Thierry-Pierre Clément, Ta seule fontaine est la mer

Thierry-Pierre Clément, Ta seule fontaine est la mer,  préface de Pierre Dhainaut, éditions . À Bouche perdue, MIPAH 150 Chaussée de Wavre, 1050 Bruxelles Belgique  2013.

Ta seule fontaine est la mer succède thématiquement à l’anthologie Fragments d’un cercle parue en 2010, qui se présentait comme l’évocation d’un long trajet, au départ tourmenté, violent, alchimiquement « noir », pour s’éclaircir plus tard dans l’esprit et par l’écriture et enfin déboucher sur un espace ouvert. Ici le périple spirituel repart, mais seulement « Au seuil de l’absence ». Nous sommes prévenus par une citation de Philippe Delaveau que « Le silence n’est pas le vide, / la nuit n’est pas l’absence ». Le poète nous demande (car nous participons à son périple) d’ « Attendre une présence » Puis, « nu/ sans atours//sans détours » après «N’avoir traversé le monde qu’à la lueur vacillante/ d’une faible bougie » « Une lumière nous atteint » et il nous est dit comme à lui : « Ouvre la fenêtre. » pour « Tenir le fil. / Tenir le fil de la vie. / Tenir le fil de la lumière. »

Certes « L’oiseau reste invisible / mais le chant dit l’oiseau // comme le chemin dit la mer// que nous ne voyons pas encore. » Or « Le chemin est une rivière/ qui se jette dans l’océan ». Dès lors nous sommes sortis de l’espace et du temps ordinaires mais sans nous couper de nos amours et de nos amitiés : « Solitude/ pleine aussi, // l’ordre des jours posé / sur le fil/ de l’éternel ». Finalement «  totalement dépouillé // abandonné libre sans limites/ absolument nu// invulnérable ».

Ce parcours, qui rejoint ce que l’on qualifie parfois de « mystique » avec tout ce que le mot peut contenir de décourageant pour un lecteur ordinaire, est en réalité un périple poétique au sens originel, « poïétique » qui se présente à nous parfois sans en prendre conscience, prisonnier que nous sommes de contingences sociales ou affectives contraignantes ; il nous arrive aussi, si nous le croisons, de le refuser. Or « Ce pays / est toujours là, / partout » contrée où, entre autres manifestations ontologiques, les contraires n’existent plus ou plutôt se complètent aussi existentiellement ; une complétude mentale et spirituelle reconnue dans les temps archaïques par les poètes penseurs de l’Occident pré platoniciens comme par des Sages de l’Orient taoïstes et bouddhistes; revendiquées aujourd’hui par l’épistémologie post quantique mais toujours récusée par la pensée dualiste arc-boutée sur un dualisme pourtant dépassé. La traversée poïétique de Clément est un retour aux sources, comme le précise dans sa belle préface Pierre Dhainaut : il s’agit d’expériences qui « ramènent vers cet état originel où rien ne s’interposait entre les choses et nous, ni le savoir ni le langage, aucune abstraction : nous faisons partie du monde, le monde nous habite. »

Il ne s’agit évidemment pas de détourner le lecteur brutalement de son existence quotidienne mais de lui faire comprendre, saisir, qu’il peut exister, à l’intérieur même de sa vie professionnelle et affective des possibilités d’ être-au-monde plus satisfaisantes, plus pleines dans leur dépouillement ; un être au monde apparemment plus simple, mais comme le définit T S Eliot en conclusion à ses Four Quartets : « A condition of complete simplicity/ (Costing no less than everything ») (Une simplicité complète/ (ne coûtant rien de moins que tout).

 Encore faut-il réussir à communiquer au lecteur cet état de grâce tranquille autrement que par un langage convenu ou abstrait qui provoquerait chez lui une réaction de scepticisme voire d’éloignement. C’est aussi la grâce accomplie par ces très courts poèmes qui ne conservent que des mots simples, concrets, souvent des substantifs liés à la nature plus spécifiquement l’eau – qui, dans leur simplicité même recréent, suscitent dans l’esprit et l’imagination créatrice du lecteur le paysage de l’âme où « nos lèvres sont les plages / et […] nous sommes la mer » comme l’écrit Farid al-Din Attar, évoqué en épigraphe ainsi que Catherine de Sienne pour qui « Il faut d’abord avoir soif ». Partageons cette soif avec le poète dont le « Regard toujours vers le vaste, / n’oublie cependant jamais le plus proche // Mésange aussi précieuse qu’épervier. »

Paru dans Poésie/première n°59 automne 2013

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Bruno Durocher, Poésie à l’image de l’homme

Bruno Durocher, les livres de l’homme oeuvre complète Tome 1  Poésie à l’image de l’homme, Caractères, 2012, 1020 pages

Près de mille pages de poèmes – rarement courts – portant sur soixante années de création, depuis 1937 pour les tout premiers publiés en polonais et en Pologne première patrie de Bruno Durocher, puis, après la guerre, écrits et publiés en français et en France , jusqu’à sa mort à Paris en 1996 : il s’agit du premier de quatre volumes dont les trois prochains à venir reprendront les essais, le théâtre, et proposeront une iconographie de Bruno Durocher – une vaste entreprise des éditions Caractères qu’il avait fondées en 1950 et qui furent reprises à sa mort par sa femme Nicole Gdalia (à qui est dédié le très beau livre à l’intérieur de ce premier tome, Le Livre de la Séparation  1937-1975, véritable Cantique des cantiques).

Bruno Durocher n’est pas un pseudonyme mais la traduction littérale du patronyme du « Rimbaud polonais » Bronislaw Kaminski, que le poète rescapé de six années de camps de la mort nazis adopta simultanément à notre langue comme seconde patrie où écrire et publier la quasi totalité de son œuvre ; mais sans jamais oublier la première patrie qui l’ avait trahi, lui,  et une communauté juive qu’il avait lui-même élue, adolescent, après en avoir été écarté  prudemment  à sa naissance par sa mère juive. Sa personnalité est loin d’avoir la fermeté tout d’une pièce que ce nom induirait spontanément pour le lecteur :  jeune homme au regard plein d’espoir (…) je croyais graver mon nom sur le rocher de l’éternité / l’univers était docile comme un esclave  – car son caractère  présente une psyché douloureusement divisée,  noyé[e]  dans les contradictions de la chair» et alternant des élans de joie avec de lourdes et douloureuses périodes de doute de soi, de Dieu et du  sens de la vie. Multiple, j’interroge mes propres contradictions / je pose sur la balance ma joie et ma souffrance / et je les jette sur l’écume violente de la vie // je suis le voyageur / mon point de départ est partout / et le terminus nulle part… » /// qui suis-je donc pour être à ce point illimité et pourtant si / étroitement limité à la forme de mon corps.

            Le corps est une prison : le corps a enveloppé mon esprit/ prison qui bouche tous les orifices de l’entendement.  Son image alterne avec celle de la roue, ah ! refuser la roue qui nous tient prisonnier. Mais aussi je suis le commencement et la fin/ âme du monde mon corps remplit les ténèbres et la lumière. Le Poète inspiré par le cosmos rejette les hommes qui bâtissent des dialectiques et des logiques pour expliquer le pourquoi des choses et  ne voient pas l’étincelle enfermée au fond de l’être qui  est la négation du multiple. Il rêve d’être / sans appartenir au monde / libre et universel. Projetant peut-être son propre déchirement et ses conflits intérieurs sur le cosmos, il s’en prend à la chute ontologique, qui a entrainé pour lui le précipice du surgissement de la matière. Elle a scindé l’androgyne originel, Adam Kadmon, en mâle et femelle, qui cherchent à  se reconstituer à travers une sexualité qui mène à planter son sexe dans la jouissance de la plus belle femme. Lui-même aspire à cette unité première par delà le multiple. Il faut devenir Un avec la lumière.

            Ce Un antécédent du multiple, Durocher le recherche parfois aussi dans l’unité première platonicienne, bouddhiste, dans l’Inde éternelle, chez le Dalaï-lama, chez Magi,  chez Zarathoustra et aussi dans les mythologies païennes, qui lui offrent l’image de Prométhée enchaîné  – et voici que le vautour mange mon foie – mais il reste fidèle à son Dieu Adonai, quitte à contester  parfois non seulement son action jugée délétère mais son existence même.

Notre civilisation, cette cruelle ballade de l’histoirechevauchées sanglantes – soif de domination , Durocher ne cesse de la fustiger dans ses aspects contemporains. Mais le mal est plus ancien, originel, métaphysique, lié à la matière elle-même et présent dans la Création avec le meurtre d’Abel par Caïn. Or la situation est encore plus ambiguë car Caïn s’enracine dans la terre qu’il cultive et désire posséder il / mange le fruit de  son labeur  tandis  qu’Abel  est aussi le premier assassin il chasse le gibier / il se nourrit de la chair qui vivait qui ressentait / il versait le sang.

            Ce pascalien  qu’effraie le silence du Dieu absconditus le répudie et l’adore tour à tour. Parfois le poète connaît un répit cosmique où l’univers se concrétise dans mon corps  et l’esprit se fond en Dieu. Mais quelle relation  entre un « Dieu qui nage dans son propre absurde  – c’est alors que Dieu a conçu le sentiment de jalousie  et l’Un : en vérité rien n’existe , l’Un seul existe  et pourtant :  Adonaï – père et mère de l’univers (…) je m’offre à toi /  j’ai foi, j’ai confiance en toi. 

            C’est alors que se réalise le poète dans sa fonction prophétique. L’esthétique apparemment prosaïque de Durocher, bien différente de ses débuts surréalisants qui accumulaient images brillantes sur images obscures, est mise au service de sa foi. L’art évoque le mot artificiel (…) qui a été l’imitateur sacrilège des gestes de la sagesse primordiale // Quand le premier poète frappa le corps de la parole les cieux et la terre tremblèrent (…) Orphée-sorcier connaissait la voix des planètes / et ouvrait la porte de la lumière et de l’ombre / son héritier – jongleur grec imitait les gestes du maitre pour la réjouissance de la populace  (…) jadis le prophète était poète mais n’était pas artiste (…)  Aujourd’hui la parole n’a plus de force pour construire / elle n’est ni le corps ni l’esprit /mais elle  ressemble à une boite vide (…) créateur de la parole – créateur /que le corps devienne parole / que la parole devienne corps / et qu’elle habite parmi nous. 

               Que chaque phrase soit concrète et inébranlable / que chaque mot ait sa signification profonde et utile / il faut condamner les mots superflus utilisés pour enjoliver ou rendre étrange : être la surface et la profondeur / le noyau et le rayon / l’axe et la circonférence // Employer les mots avec précision (…) arrêter le temps / brûler les images / assécher le fleuve où coulent les phénomènes sans retour 

 Abandonnez donc les jolis mots, toute la matière qui / vous entoure, /ne dites plus moi, mais dites LUI et vous trouverez / la poésie plus claire/ que la source de la lumière. 

  S’il y avait un poète parmi nous – nous assisterions aux miracles ///

S’il y avait cent poètes parmi nous – la face du monde / serait changée – La poésie n’est pas l’art / mais une voix qui jaillit du fond de Dieu.

Dire la totalité du monde tout en suggérant le néant ultime ?

Bruno Durocher prophète-poète, poète-prophète.

Paru dans Poésie/première n°56  automne 2013

Nicole Gdalia Alphabet de l’Eclat

Nicole Gdalia  Alphabet de l’Eclat 1975-2005, éditions Caractère, 2005

En 2010, les Editions Caractères vont fêter leurs 60 ans

Nicole Gdalia a repris le flambeau de la maison depuis 1996, année de la disparition de Bruno Durocher. Elle est aussi poète.

Pour ses 30 ans de poésie, est parue une très belle anthologie « Alphabet de l’Eclat » (2005)

C’est de son activité poétique que je voudrais parler. J’aimerais apporter quelques éclairages sur les lignes de forces de ses recueils.

Nicole Gdalia est femme. Elle revendique cette spécificité, sa féminité ne cherchant pas à ressembler aux hommes, à conduire une lutte de rivalité, à écrire comme eux. Elle cherche à être, à être elle-même.

La dimension d’amour est permanente pour l’homme aimé bien sûr, mais au-delà pour tout humain. Elle pose l’amour comme une énergie conductrice et qui doit supplanter celle de l’affrontement, de la guerre, du combat si cher aux hommes guerriers. On pourrait dire qu’elle propose une autre dynamique au monde, qui apporterait l’accomplissement de l’humain dans une nature respectée. Une harmonie cosmique.

« L’amour, cette participation à l’avenir du monde exige en offrande,  une nature généreuse jusqu’à la luxuriance du gaspillage » (Racines)

Ainsi on perçoit qu’au-delà de la féminité, c’est l’humain qui est la quête et la poésie un instrument de cette quête.

Les titres de ses livres témoignent de ce cheminement.

Le premier, Racines, donne à l’arbre, auquel elle se compare, sa source, ses racines.

Ici, nous entrons, dès le premier poème, dans sa posture d’écriture : le dépouillement du visible, du sonore environnant pour une entrée en intériorité. Là commence son inspiration poétique :

« elle préférait le dépouillement ensemencement d’elle-même… »  (Les Chemins du nom )

L’intérieur, le dedans qu’elle va extérioriser par les mots. La réalité vient de l’invisible, va du dedans vers le dehors.

On pourrait penser à une connivence avec les Surréalistes, sauf qu’ici la tentative est aussi une démarche spirituelle et non pas simplement une posture psychologique.

Les racines sont donc celle d’une démarche po-étique, c’est-à-dire créatrice.

Créatrice en poésie, mais aussi créatrice de l’être, de soi.

Le second volume Les Chemins du nom illustre par son titre la démarche : « trouver le nom, aller vers le nom… » Quel nom ? Le sien propre, la connaissance de soi par la juste appellation, l’importance accordée au nom, au nom juste, « Quel est mon nom ? », écrit-elle à la fin d’un de ses poèmes. Il y a aussi de cette démarche socratique d’une maïeutique personnelle, « et je naîtrai de l’épaisseur signifiée du verbe ».

 

La Courte échelle – harmoniques, troisième de ses volumes, est le seul qui revient sur les

harmoniques de son enfance tunisienne. Mais elle y refait aussi sa généalogie familiale.

            « Ma demeure assemble les pierres de /  Jérusalem Rome et Carthage /  mes ancêtres connurent le grand exil des /  fleuves de Babylone et /   des collines sur le Tibre /Rome en fit ses esclaves comme /   Ramesses autrefois /  ma demeure assemble les pierres de /Jérusalem Rome et Carthage /  sa nostalgie est slave mais aussi orientale/ de Sefarad (…) j’ai rêvé d’autres rives et du Temple de Salomon »

Qui s’élargit très vite à un peuple, à une histoire, à la nature dont elle participe, dont elle est un élément au monde. « Je suis la mosaïque/ mosaïque d’étranges palimpsestes ».

Puis viennent Mi-dit, Monodie, courts recueils sur le langage. Le langage et son m mode d’expression : exercice solitaire et qui n’exprime jamais tout à fait le ressenti.

Chaque fois le dire cherche son interlocuteur. Soi-même ? L’autre ? Selon quelle modalité de l’expression ? Généralement l’ellipse, l’allusion, la suggestion qui laisse au lecteur l’espace de son appréhension personnelle du dit.

 

Elégie d’elle, Entre-dit, poèmes très brefs et incisifs sur la mort de l’aimé relève aussi du « à

peine dit », de « l’entre-dit » avec l’aimé disparu qui peut aussi se comprendre comme « inter-dit », ce que l’on s’interdit de dire.

Subtilité de langage mais sans gratuité aucune.

Cette ligne de force qui place l’écriture poétique dans un chemin spirituel se poursuit avec Rive majeure où le poète, après l’épreuve, semble accéder à un savoir de la vie et de la mort ;

à une maturité.

            « En flottaison / dans l’éther de la vie/ l’âme boursoufflée de ses déchirures/Elle accoste doucement à la rive majeure /de son être… »

 

Et le chant 8, avec encore une symbolique du nombre : le 8 du dépassement est celui de l’ouverture, de la jonction avec l’Infini. Mais l’œuvre ne s’achève pas, elle se poursuit dans les mots et l’amour. Car

« On ne s’ancre que dans l’amour où s’accompagnent les mondes ».

                                   *****

 

Nicole Gdalia  Alphabet de l’Eclat 1975-2005 éditions Caractère, 2005

Ce très beau volume regroupe sept recueils, depuis Racines en 1975 jusqu’au dernier qui en 2005 donne son titre au volume entier. Il est magnifiquement illustré par de plusieurs artistes contemporains tous abstraits travaillant en noir et blanc.

            Un lyrisme ardent se dégage de chacun de ces poèmes courts, parfois très courts, tels des éclats de sentiment et de pensée passionnés, où les mots récurrents « lumière » et « amour » donnent leur sens à la vie et à l’art du poète. Les racines de l’inspiration se trouvent dans une Tunisie luxuriante par ses paysages et riche de son passé culturel :

Ma demeure assemble les pierres de

            Jérusalem Rome et Carthage

mes ancêtres connurent le grand exil des

                        fleuves de Babylone et

                        des collines sur le Tibre

            Rome en fit ses esclaves comme

                        Ramesses autrefois

            ma demeure assemble les pierres de

                        Jérusalem Rome et Carthage

            sa nostalgie est slave mais aussi orientale (…)    (p.169)

                                   Enfant

                        j’ai grandi dans les

            enivrances des jasmins et

l’ombrage des palmiers gros

                        de fruits de miel

            là-bas la mer berçait Carthage

d’où jadis Didon vit trembler les empires  (p. 170)

De son enfance Nicole Gdalia garde une connivence profonde avec les paysages :

femme dans ma complicité /au règne de la terre…  (p.72)

Au silence riche de la nature / j’aime à me retrouver / féconde de moi-même//

animal de la terre  /je rejoins mes familles /roc plante oiseau /pour le voyage initiatique/

de l’unique retrouvaille (p.67)

 et de l’arbre /à / l’arbre cosmique /le chemin s’est fait  (p.77)

A travers un grand amour elle fut confrontée à l’histoire terrible du 20ème siècle : Bruno Durocher, un poète polonais, son mari, après six ans passés dans les camps de la mort allemands, adopte notre langue pour continuer à écrire, et fonde la revue puis en 1950 la maison d’édition Caractères dont elle assume seule la direction après sa disparition en 1996 :

Ils t’ont pris à la belle âge / traqué/ emprisonné dans leurs filets / les reîtres  (« Shoah 1 », p.95)

 Je suis née avec toi /née de toi /sans fard /ni maquillage /tout d’une pièce surgie /

j’ai vécu vrai /pour la première foi /sans lambeaux rapiécés /robe belle toute neuve/

couleur de flamboyant  (p.119)

Mais en 1996 c’est sa mort, la disparition, et pour elle la révolte, la lutte. Petit à petit la vie reprend ses droits ; mais c’est une vie différente, un autre moi, plus vaste, impersonnel, ouvert sur un cosmos, qui s’exprime,  présent dès le départ en filigrane :

            Je ?- me – dénude

                        jusqu’à l’amande

 

                                   émondée

 

                        je ?suis libre

                                   et

je ? accède aux battements

                        du monde   (p.420)

« Car la poésie ouvre les champs essentiels de l’invisible » dit le volume en exergue. La poésie de Nicole Gdalia ressortit à une grande Tradition hébraïque,  « en quête de// l’Aleph (p. 175). Elle écrit dans son volume «Rive Majeure » (2003) : Quatre consonnes /soutiennent le monde / après l’avoir enfanté// le secret du Nom/ connaissance / d’immortalité (p.388)

Forte de cette foi qui est aussi foi dans le langage, elle a su dès le départ que

les mots sont le pouls / quiddité de toute chose/ palpitation au feu sacré du toujours être  (p.47). Elle rejoint nos grands poètes contemporains que l’on devine en filigrane même s’ils ne sont pas nommés : Le poète est aventureux/ aventurier des routes de la terre / ses voies sont dans l’être / hauturières ou abyssales…  (p.212)

Rimbaldienne dès le départ elle s’est proposé de Recueillir les fulgurances / les modeler en mots / les surgir en paroles / échos-souvenirs/ manuscrits déchiffrés de / lointaines/ contrées terres intérieures  (p.88)

Dans le cheminement / les mots sont étincelles /le feu est au-dedans/essence de la matière  (p.425) le poète / alchimiste /brûle et décante les impuretés /donne forme /à l’invisible indicible (p.396)

Et lorsque s’assemblent et se mêlent /s’imbriquent et s’amplifient /les relents d’un monde/

à la folie /quand les hommes conjuguent/ le pervers aveuglement//

seul dans l’exil de la nuit /s’élève /jusqu’à l’infini / l’irréfragable cri du/ poète      (p.129)

 

Ce magnifique volume de 450 pages, magnifiquement illustré aussi, se clôt sur le mot   

 

                                   Amour

Nicole Gdalia,  treize battements du respir incertain, éditions Caractères, 2012

            Depuis 2005 et la parution de son magnifique Alphabet de l’Eclat 1975-2005, Nicole Gdalia  poète s’était mise en retrait devant l’éditrice des Editions Caractères qui ont fêté en 2010 leur jubilée de diamant. Celles-ci furent fondées en 1950 par son compagnon, le poète d’origine polonaise Bruno Durocher, dont Nicole Gdalia célèbre aujourd’hui la mémoire avec la sortie du premier tome des quatre volumes consacrés à son œuvre complète (Bruno Durocher, À l’image de l’homme – Tome 1 poésie – édition établie par Xavier Houssin et Nicole Gdalia).

            Heureusement la poète amie des artistes couvait derrière l’éditrice et revient avec  treize battements du respir incertain, poème bilingue français-russe (traduction de Nicolas Bokov), accompagné d’encres de Masha Schmidt, avec en couverture un fragment de la  partition originale pour piano solo de Irakly Avaliani. La poète y retrouve « les lignes de force » d’une « partition » dont «  la clef sur la portée /n’ouvre pas / toutes les notes //  ni tous // les chromatismes » mais, dans sa modestie même retrouve la grandeur de son précédent  Alphabet de l’Eclat, heureusement « sans point final ». « [Un] livre/// où les vides /// appellent l’amour ».

Keith Barnes, Œuvre Poétique Collected Poems

Keith Barnes, Œuvre Poétique  Collected Poems, traduite de l’anglais par Jacqueline Starer, Ouverture de Maurice Nadeau,

éditions d’écarts, 5, rue de l’Arbalète 75005 Paris, 2003

Né en 1934 à Londres dans un milieu très modeste, Keith Barnes est l’incarnation du Poète (également musicien, peintre et romancier) que ses dons exceptionnels semblent avoir destiné à une disparition prématurée, d’une leucémie aigue en 1969. ; trop tôt pour que soit reconnue à sa valeur de son vivant sa puissance et son originalité, même si ses poèmes parurent dans de nombreuses revues, au gré de ses dérives nomadiques, en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis puis après sa mort en France. Sur lui, Maurice Nadeau, qui publia en 1987 K.B. l’essai de sa compagne et désormais traductrice Jacqueline Starer, écrivait : K.B., c’est la voix d’une génération, celles des années 60, mal ressuyée des enfances de Guerre. C’est aussi celle qui redonne vie au mythe du poète-albatros. 

Publiés dans la très belle édition bilingue des éditions d’écarts en 2003, son Œuvre poétique Collected Poems résume sans s’y inféoder  le « nomadisme » de la génération « beat »:

It’s a freedom of nothingness

a laughter in a tin-can

Joyous   so few joyous times in life (…)

A cork on the waves

better than intense   than cool habitual

Giving-up is best

Leaving    so wider than arriving (pp36- 37)

C’est la liberté du néant

                        des rires joyeux dans une boîte de conserves

            Il y a si peu de bons moments dans la vie (…)

 

                        Fais le petit bouchon

            c’est mieux qu’intense    que cool    que la routine

            Laisse tomber c’est la meilleure solution

            Le départ    tellement plus vaste que l’arrivée

Et pourtant :

           I have received so much from both men and women  (p.38)

           J’ai tant reçu des hommes et des femmes  (p.38)

Les thèmes et l’écriture frappent par leur énergie – une écriture elliptique saccadée chargée d’une forte puissance consonantique. La profondeur recueillie des images rappelle celle des poètes métaphysiques et leur ironie intellectuelle celles de John Donne. Les poèmes d’amour refusent tout épanchement et épithètes élégiaques :

            I never thought I’d cry except it rains so lone (p.18)

           Je n’avais jamais pensé que je pouvais pleurer

           mais il pleut si fort et je me sens si seul .

Keith Barnes enfant avait vécu les bombardements de la capitale britannique et en avait conçu une haine contre la violence de notre civilisation comme de ses lâchetés :

           J’avais cinq ans      C’était un merveilleux jeu de risque

           un kaléidoscope de sirènes

           Des éléphants suspendus au-dessus de la Tamise

           apprivoisés   dociles   qui touchés    s’abattaient en flammes

           Un jeu de vitres soufflées sur mon oreiller

           de pierres propulsées à travers le plafond et le lit (…) (p.92)

            Nous qui sommes nés pendant l’Occupation

           savons collaborer   choisir Quisling   Pourquoi résister

           Nous avons fait place nette pour le bruit des voitures

           ravitaillé les supermarchés en musique d’aéroport (…) (p.89)

Le très grand mérite de la traduction de Jacqueline Starer est, sans l’alourdir ni l’affadir, de rendre plus abordable cette écriture syntaxiquement très dense.

On consultera avec profit le site  www.keith-barnes.com

Poésie/première n° 35 juillet/octobre 2006

Jacqueline Starer, K. B. Keith Barnes

Jacqueline Starer, K. B. Keith Barnes,     édition bilingue, traduction anglaise par Helen McPhail, éditions d’écarts, 2007, F – Dol de Bretagne, 121 pages,  20€

           K   comme Kafka, mort jeune d’une maladie psychosomatique qui disait son mal-être ; K comme Kerouac, finalement mort d’overdoses d’alcool et de d’inadaptation (comme avant lui un autre celte, Dylan Thomas), miné aussi par les amphétamines qui moins d’une génération plus tôt avait aliéné pour de longues années à toute vie sociale et créative David Gascoyne. Mais le cas de Keith Barnes est différent. Il avait la drogue en horreur et ne s’y adonnait pas ; aimant la bonne chère et la vie en général, il savait être frugal et mener une existence sobre. Il fut emporté par une leucémie foudroyante qui l’emporta.

Peut-on parler uniquement, comme Maurice Nadeau, qui offrit à ce magnifique texte une première publication française en 1987, de la voix d’une génération, celle des années soixante, mal ressuyée des années de Guerre ? (1) Des rapprochements s’esquissent avec un autre poète de talent, Harry Fainlight, mort jeune lui aussi, d’une bronchopneumonie, après avoir connu une brève apothéose lors du Festival de Poésie qui se tint à l’Albert Hall de Londres en 1967 ; Harry Fainlight (2) comme Keith Barnes transposait dans ses poèmes le souvenir des bombardements sur Londres durant la Seconde Guerre mondiale. Cette incapacité à accepter la médiocrité et les servitudes de la vie sociale ordinaire, Baudelaire l‘avait déjà dite et illustrée – heureusement Allen Ginsberg, malgré un héritage familial douloureux, et Gary Snyder, ont su la dépasser, tenir tête à l’American Way of Life et même l’infléchir, grâce pour une part à leur rencontre avec le bouddhisme.

L’essentiel est que, comme David Gascoyne en une rencontre des plus improbables (un « hasard objectif » fréquent chez cet adepte du surréalisme, diront d’aucuns) ramené de son enfer et enfermement par une Eurydice qui lui permit de retrouver paix et créativité pendant le dernier quart de siècle de sa vie (3), Keith Barnes doit à l’admiration encore plus qu’à l’amour (4) d’une femme, après avoir connu auprès d’elle les années les plus harmonieuses et créatives de sa courte vie et au-delà de l’échéance fatale inéluctable, la survie, à la suite d’un long combat désormais victorieux, de la partie majeure de son œuvre – ses poèmes – autrement condamnée à plus qu’à l’oubli : à l’ignorance, faute de publication autre que dans des revues au destin plus ou moins éphémères. Le très beau volume des poèmes, bilingue (la traduction en français y est assurée aussi par Jacqueline Starer) publié par le même éditeur (5) que K. B. constitue avec le récit biographique un ensemble qui devrait assurer une survie à l’oeuvre dans l’une et l’autre aires linguistique et culturelle.

            Destin douloureux et pourtant d’une certaine manière heureux que celui de ce « surdoué » Premier Prix de composition musicale à l’âge de 15 ans, joué par les meilleurs groupes de musique de chambre de Londres, également attiré par la sculpture, qui détruit ses partitions dès lors qu’il décide de suivre la voix de l’écriture. Keith Barnes aimait passionnément la vie ; plus sensitif qu’intellectuel, incapable de supporter les compromissions, il avait préféré fuir un premier foyer sans chaleur et des perspectives de confort matériel sans attrait et avait quitté l’Angleterre pour Chypre où il venait de consacrer une année entière à sa passion d’écrire. Jacqueline Starer évoque La Vie qu’il saisissait sans restrictions, comme un animal, sensuellement, immédiatement, avec ses désirs, ses contradictions, ses avatars.  (p.39),  tout le contraire d’elle, plutôt angoissée, tourmentée, pleine de contradictions mais curieuse et ne voulant pas s’en tenir à une vision unique : d’où ce souhait de bouger sur plusieurs plans pour avoir des visions différentes, des points de vue différents. Au fond, rien n’était figé. Être proche de quelqu’un adorant la vie à ce point-là était une leçon de vie en soi. Un véritable apprentissage. Une découverte. (6). Et pourtant, il illustre l’image du Poète maudit en ce qu’après au départ une bonne réception par l’édition américaine (son premier et unique livre publié de poèmes, Born to Flying Glass, paraît chez Harcourt en 1967) et par des revues tant britanniques qu’américaines (7), il se heurte ensuite à l’indifférence et à des échecs répétés compliqués d’encouragements qui ne se matérialisent pas. Lui-même, nous dit sa biographe, ne se sent pas en affinité artistique avec le mouvement beat qu’ils ont tous deux l’occasion de suivre de près aux États-Unis (et qu’elle-même étudiera plus tard pour une thèse accompagnée d’une chronologie fouillée du mouvement, d’une utilité incontournable pour les chercheurs) (8). On regrettera d’autant plus ces rencontres manquées que Starer nous laisse, en arrière-plan de leur brève vie commune sur trois continents (New York et Berkeley, Israël et Paris) des aperçus sociologiques et des jugements précis.

Sagan et d’autres romancières (on lira les portraits brefs et précis de Christiane Rochefort p. 81 et 83 ; celui d’Henriette Jelinek p.73 et 74) ayant débarrassé l’amour libre du jugement moral, de la culpabilité et de la possessivité, leur relation amoureuse s’inscrit dans une période joyeuse d’émancipation par rapport à des conventions sociales étouffantes à peine congédiées, sans être encore contrainte par la crainte du sida.

K .B. court récit rétrospectif, est un hymne à la jeunesse et à la joie de vivre libre de toutes les conventions artificielles. Il évite tous les pièges d’une thématique – « il n’y a pas d’amour heureux » – en soi rebattue à travers les siècles par le roman, reprise et prolongée par le cinéma. Souvenir toujours vivant d’un amour à la fois spontané et réfléchi mais pas fadement idyllique qui traverse sans que la narratrice s’y appesantisse les problèmes matériels, les différences de tempérament, les autres rencontres… autant de mises à l’épreuve victorieusement surmontées. Ce récit, cette autobiographie d’un amour qui est aussi la biographie hommage à un Poète extrêmement doué, est peut-être plus encore une œuvre d’art. Nous sommes sensibles à l’authenticité toujours vibrante d’un sentiment qui a su trouver à la fois un ton détaché –aucun pathos – et une écriture claire, sobre, dense, concise, précise et très visuelle et sensorielle – celle-là même du court récit qui se refuse les digressions, les phrases explicatives et les propositions subordonnées comme inutilement encombrées et encombrantes. Les mots, les propositions, les phrases se détachent sur un rythme rapide, incisif :

 Elle avait été surprise de sa beauté, de son air de confiance, de don, d’enfance et d’assurance à la fois. Ils avaient fait l’amour, très bien. Et puis, ils avaient rallumé. Tout de suite, des rires, l’entente. Il s’était mis à cueillir des cerises imaginaires sur le mur, tout autour de la lampe. Ils avaient fait l’amour plusieurs fois, cette nuit-là. (p.21)

La vivacité du sentiment toujours présent est rendue plus vivace encore par des procédés propres au genre du récit et de la nouvelle sans apparaître comme des artifices techniques : annonce au tout début de la fin fatale suivie d’un « flashback » lui dans l’ordre chronologique ; surtout choix de la troisième personne qui permet à la narratrice qui en est aussi l’héroïne de prendre du recul par rapport à son histoire en évitant l’émotion facile. Ce court récit émouvant est aussi une oeuvre d’art, un petit chef d’œuvre.

Notes

1) Texte repris en ouverture au volume de l’Oeuvre Poétique / Collected Poems publié en 2003 par les mêmes éditions d’écarts.

2) Ruth Fainlight a rendu hommage à son frère dans un beau livre qui recueille un choix de ses poèmes précédé d’un hommage rendu par Ted Hughes et Allen Ginsberg (Selected Poems, Turret Books, Londres, 1986).

3) L’histoire est bien connue des admirateurs du poète de sa rencontre avec celle qui allait devenir sa femme. Dépressif, aboulique, David Gascoyne, réfugié dans la petite maison de ses parents sur l’Ile de Wight, y fréquentait régulièrement l’hôpital de jour où Judy, elle-même abandonnée par son premier mari, venait régulièrement lire aux malades des poèmes, généralement tirés du florilège romantique. Elle leur annonça un jour qu’elle allait lire un très beau poème d’un poète  qu’elle ne connaissait pas , mais qui s’appelait David Gascoyne. On devine la suite.

4)  Surtout d’une conviction extrêmement forte que se trouvait là une œuvre poétique de premier plan. C’est donc une histoire d’appréciation (le mot est faible) d’écriture avant le sentiment. Ce n’était pas non plus de l’admiration béate, c’était de l’ordre d’un jugement positif porté sur ce travail (work in progress) – Il y aurait eu une histoire d’amour peut-être mais il n’y aurait pas eu toute cette histoire si elle n’avait pas été intimement liée à l’écriture. Au fait que l’écriture était placée si haut – par l’un et par l’autre, matérialisée dans son cas à lui et jugée haut dans l’autre (puis devenue une réalité des années après. » J.Starer, fragment d’un entretien inédit avec l’auteur.

5) Keith Barnes, Œuvre Poétique / Collected Poems, aux éditions d’écarts, 2003, 150 pages.

6) Entretien inédit, o.c.

7) Les publications et en résumant : l’ordre, c’est : d’abord journaux et revues en Angleterre, lectures à la BBC, pas de difficulté ; l’agent David Highams, (agent de Dylan Thomas, entre autres), le prend ‘en portefeuille en 1963 ou 1964 alors qu’il était à Paris avant ou après le départ pour Chypre qui fut une coupure avec concentration sur l’écriture elle-même, la France : continue à écrire, les États-Unis : publication du premier livre (quelques revues de presse, les radios) mais peu de publication en revues et journaux. Retour en France : contact difficile avec les journaux etc. Sauf Les Lettres Nouvelles en 1968 et Mademoiselle (un très beau poème d’ailleurs : le premier du recueil poétique complet (quel choix de leur part !). Et puis : la fin brutale !

8) On consultera aussi avec intérêt son dossier sur « Les femmes poètes de la Beat Generation » dans Le Journal des Poètes, N°2 de l’année 2004.

Le Journal des poètes 2008/3

Les écrivains de la Beat Generation de Jacqueline Starer

éditions d’écarts, 12-14 Grande rue des Stuarts, Dol de Bretagne, 2011, 353 p. 25€

Ce très beau livre, présenté sobrement sur papier épais légèrement ocre et sur des pages aérées qui permettent une lecture agréable dans la lenteur et la réflexion,  reprend une thèse soutenue en Sorbonne en 1975 et publiée en deux parties chez Didier, mais, hâtons-nous de le dire, sans le travers, courant surtout alors, d’un  jargon  pseudo-érudit qui faisait florès. Bien au contraire, la simplicité et la clarté du style, des vocables concrets, précis, des phrases courtes sans aucune surcharge inutile, sont  l’une des premières qualités qui, jointe à la qualité de la présentation éditoriale, engage immédiatement à la lecture.

Nous ne sommes là qu’aux abords extérieurs, que vient largement confirmer le contenu même du volume. Lequel reprend le corps proprement dit de la thèse initiale en la faisant suivre de ce qui constituait à la première publication l’appendice d’un second mince volume consacré à la chronologie des écrivains beats, tenue scrupuleusement à partir de 1939 jusqu’à 1969 et surtout, précise l’auteur, vérifiée, par Carolyn Cassady, Gregory Corso, Allen Ginsberg, Eileen Kaufman et Gary Snyder. Sont donc ici rassemblées deux approches d’une même créativité collective développée diachroniquement mais surtout thématiquement dans l’essai proprement dit.

            Une question se présente immédiatement à l’esprit: pourquoi reprendre une étude déjà ancienne sur un mouvement alors en fin de course auquel ont été consacrées depuis de nombreuses études globales ou individuelles sur chacun de ses membres ? C’est là précisément qu’interviennent les qualités intrinsèques d’un essai auxquelles une éditrice expérimentée ne s’est pas trompée. D’abord  la situation de l’auteure, lectrice alors à l’université de Californie à Berkeley et traductrice qui, sans participer directement à ce mouvement Beat, s’y est trouvée assez proche et impliquée affectivement pour se permettre de côtoyer et d’interviewer des acteurs majeurs du mouvement, avec les qualités intellectuelles du chercheur enseignant sans la roideur hautaine qui caractérise parfois la profession.

Les poètes sont suivis dans leur trajectoire créatrice mais aussi affective, dans un mouvement factuel sans jugement apparent. Après une redéfinition sémantique du mouvement, les poètes sont suivis collectivement, chapitre après chapitre, dans leurs déplacements géographiques de la Côte Ouest jusqu’à « La Renaissance de San Francisco » (chapitre IV) puis au Mexique, à Tanger et en Europe puis en Orient (V, VI, VII). L’auteure souligne l’ambivalence du rôle de ces voyages, parfois décevants pour les poètes en quête de renouveau et d’élargissement, mais qui créent aussi des chassés-croisés de rencontres, de retrouvailles et de séparations.

Les multiples explorations, descentes et voyages intérieurs, d’ailleurs liés aux premiers, sont analysés, ici aussi sans complaisance ni  sévérité. Cette dynamique collective qui suit à tour de rôle les différents acteurs dans le cadre thématique des chapitres se retrouve dans la chronologie finale qui, dans sa densité, évoque la technique narrative simultaneïste développée dans les années trente par le romancier Dos Pasos pour rendre le vaste paysage de la culture américaine, s’agissant ici des décennies de l’immédiat après-guerre – comme un roman expérimental, mais vrai. La technique narrative de l’auteure est simple et efficace : chaque étape progresse par paragraphes courts présentant des faits dans les biographies individuelles ou des publications, également des analyses sobres liées à la situation en cours,  coupées de nombreuses citations pertinentes qui les étayent et les illustrent. Le tout est très précisément, très solidement référencé.

L’auteur nous laisse sur un sentiment d’admiration pour l’originalité, le dynamisme, l’ouverture de cette révolte, plus existentielle que politique, contre le matérialisme même spirituel d’une Amérique victorieuse encore sûre d’elle. Mais aussi sur un regret devant le gâchis partiel de talents et d’énergies en partie détruites entre autres par la drogue – terrifiante benzédrine ! Pourtant loin d’être une nouvelle « lost generation » on peut affirmer qu’à travers les années de Présidences matérialistes [its] soul is marching on.

Deux souhaits : que cet ouvrage connaisse rapidement une version anglaise voire allemande et que l’auteure jette un nouveau regard, trente-cinq ans plus tard, sur l’influence de ce mouvement tellement américain dont on peut se demander s’il n’a pas, souterrainement, contribué à créer une ouverture des esprits capable de déboucher sur l’élection d’un Président lui-même ouvert sur le vaste monde. Signalons dans cette perspective qu’à plusieurs reprises l’auteure, déplaçant légèrement son optique, s’est intéressée  aux femmes de cette génération beat, compagnes ou indépendantes.

Poésie/première n°50 juillet/octobre 2011

Thierry-Pierre Clément

Thierry-Pierre Clément Fragments d’un cercle, Choix de poèmes (1976-2009), éd. Parole 24B/4 avenue Van Becelaere, B-1170 Bruxelles, 2010

Comme le suggère le titre, inspiré de la Grande Image taoïste, ce recueil évoque un parcours spirituel dont la première étape, les « Premiers fragments », rappelle, selon Khalil Gibran cité en exergue au volume, que « Nul ne peut atteindre l’aube sans passer par le chemin de la nuit ». Ici « l’œuvre au noir », pour reprendre l’expression des alchimistes, s’intitule « chaos du décommencement ». Un long premier poème au ton prophétique, à la forme accumulative éclatée, convulsive eût peut-être dit André Breton, rapproche par son titre même d’ « Occidia » la mort (du latin « occidere », occire) et l’Occident, tel qu’en sa civilisation ultime, meurtrière à la l’échelle planétaire et réduisant les individus en des automates « devant des ordinateurs et / des écrans [qui] s’allument devant leurs yeux éteints » (p.17), il provoque chez le poète « étranger sur cette terre » (p.25), « témoin solitaire des folies humaines / boues guerres sang cadavre » (p.14) horreur et dégoût.
Si, au début des « Deuxièmes fragments » on est encore « Au bord de l’abîme » (p.35), le poète « Dérive » (p.43) au gré de ses souvenirs vers des temps et des civilisations plus propices et commence à retrouver un contact apaisé avec la nature. Aux «Troisièmes fragments », « Debout dans la nuit » (p.55) il entrevoit « un « Eveil » (p. 70), une « Ouverture » (p. 71) ; il pressent dans les « Quatrièmes fragments » qu’il pourrait « rester éveillé toute une vie / le long de la rive d’un fleuve » (p.72), « assis / simplement / dans l’herbe / et regarder l’herbe / trembler » (p.73). Les « Cinquièmes fragments » sur les « Sentiers de l’aube » s’ouvrent sur deux poèmes de nomadisme consacrés respectivement à Kenneth White (« L’île du moine gris », p. 79) et à Gary Snyder (« La voie sauvage », p.81).
Les « Sixièmes fragments » « Mémoires de l’amour » invoquent Christiane Singer qui conseille qu’ « On ose voir qu’au forêts de la mémoire l’incendie de l’amour fait rage ». Après les « Blancheurs» (p.93), auprès de la « Bruyère » (p.94) « blanche et nue », après « Le Laurier-Rose » (p.96), « L’oiseau » « à peine un / petit point de lumière / parmi le ciel immense » (p.99) se révèle bien différent de l’ « oiseau noir » (p. 15 et 19), du « grand oiseau blessé » des débuts tumultueux (p.20). L’amour se révèle un catalyseur puissant : « Au bord de la mer » (p.98) puis dans « La Bastide », le poète atteint «nos amours ultimes » (p. 102) et leur consacre un poème : « L’unique nécessaire » (p.107) :

nous voici deux devant le ciel
tout est dans tes yeux

l’oiseau s’est levé de l’écume des vagues

soleil pierre blanche
soleil étendue des rideaux du soir
soleil le cœur bat

la main sur ton épaule
arbre immobile
— attente

Parvenu aux « Septièmes fragments » « Eclats de Lumière », il cite Philippe Jaccottet, pour qui « Ce qui change même la mort en ligne blanche au petit jour, l’oiseau le dit à qui l’écoute. » Et l’on atteint, « Sérénissime » (p.115) sur « L’autre rive » ( p.116), l’ « Oiseau de lumière » (p.119) « le « héron blanc » (p. 132) de la tradition bouddhique, dans le « Blanc », « le silence/ blanc » (p.123) de la neige. Le poète s’est (re)trouvé :

« tu ouvres, enfin, les pages d’un autre grimoire / tu entends l’autre chant » (p.125)
« une musique chante en toi / tu ne peux plus la taire » (p.126)

« Grand silence blanc/ souffle léger dans les pins //Plus aucune question » (p.134)

Pourtant le lecteur souhaitera que ce silence ne reste pas absolu et donne naissance à d’autres livres tout aussi beaux jusque dans la composition, la graphie, la qualité du papier, du volume.

Thierry-Pierre Clément , Fragments d’un cercle, Poèmes choisis, 1976-2008

Demeure sans limites
A Joshin Bachoux

La maison où je demeure
ne meurt jamais
et n’a pas de limites
elle ne possède pas de murs
mais des fenêtres de lumière
et des portes de feu

La maison où je demeure
habite en mon cœur
flamme au creux d’une lanterne
bateau dans une bouteille

Aujourd’hui le verre s’est brisé
même le navire s’est ouvert

Et seuls demeurent
la lumière
et l’océan

soudain Lumière

Lorsque le bateau
craque de toutes parts
ce n’est pas vrai
qu’il s’enfonce
dans la mer
il s’ouvre à la lumière.

Matin de Neige

Averse de neige –
le paysage et mon coeur
immaculés
grand silence blanc
souffle léger dans les pins.

Plus aucune question.
Thierry-Pierre Clément a publié un roman et plusieurs recueils de poèmes (dernier paru : Fragments d’un cercle, Le Non-Dit, Bruxelles, 2010) qui reflètent avant tout une quête spirituelle. Il a créé en 1992 l’Atelier du Héron, groupe belge de l’Institut international de géopoétique.
Publié dans Poésie/première n°48 nov-fév. 2011