compte. À l’inverse, la souffrance de n’être plus enraciné précipite l’homme dans le doute, le livre aux dérives de l’absurde et de la violence. Une refondation s’impose. Dans Mille Plateaux, Deleuze et Guattari forgent le concept de « reterritorialisation ». C’est une fonction de l’écrivain « marcheur ». Pour chacun, cette langue « reterritorialisée » permet le mariage de son territoire intérieur avec le pays où il vit. « Le territoire est la pierre de touche du territoire intérieur », écrit Michel Chaillou dans son ouvrage La France Fugitive.

M.D. — Dans Sur la Piste, à titre de référence aux lieux, plus encore qu’à des écrivains c’est à de peintres qu’il est fait appel, particulièrement à Cézanne, cité en leitmotiv tout au long du volume.

C.L. — Parmi les diverses voies que prend une collectivité pour tisser des liens avec son territoire, il en est une que j’évoque à de multiples reprises, c’est le recours aux œuvres d’art et, plus particulièrement, à la peinture. Le peintre paysagiste donne la parole aux lieux, tente de surprendre leur respiration, leur pulsation. Il guide vers une lecture sensible du monde, aide à capter l’intelligence du lieu, cette pensée qui questionne la civilisation. Délivrant la peinture de ce qui l’encombre, Cézanne montre une voie qui reconduit la civilisation vers elle-même. Alors, ce qui apparait, c’est la permanence de l’être, c’est l’identité enracinée dans un au-delà, un autre-là ; un territoire que le monde ne puisse se subordonner, qui soit son origine autant que sa fin.

N.B. : L’auteur nous indique que le « livre est désormais consultable et téléchargeable (PDF) gratuitement sur le site Google books (http://books.google.fr/). On y accède en indiquant simplement mon nom LIPPINOIS. Cette disposition facilitera l’accès à l’œuvre aux lecteurs de Temporel ».

publié sur temporel.fr – n°14

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