Keith Barnes, Œuvre Poétique Collected Poems

Keith Barnes, Œuvre Poétique  Collected Poems, traduite de l’anglais par Jacqueline Starer, Ouverture de Maurice Nadeau,

éditions d’écarts, 5, rue de l’Arbalète 75005 Paris, 2003

Né en 1934 à Londres dans un milieu très modeste, Keith Barnes est l’incarnation du Poète (également musicien, peintre et romancier) que ses dons exceptionnels semblent avoir destiné à une disparition prématurée, d’une leucémie aigue en 1969. ; trop tôt pour que soit reconnue à sa valeur de son vivant sa puissance et son originalité, même si ses poèmes parurent dans de nombreuses revues, au gré de ses dérives nomadiques, en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis puis après sa mort en France. Sur lui, Maurice Nadeau, qui publia en 1987 K.B. l’essai de sa compagne et désormais traductrice Jacqueline Starer, écrivait : K.B., c’est la voix d’une génération, celles des années 60, mal ressuyée des enfances de Guerre. C’est aussi celle qui redonne vie au mythe du poète-albatros. 

Publiés dans la très belle édition bilingue des éditions d’écarts en 2003, son Œuvre poétique Collected Poems résume sans s’y inféoder  le « nomadisme » de la génération « beat »:

It’s a freedom of nothingness

a laughter in a tin-can

Joyous   so few joyous times in life (…)

A cork on the waves

better than intense   than cool habitual

Giving-up is best

Leaving    so wider than arriving (pp36- 37)

C’est la liberté du néant

                        des rires joyeux dans une boîte de conserves

            Il y a si peu de bons moments dans la vie (…)

 

                        Fais le petit bouchon

            c’est mieux qu’intense    que cool    que la routine

            Laisse tomber c’est la meilleure solution

            Le départ    tellement plus vaste que l’arrivée

Et pourtant :

           I have received so much from both men and women  (p.38)

           J’ai tant reçu des hommes et des femmes  (p.38)

Les thèmes et l’écriture frappent par leur énergie – une écriture elliptique saccadée chargée d’une forte puissance consonantique. La profondeur recueillie des images rappelle celle des poètes métaphysiques et leur ironie intellectuelle celles de John Donne. Les poèmes d’amour refusent tout épanchement et épithètes élégiaques :

            I never thought I’d cry except it rains so lone (p.18)

           Je n’avais jamais pensé que je pouvais pleurer

           mais il pleut si fort et je me sens si seul .

Keith Barnes enfant avait vécu les bombardements de la capitale britannique et en avait conçu une haine contre la violence de notre civilisation comme de ses lâchetés :

           J’avais cinq ans      C’était un merveilleux jeu de risque

           un kaléidoscope de sirènes

           Des éléphants suspendus au-dessus de la Tamise

           apprivoisés   dociles   qui touchés    s’abattaient en flammes

           Un jeu de vitres soufflées sur mon oreiller

           de pierres propulsées à travers le plafond et le lit (…) (p.92)

            Nous qui sommes nés pendant l’Occupation

           savons collaborer   choisir Quisling   Pourquoi résister

           Nous avons fait place nette pour le bruit des voitures

           ravitaillé les supermarchés en musique d’aéroport (…) (p.89)

Le très grand mérite de la traduction de Jacqueline Starer est, sans l’alourdir ni l’affadir, de rendre plus abordable cette écriture syntaxiquement très dense.

On consultera avec profit le site  www.keith-barnes.com

Poésie/première n° 35 juillet/octobre 2006

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Jacqueline Starer, K. B. Keith Barnes

Jacqueline Starer, K. B. Keith Barnes,     édition bilingue, traduction anglaise par Helen McPhail, éditions d’écarts, 2007, F – Dol de Bretagne, 121 pages,  20€

           K   comme Kafka, mort jeune d’une maladie psychosomatique qui disait son mal-être ; K comme Kerouac, finalement mort d’overdoses d’alcool et de d’inadaptation (comme avant lui un autre celte, Dylan Thomas), miné aussi par les amphétamines qui moins d’une génération plus tôt avait aliéné pour de longues années à toute vie sociale et créative David Gascoyne. Mais le cas de Keith Barnes est différent. Il avait la drogue en horreur et ne s’y adonnait pas ; aimant la bonne chère et la vie en général, il savait être frugal et mener une existence sobre. Il fut emporté par une leucémie foudroyante qui l’emporta.

Peut-on parler uniquement, comme Maurice Nadeau, qui offrit à ce magnifique texte une première publication française en 1987, de la voix d’une génération, celle des années soixante, mal ressuyée des années de Guerre ? (1) Des rapprochements s’esquissent avec un autre poète de talent, Harry Fainlight, mort jeune lui aussi, d’une bronchopneumonie, après avoir connu une brève apothéose lors du Festival de Poésie qui se tint à l’Albert Hall de Londres en 1967 ; Harry Fainlight (2) comme Keith Barnes transposait dans ses poèmes le souvenir des bombardements sur Londres durant la Seconde Guerre mondiale. Cette incapacité à accepter la médiocrité et les servitudes de la vie sociale ordinaire, Baudelaire l‘avait déjà dite et illustrée – heureusement Allen Ginsberg, malgré un héritage familial douloureux, et Gary Snyder, ont su la dépasser, tenir tête à l’American Way of Life et même l’infléchir, grâce pour une part à leur rencontre avec le bouddhisme.

L’essentiel est que, comme David Gascoyne en une rencontre des plus improbables (un « hasard objectif » fréquent chez cet adepte du surréalisme, diront d’aucuns) ramené de son enfer et enfermement par une Eurydice qui lui permit de retrouver paix et créativité pendant le dernier quart de siècle de sa vie (3), Keith Barnes doit à l’admiration encore plus qu’à l’amour (4) d’une femme, après avoir connu auprès d’elle les années les plus harmonieuses et créatives de sa courte vie et au-delà de l’échéance fatale inéluctable, la survie, à la suite d’un long combat désormais victorieux, de la partie majeure de son œuvre – ses poèmes – autrement condamnée à plus qu’à l’oubli : à l’ignorance, faute de publication autre que dans des revues au destin plus ou moins éphémères. Le très beau volume des poèmes, bilingue (la traduction en français y est assurée aussi par Jacqueline Starer) publié par le même éditeur (5) que K. B. constitue avec le récit biographique un ensemble qui devrait assurer une survie à l’oeuvre dans l’une et l’autre aires linguistique et culturelle.

            Destin douloureux et pourtant d’une certaine manière heureux que celui de ce « surdoué » Premier Prix de composition musicale à l’âge de 15 ans, joué par les meilleurs groupes de musique de chambre de Londres, également attiré par la sculpture, qui détruit ses partitions dès lors qu’il décide de suivre la voix de l’écriture. Keith Barnes aimait passionnément la vie ; plus sensitif qu’intellectuel, incapable de supporter les compromissions, il avait préféré fuir un premier foyer sans chaleur et des perspectives de confort matériel sans attrait et avait quitté l’Angleterre pour Chypre où il venait de consacrer une année entière à sa passion d’écrire. Jacqueline Starer évoque La Vie qu’il saisissait sans restrictions, comme un animal, sensuellement, immédiatement, avec ses désirs, ses contradictions, ses avatars.  (p.39),  tout le contraire d’elle, plutôt angoissée, tourmentée, pleine de contradictions mais curieuse et ne voulant pas s’en tenir à une vision unique : d’où ce souhait de bouger sur plusieurs plans pour avoir des visions différentes, des points de vue différents. Au fond, rien n’était figé. Être proche de quelqu’un adorant la vie à ce point-là était une leçon de vie en soi. Un véritable apprentissage. Une découverte. (6). Et pourtant, il illustre l’image du Poète maudit en ce qu’après au départ une bonne réception par l’édition américaine (son premier et unique livre publié de poèmes, Born to Flying Glass, paraît chez Harcourt en 1967) et par des revues tant britanniques qu’américaines (7), il se heurte ensuite à l’indifférence et à des échecs répétés compliqués d’encouragements qui ne se matérialisent pas. Lui-même, nous dit sa biographe, ne se sent pas en affinité artistique avec le mouvement beat qu’ils ont tous deux l’occasion de suivre de près aux États-Unis (et qu’elle-même étudiera plus tard pour une thèse accompagnée d’une chronologie fouillée du mouvement, d’une utilité incontournable pour les chercheurs) (8). On regrettera d’autant plus ces rencontres manquées que Starer nous laisse, en arrière-plan de leur brève vie commune sur trois continents (New York et Berkeley, Israël et Paris) des aperçus sociologiques et des jugements précis.

Sagan et d’autres romancières (on lira les portraits brefs et précis de Christiane Rochefort p. 81 et 83 ; celui d’Henriette Jelinek p.73 et 74) ayant débarrassé l’amour libre du jugement moral, de la culpabilité et de la possessivité, leur relation amoureuse s’inscrit dans une période joyeuse d’émancipation par rapport à des conventions sociales étouffantes à peine congédiées, sans être encore contrainte par la crainte du sida.

K .B. court récit rétrospectif, est un hymne à la jeunesse et à la joie de vivre libre de toutes les conventions artificielles. Il évite tous les pièges d’une thématique – « il n’y a pas d’amour heureux » – en soi rebattue à travers les siècles par le roman, reprise et prolongée par le cinéma. Souvenir toujours vivant d’un amour à la fois spontané et réfléchi mais pas fadement idyllique qui traverse sans que la narratrice s’y appesantisse les problèmes matériels, les différences de tempérament, les autres rencontres… autant de mises à l’épreuve victorieusement surmontées. Ce récit, cette autobiographie d’un amour qui est aussi la biographie hommage à un Poète extrêmement doué, est peut-être plus encore une œuvre d’art. Nous sommes sensibles à l’authenticité toujours vibrante d’un sentiment qui a su trouver à la fois un ton détaché –aucun pathos – et une écriture claire, sobre, dense, concise, précise et très visuelle et sensorielle – celle-là même du court récit qui se refuse les digressions, les phrases explicatives et les propositions subordonnées comme inutilement encombrées et encombrantes. Les mots, les propositions, les phrases se détachent sur un rythme rapide, incisif :

 Elle avait été surprise de sa beauté, de son air de confiance, de don, d’enfance et d’assurance à la fois. Ils avaient fait l’amour, très bien. Et puis, ils avaient rallumé. Tout de suite, des rires, l’entente. Il s’était mis à cueillir des cerises imaginaires sur le mur, tout autour de la lampe. Ils avaient fait l’amour plusieurs fois, cette nuit-là. (p.21)

La vivacité du sentiment toujours présent est rendue plus vivace encore par des procédés propres au genre du récit et de la nouvelle sans apparaître comme des artifices techniques : annonce au tout début de la fin fatale suivie d’un « flashback » lui dans l’ordre chronologique ; surtout choix de la troisième personne qui permet à la narratrice qui en est aussi l’héroïne de prendre du recul par rapport à son histoire en évitant l’émotion facile. Ce court récit émouvant est aussi une oeuvre d’art, un petit chef d’œuvre.

Notes

1) Texte repris en ouverture au volume de l’Oeuvre Poétique / Collected Poems publié en 2003 par les mêmes éditions d’écarts.

2) Ruth Fainlight a rendu hommage à son frère dans un beau livre qui recueille un choix de ses poèmes précédé d’un hommage rendu par Ted Hughes et Allen Ginsberg (Selected Poems, Turret Books, Londres, 1986).

3) L’histoire est bien connue des admirateurs du poète de sa rencontre avec celle qui allait devenir sa femme. Dépressif, aboulique, David Gascoyne, réfugié dans la petite maison de ses parents sur l’Ile de Wight, y fréquentait régulièrement l’hôpital de jour où Judy, elle-même abandonnée par son premier mari, venait régulièrement lire aux malades des poèmes, généralement tirés du florilège romantique. Elle leur annonça un jour qu’elle allait lire un très beau poème d’un poète  qu’elle ne connaissait pas , mais qui s’appelait David Gascoyne. On devine la suite.

4)  Surtout d’une conviction extrêmement forte que se trouvait là une œuvre poétique de premier plan. C’est donc une histoire d’appréciation (le mot est faible) d’écriture avant le sentiment. Ce n’était pas non plus de l’admiration béate, c’était de l’ordre d’un jugement positif porté sur ce travail (work in progress) – Il y aurait eu une histoire d’amour peut-être mais il n’y aurait pas eu toute cette histoire si elle n’avait pas été intimement liée à l’écriture. Au fait que l’écriture était placée si haut – par l’un et par l’autre, matérialisée dans son cas à lui et jugée haut dans l’autre (puis devenue une réalité des années après. » J.Starer, fragment d’un entretien inédit avec l’auteur.

5) Keith Barnes, Œuvre Poétique / Collected Poems, aux éditions d’écarts, 2003, 150 pages.

6) Entretien inédit, o.c.

7) Les publications et en résumant : l’ordre, c’est : d’abord journaux et revues en Angleterre, lectures à la BBC, pas de difficulté ; l’agent David Highams, (agent de Dylan Thomas, entre autres), le prend ‘en portefeuille en 1963 ou 1964 alors qu’il était à Paris avant ou après le départ pour Chypre qui fut une coupure avec concentration sur l’écriture elle-même, la France : continue à écrire, les États-Unis : publication du premier livre (quelques revues de presse, les radios) mais peu de publication en revues et journaux. Retour en France : contact difficile avec les journaux etc. Sauf Les Lettres Nouvelles en 1968 et Mademoiselle (un très beau poème d’ailleurs : le premier du recueil poétique complet (quel choix de leur part !). Et puis : la fin brutale !

8) On consultera aussi avec intérêt son dossier sur « Les femmes poètes de la Beat Generation » dans Le Journal des Poètes, N°2 de l’année 2004.

Le Journal des poètes 2008/3

Les écrivains de la Beat Generation de Jacqueline Starer

éditions d’écarts, 12-14 Grande rue des Stuarts, Dol de Bretagne, 2011, 353 p. 25€

Ce très beau livre, présenté sobrement sur papier épais légèrement ocre et sur des pages aérées qui permettent une lecture agréable dans la lenteur et la réflexion,  reprend une thèse soutenue en Sorbonne en 1975 et publiée en deux parties chez Didier, mais, hâtons-nous de le dire, sans le travers, courant surtout alors, d’un  jargon  pseudo-érudit qui faisait florès. Bien au contraire, la simplicité et la clarté du style, des vocables concrets, précis, des phrases courtes sans aucune surcharge inutile, sont  l’une des premières qualités qui, jointe à la qualité de la présentation éditoriale, engage immédiatement à la lecture.

Nous ne sommes là qu’aux abords extérieurs, que vient largement confirmer le contenu même du volume. Lequel reprend le corps proprement dit de la thèse initiale en la faisant suivre de ce qui constituait à la première publication l’appendice d’un second mince volume consacré à la chronologie des écrivains beats, tenue scrupuleusement à partir de 1939 jusqu’à 1969 et surtout, précise l’auteur, vérifiée, par Carolyn Cassady, Gregory Corso, Allen Ginsberg, Eileen Kaufman et Gary Snyder. Sont donc ici rassemblées deux approches d’une même créativité collective développée diachroniquement mais surtout thématiquement dans l’essai proprement dit.

            Une question se présente immédiatement à l’esprit: pourquoi reprendre une étude déjà ancienne sur un mouvement alors en fin de course auquel ont été consacrées depuis de nombreuses études globales ou individuelles sur chacun de ses membres ? C’est là précisément qu’interviennent les qualités intrinsèques d’un essai auxquelles une éditrice expérimentée ne s’est pas trompée. D’abord  la situation de l’auteure, lectrice alors à l’université de Californie à Berkeley et traductrice qui, sans participer directement à ce mouvement Beat, s’y est trouvée assez proche et impliquée affectivement pour se permettre de côtoyer et d’interviewer des acteurs majeurs du mouvement, avec les qualités intellectuelles du chercheur enseignant sans la roideur hautaine qui caractérise parfois la profession.

Les poètes sont suivis dans leur trajectoire créatrice mais aussi affective, dans un mouvement factuel sans jugement apparent. Après une redéfinition sémantique du mouvement, les poètes sont suivis collectivement, chapitre après chapitre, dans leurs déplacements géographiques de la Côte Ouest jusqu’à « La Renaissance de San Francisco » (chapitre IV) puis au Mexique, à Tanger et en Europe puis en Orient (V, VI, VII). L’auteure souligne l’ambivalence du rôle de ces voyages, parfois décevants pour les poètes en quête de renouveau et d’élargissement, mais qui créent aussi des chassés-croisés de rencontres, de retrouvailles et de séparations.

Les multiples explorations, descentes et voyages intérieurs, d’ailleurs liés aux premiers, sont analysés, ici aussi sans complaisance ni  sévérité. Cette dynamique collective qui suit à tour de rôle les différents acteurs dans le cadre thématique des chapitres se retrouve dans la chronologie finale qui, dans sa densité, évoque la technique narrative simultaneïste développée dans les années trente par le romancier Dos Pasos pour rendre le vaste paysage de la culture américaine, s’agissant ici des décennies de l’immédiat après-guerre – comme un roman expérimental, mais vrai. La technique narrative de l’auteure est simple et efficace : chaque étape progresse par paragraphes courts présentant des faits dans les biographies individuelles ou des publications, également des analyses sobres liées à la situation en cours,  coupées de nombreuses citations pertinentes qui les étayent et les illustrent. Le tout est très précisément, très solidement référencé.

L’auteur nous laisse sur un sentiment d’admiration pour l’originalité, le dynamisme, l’ouverture de cette révolte, plus existentielle que politique, contre le matérialisme même spirituel d’une Amérique victorieuse encore sûre d’elle. Mais aussi sur un regret devant le gâchis partiel de talents et d’énergies en partie détruites entre autres par la drogue – terrifiante benzédrine ! Pourtant loin d’être une nouvelle « lost generation » on peut affirmer qu’à travers les années de Présidences matérialistes [its] soul is marching on.

Deux souhaits : que cet ouvrage connaisse rapidement une version anglaise voire allemande et que l’auteure jette un nouveau regard, trente-cinq ans plus tard, sur l’influence de ce mouvement tellement américain dont on peut se demander s’il n’a pas, souterrainement, contribué à créer une ouverture des esprits capable de déboucher sur l’élection d’un Président lui-même ouvert sur le vaste monde. Signalons dans cette perspective qu’à plusieurs reprises l’auteure, déplaçant légèrement son optique, s’est intéressée  aux femmes de cette génération beat, compagnes ou indépendantes.

Poésie/première n°50 juillet/octobre 2011

Quelques Aspects de la Poésie Irlandaise Contemporaine

“In Ireland there are more poets than pubs” dit un dicton. Mais si les poètes ne manquent pas. (l’Irlande a eu quatre Prix Nobel de Littérature en moins d’un siècle, même si deux d’entre eux étaient des dramaturges : William Butler Yeats, George Bernard Shaw, Samuel Beckett, Seamus Heaney), peut-on parler d’une poésie irlandaise à propos d’une île divisée en deux pays dont l’un, le plus vaste, au Sud, l’Eire, est une république qui a adopté l’euro comme monnaie, tandis qu’au Nord, l’Ulster, fait toujours partie du Royaume-Uni, tout comme l’Ecosse et le Pays de Galles. On se trouve aujourd’hui en présence de deux entités territoriales qui n’ont en commun ni la monnaie ni les mesures de poids et de distances ni les timbres poste ; avec en outre deux langues officielles, l’anglais et l’irlandais (le gaélique) dont la seconde, il est vrai, n’existe plus qu’artificiellement dans la vie publique et privée mais est, de nos jours encore, pratiquée par de très bons poètes et traduite en anglais par d’autres excellents poètes (ainsi Nuala Ni Dhomhnaill par Michael Hartnett).

Le destin politique des deux parties de l’île, Eire et Ulster, qui jusqu’au début des années 1920 étaient unies dans une même dépendance coloniale, a largement divergé après que la Grande-Bretagne ait procédé à une ‘Partition’ après la Première Guerre mondiale, pour répondre aux exigences des six sur les neuf comtés de l’Ulster à majorité protestante, de rester britanniques avec Belfast comme capitale de la Province ; les hostilités contre l’Angleterre y sont restées larvées jusqu’à la Marche pour les Civil Rights en 1968 en Ulster et l’éclatement violent des hostilités entre les deux communautés religieuses sur fond d’inégalité politique et sociale au détriment des catholiques.

Pourtant dans la réalité des faits et à des degrés différents, l’Irlande est restée une devant la violence récente subie et exercée, vécue et ressentie aussi dans le Sud, en particulier par ses poètes qui, tous, en ont condamné l’absurdité et ont tous appelé à la raison et à la tolérance. Paradoxalement, l’Irlande est une par les pratiques quotidiennes, alimentaires, culturelles, par l’urbanisme, l’architecture civile et la langue, l’anglais, tous marqués en profondeur par dix siècles d’occupation anglaise. Les étudiants et les enseignants vont et viennent entre Belfast et Coleraine (comté Derry) en Ulster, Dublin, Cork ou Galway dans la République ; leurs diplômes universitaires ont valeur dans tout le Royaume-Uni. L’exemple de cette unité duelle est donné d’en haut par l’actuelle Présidente de la République, le Professeur Mary McAleese, originaire d’Irlande du Nord, vice-présidente de l’Université Queen’s à Belfast puis Professeur de droit criminel à Trinity College à Dublin avant d’être élue à la tête de l’Etat. En train (le « Free Enterprise » de l’Enterprise company), le trajet Dublin- Belfast se fait confortablement et le passage est imperceptible ; par la route (d’excellentes autoroutes financées par l’Union européenne comme le reconnaissent régulièrement de grandes pancartes routières), le franchissement de la frontière est marqué par les panneaux qui ne signalent plus les distances en kilomètres mais en miles, dans les villages traversés les noms des rues ne sont plus donnés qu’en anglais et les stations service ne mesurent plus en litres mais en gallons.

La guerre civile en Ulster, pudiquement déguisée en « Troubles », a vu s’épanouir toute une génération de poètes en Ulster avec en particulier Seamus Heaney, Prix Nobel en 1995, même si leur thématique ne se limitait pas à dénoncer pacifiquement les brutalités opposant protestants et catholiques dans un contexte où la religion était surtout le reflet d’injustices politiques et sociales entre deux communautés condamnées à continuer à vivre côte à côte et qui semblent avoir enfin pris leur parti de cette co-existence. Des poètes ont essayé de comprendre l’origine profonde de cette violence, comme pour l’exorciser – ainsi Seamus Heaney et d’autres par le mythe de la Tourbière (1). Dans les années 90 en France on s’est beaucoup intéressés à ces poètes comme en témoignent nombre d’anthologies parues alors en traduction (2).

Mais, alors comme aujourd’hui et comme jadis, les grands thèmes de la poésie lyrique continuaient d’être cultivés – souvenir d’un passé à la fois grandiose et douloureux et aussi amour des paysages. Les poètes semblent d’autant plus attachés à leur coin d’Irlande qu’ils voyagent et séjournent de par le monde – au plus près à Londres (Derek Mahon), en Afrique et en Asie au service d’ONG comme Harry Clifton, plus souvent pour des périodes renouvelées à l’invitation des grandes universités américaines (John Montague en France et aux Etats-Unis ; Heaney à Harvard et aussi à Oxford) ou comme élément permanent du « staff » (Thomas Kinsella à Philadelphie ou Tom Paulin à
Princeton).

Un autre grand thème de préoccupation est l’avenir du pays. L’Irlande a su tirer parti de la manne européenne pour moderniser ses infrastructures et son secteur tertiaire, en particulier dans le domaine de l’informatique (3). Mais le pays, sa culture, ne sont-ils pas en train de vendre leur âme au diable de la mondialisation ? Faut-il se réjouir d’une économie florissante qui sacrifie des paysages ancestraux en faveur d’autoroutes ? Telle est la question que posent, entre autres, John Montague et Desmond Egan.

Mais, autre question récurrente, ce passé autochtone celte glorieux dont ils avaient été dépossédés par l’envahisseur anglo-saxon voisin à partir du 11e siècle jusqu’au début du 21e, ce passé avec ses légendes et sa mythologie célébrées entre autres par Yeats en la figure mythique du bouillant héros Cuchulainn et de la reine guerrière Medbh, n’est-il pas un leurre et un boulet ? La célébration de l’héroïsme guerrier est aussi culte de la violence inhumaine comme le montre magnifiquement le film de Ken Loach Le Vent se lève (The Wind that Shakes the Barley).

Les femmes (4) ont, de tout temps et dans l’une et l’autre langue, joué un rôle majeur dans la poésie de l’île ; elles cultivent des thèmes propres à leur vie familiale ou à l’imaginaire mais elles savent aussi s’impliquer directement ou par leurs poèmes et leurs romans dans la vie de leur pays. Car, toujours divisée mais sur le chemin de l’apaisement, l’Irlande est une et elle est femme, douceur et résistance à la fois, jeune et belle ou vieille et pauvre, Cathleen ni Houlihan face à John Bull.

Représenter un demi siècle de poésie irlandaise par quelques poèmes est une gageure, mais complétée par une bibliographie incitative à poursuivre cette ébauche d’exploration. En se tournant vers les plus connus des poètes toujours vivants (à l’exception de James Simmons et de Carmela Moya), on a tenté de montrer ici que si le socle celte et les mythes sont toujours présents dans la culture contemporaine (ici avec Kinsella, qui a passé une grande partie de sa vie aux Etats-Unis, enseignant à Philadelphie), ils font l’objet de contestation (Simmons). On trouvera peu de place consacrée à des poèmes suscités par l’actualité à peine close des affrontements douloureux en Irlande du Nord (qui n’avaient pas laissé indifférents ceux de la République tels Kinsella et Egan) car ils sont largement représentés dans les éditions bilingues parues dans notre pays. A regret aussi on a accordé peu de place aux poètes femmes, de tout premier rang, telle Medbh McGuckian. Nombre de poètes manifestent aujourd’hui, avec parfois l’arme de l’ironie (tel Paul Durcan) une inquiétude sur l’avenir culturel d’une Irlande qui semble sacrifier sans état d’âme son identité spirituelle au bénéfice d’une intégration dans l’économie planétaire. Il semble néanmoins que tous ces poètes, tous des « oies sauvages » qui ont voyagé, vécu et travaillé en dehors de leur pays avant d’y revenir pour de bon, sont liés par une indéfectible affection à ses paysages et nous avons accordé une large place à cette thématique qui est après tout première dans la poésie éternelle pas seulement mais essentiellement celte.
Nous regrettons que des raisons de copyright revendiquées par son éditeur français nous interdise de publier notre traduction prévue d’un poème de Seamus Heaney.
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1 Je me permets de renvoyer à mon essai : « De la géologie à la poésie : «Irlande, pays des tourbières », dans Goéland poésie n°1, printemps 2003.

2 Bibliographie très sommaire :

http://www.librairie-compagnie.fr/irlande/index.htm (propose entre autres des bio-bibliographies de nombreux poètes.

– Denis Rigal (ed.) : Poésies d’Irlande, anthologie bilingue, ed. Sud, 1987.

-Poètes d’Irlande du Nord, ed. bilingue présentés par J.Genet et C.Meir, P.U. Caen, 1991 et1995.

– Jacqueline Genet et Claude Fierobe : La Littérature irlandaise 2ème éd.l’Harmattan, 2004.

– Anthologie bilingue de la Poésie irlandaise du XXeme Siècle sous la direction de J.Y.Masson (qui propose entre autres une très bonne documentation biographique et bibliographique sur chacun des poètes présentés) éditions Verdier 1996 ;

– Le Journal des Poètes (Belgique) 2007/2 a présenté un dossier bien documenté sur « La poésie irlandaise d’aujourd’hui » par C. Pagnoulle.
3. Séjournant en août 2006 dans le Connemara au nord de Galway, j’ai fait un voyage organisé d’une journée dans le Burren au sud de cette ville en compagnie de nombreux étudiants chinois venus étudier à Dublin… la « finance ».

4. Les éditions du Castor Astral ont publié récemment en édition bilingue anglais-français deux volumes de poèmes de Patricia Nolan.

5. Les éditions Alidades ont lancé une collection Irlande 21 et publié : Patrick Deeley Territoire Territory (2011) ; et auparavant Desmond Egan.
Thomas Kinsella

La route du Tain

Gene, assis sur un rocher, laissait pendre notre carte.
Les autres s’étaient égarés plus loin
derrière la première crête. Quant à nous, irrités,
nous avions entrepris de descendre vers la rivière
pour regagner la voiture, par le chemin que nous aurions dû prendre à l’aller.

Nous aurions dû nous fier à notre livre –
après qu’ils tentèrent de traverser, et cette rivière aussi
« se dressa contre eux » et emporta
cent de leurs conducteurs de chariots vers la mer
Ils durent remonter la rivière Colptha
jusqu’à sa source
là-bas :
où le bras principal remonte en se rétrécissant sombrement
jusqu’à une entaille dans la colline en face ;
puis vers Bélat Ailiuin
par ce sentier
qui serpente à travers la vallée
jusqu’à Ravensdale.

Nous éparpillant dans l’irritation…qui nous étions mis en route
si joyeux de fêter notre livre ;
dans la joie nous l’avions fait et refait
sans plaindre nos heures, satisfaits d’ « enrichir le présent
en honorant le passé », chacun dans son rôle propre …
Chacun allant à sa guise, désassortis,
comme n’importe quelle bête des champs,
un museau brayant inconsolé,
un autre se terrant dans ses plaisirs…

Quand juste au-dessus de nous un renard roux
bondit à toute allure de la fougère
et haletant franchit la colline vers la crête prochaine.
Là où il disparut – pâle éclair primitif
jailli de la terre – une crique brilla dans le lointain à l’entrée de la vallée
au-delà d’Omeath : les eaux grises ondulaient sous la lumière.

D’un battement de cœur, étrangement assurés,
nos regards se rencontrèrent : nous aurions dû le savoir, alors :
Le processus, tout l’ennuyeux
rituel d’habilitation ! Du flux vers la plénitude
– saturés – l’assombrissement des nuages– l’insatisfaction
se répandant lentement comme une douleur : quelque chose,
réduit, soudain dans un frisson fait sens
le long de nouvelles frontières
– à travers une forêt,
près d’un rivage sombre comme sel,
près d’une pierre dressée sur une plaine sombre,
près d’un gué où coule le sang,
et le long de ce défilé sinistre, où quelqu’un en avant
appelle et s’agite sur la crête, sur un ciel
de nuage qui se désagrège – cloué
par cette même silhouette (arrêtée, pointant)
sur le rempart de Cruachan
où tout a commencé …
le soleil matinal se déversant sur nous tous
alors que nous nous éparpillions sur les tertres
interrogeant de vieux livres inutiles,
rassemblés en spéculations joyeuses
autour d’un bloc allongé, Miosgan Meddha,
la merde de la Reine Med…? – agitant bruyamment nos cartes,
plaisantant de concert dans la maladie grandissante
ou l’âge ou l’embonpoint ; devant nous
la route du Tain, par-dessus la poussière des hommes,
vers ces collines qui se fais aient plus sombres
à l’ approche de nos voitures.

NdT : en 1969 les éditions Dolmen Press ont publié dans la très belle traduction de Thomas Kinsella Tain Bo Cuailgne, le grand poème épique du Cycle de l’Ulster remontant au VIIIème siècle, où figurent, entre autres personnages mythiques la reine guerrière Mehb (anglicisée entre autres par Shakespeare en Maeve) et du héros Chuchulainn. Kinsella, considéré comme l’un des plus grands poètes irlandais vivants, souvent obscur, se plait à évoquer des moments de révélation. Il narre ici une promenade après la parution de cette traduction, avec des amis soucieux comme lui de découvrir dans le paysage contemporain l’itinéraire suivi par les héros antiques, et ce, entre autres grâce à sa toponymie celte et aux indications sur les accidents du terrain données dans le poème. Quête stérile jusqu’à ce que, surgissant d’un fourré…

Nuala Ni Dhomhnaill

Enlèvement

La femme fée est entrée
Dans mon poème
Sans fermer la porte
Ni demander la permission.
Connaissant ma situation
Je ne lui ai pas dit de partir.
J’ai joué à la femme-de-peu-d’accueil
Et dit :
« Etes-vous pressée, voici votre chapeau.
Approchez vous du feu.
Mangez, buvez ce que vous trouverez –
Mais si j’étais dans votre maison
Comme vous êtes dans ma maison
Je rentrerais chez moi tout de suite mais bon, restez. »
Elle est restée. S’est activée
Dans toute la maison. A fait les lits,
Lavé la vaisselle. Mis le linge sale
Dans la machine.
Quand mon mari est rentré pour le thé
Il ne savait pas que ce qu’il avait n’était pas moi.
Car je suis dans le champ des fées
Dans l’obscurité éternelle
Et gelée par le froid là-bas
Vêtue seulement de brume blanche.
Et s’il veut me revoir il y a une solution. –
Prendre un soc de charrue
L’enduire de beurre
Et le chauffer à blanc.
Puis qu’il aille vers le lit
Où est étendue la succube
Et lui applique le fer rouge.
Pressez-le sur son visage
Brûlez, marquez-là
Elle s’effacera sous vos yeux
Et je réapparaîtrai.
Elle s’effacera sous vos yeux
Et je réapparaîtrai.
Elle s’effacera sous vos yeux
Et je réapparaîtrai.

Eamon Grennan

Assis au soleil, à Renvile

Assis dehors quand revient le soleil, je tends ma gorge à sa lame nue : des vagues de sons
viennent s’écraser sur mes oreilles assoupies, laissant leurs épaves de chant d’oiseaux
et de tracteurs qui tournent au ralenti, la longue ligne nette du bourdonnement des abeilles
et le riff soudain, haut perché, et bleu râpeux
d’une mouche bleue – ou le rythme syncopé de deux
marteaux de maçon, ou la brise aquatique-dans-les-feuilles , ou ce
roitelet qui tape, clair, son Morse frénétique.

Bénédiction d’une trêve dans le mauvais temps qui durait, durait,
soudain cette belle journée s’installe autour der moi
comme une linotte apprivoisée posée sur mon épaule chauffée,
y chantant sans peur dans le monde
alors que le temps s’enroule en arrière et me met dans son secret,
que pour le moment
il a replié sa tente et pris son envol
et s’est dissout dans l’air, nous laissant tout le temps
pour saisir le hhackk ! discret du faisan qui
approche en raclant sa gorge, tout le temps de lire
les écrits spiralés des lichens blancs sur le roc
ou le revêtement moussu vert rugueux
des grosse pierres qui incurvent leur dos
au-dessus de l’herbe première qui ondoie – comme des dauphins.

Ainsi assis, je sais que l’ombre du cottage tourné vers l’est
va bientôt m’atteindre avec sa fraîcheur
et me pousser dans le domaine des digitales, des coucous, des scabieuses, des vesces,
et dans le royaume au toit bleu des alouettes
qui électrisent l’air et se dressent sur le vent – artistes
de leur repos musical et furieux. Dehors,
traversant l’antique dolmen
et entre les grandes pierres majestueuses dressées
volent des traquets pâtres et des sansonnets, des traquets motteux et des merles,
des linottes au poitrail rose, des bouvreuils, des roitelets, qui traversent
la cour funéraire d’hommes grands en leur temps, oiseaux
qui ne savent rien de l’espace que nous partageons
rien que ce que leur bec et leur ossature aérienne leur disent,
et leurs yeux brillants, vif argent.
NdT : Renville est un lieu-dit du Connemara où se plait à revenir régulièrement le poète, qui a fait toute sa carrière universitaire au campus de Vassar aux Etats-Unis.
Derek Mahon

Aran depuis Cambridge, Masschussetts
Pour Eamon Grennan

Rêve de blanc calcaire dans la lumière océane
Où les mouettes ont placé leurs empreintes parfaites.
Son reflet dans ce ciel suprême
Par delà la vision exalte la vue
Et la simple expérience des sens.
A des miles atlantiques de là ce soir
Conçu au-delà d’une telle innocence,
J’en chéris toujours le souvenir et j’
Y mesure tout depuis lors.

Le Merle

Un matin du mois de juin
Je sortis par cette porte
Et me trouvai dans un jardin
Sanctuaire de lumière et d’air pur
Transplanté des Hespérides.
Nul bruit de machine nulle part.
Quand d’un buisson, caché,
Un merle soudain fit entendre
Son chant timide et vaillant
Brisant le silence des mers.
John Montague

Hermit

The night structures swarm-
ing around this attic room;
a silver trellis of stars,
tide wash, then silence.

Stir and creak of the fire,
an ikon bright on the wall,
and, of course, books, papers,
hosts of silent dialogue.

To work intently while
the constellations shift
across the frost-sharp sky,
moisture condenses on the glass.

Autumn yielding to winter,
Pegasus to the Hunter,
one year into another,
endless death, ceaseless birth

While ships toil up the channel,
patient as the night prowl
of the owl, or of probing heron;
the snail progress of a poem;

Intellect and universe
held briefly in tune,
under the blanched helm
of cliff lighthouse

Upright and defiant
Against the night,
A restless arm of light
Shearing the dark.

Ermite

Les structures de la nuit se pres-
sent autour de la mansarde ;
dentelle argentée d’étoiles,
clapotis de la marée.

Le feu danse et crépite
icône vive sur le mur,
et, bien sûr, livres, papiers
hôtes d’un dialogue silencieux.

Travailler intensément tandis que
se déplacent les constellations
à travers le ciel roide de gel,
la buée se condense sur la vitre.

L’automne cède à l’hiver,
Pégase au Sagittaire,
une année à l’autre
mort sans fin, naissance incessante

Tandis que des navires peinent à remonter le chenal,
patient comme la chasse nocturne
du hibou ou du héron qui fouille
chemine, escargot, le poème ;

Intellect et univers
accordés un bref instant,
sous le gouvernail blême
du phare sur la falaise

très droit, comme en défi
sur le ciel nocturne,
bras mouvant de lumière
qui tond l’obscurité.
(tr. GERB : (Michèle Duclos, Françoise Loppenthien, Sylvaine Marandon,).

Anatoly Kudryavitsky
Clare Island
(For Gerard Reidy)

Everything here to suit tourists:
a castle
legends of pirates
a couple of hotels
etc. etc.
and – not to forget –
the snow on the grass in this July
or rather flocks of white wool in the rain

inspecting the hills with a road engineer
you can take notice of the roads
sinking towards the sea
and slipping from under your feet

because every mainland has its island
and every island has its island
and there’s a naked man amidst elks and buffaloes
in the ancient fresco on the church wall

and tourists
– Europe in ten days –
inquire about what age
is that picture typical for
L’Ile de Clare

Ici tout ce qu’il faut pour plaire aux touristes :
un château fort
des légendes de pirates
deux ou trois hôtels
etc. etc.
et- ne pas oublier –
la neige sur l’herbe en ce mois de juillet
ou plutôt des flocons de laine blanche sous la pluie

Inspectant les collines avec un ingénieur des ponts
tu prends note des routes
qui s’enfoncent vers la mer
et glissent sous vos pieds

parce que chaque pays a son île et chaque île a son île
et il y a un homme nu parmi les élans et les buffles
sur la fresque antique sur le mur de l’église

et les touristes
– l’Europe en dix jours-
demandent de quel siècle
ce tableau est typique

Paul Muldoon

Irlande

La Volkswagen laissée dans le renfoncement
Mais dont le moteur continue de tourner.
Sont-ce des amoureux
Et non des hommes qui se hâtent de fuir
A travers deux champs et une rivière.
James Simmons

Traduit de l’Irlandais

Il était terrible notre héros à donner des coups dans la bataille :
Mains sans doigts, têtes et orteils tranchés
Eparpillés. Ce jour-là volèrent, tombèrent
Des victimes stupéfaites sourcils, os et entrailles,
Comme étoiles dans le ciel, comme flocons de neige, comme noix en mai,
Comme pâquerettes en prairie, comme mégots d’un cendrier.

On frôlait, on piétinait des choses familières
Sur le chemin de tous les jours, toutes brillants de rouge
Du carnage causé par le héros, bien qu’il fût parti.
Par procuration sa bombe explosa, sa valeur éclata.
Carmela Moya

Gaélique (écrit directement en français)

Il fait un pied de nez au Temps des Désarrois.

Petit déjà,
il investit des cercles magiques :
rondes d’herbes folles sous un ciel
que les freux déchirent.

Et dans la tourbière où
les boyaux se gorgent, rougeoient
d’anneaux de rois, de disques solaires
il déchiffra
les rythmes intacts du passé,
les hiéroglyphes païens – présents –
En saisit
l’énergie première,
la mémoire de tout un peuple
déboussolé.

Il fait un pied de nez au Temps
Linéaire et mesurable.

« Demain Nous Mêmes » il vocifère.
Mais une rafale de mitrailleuse
Juxtapose un contrepoint
Aux lendemains qui chantent.

Desmond Eagan

Conservation

Allen Hill in the distance
all eaten into
its shape its presence destroyed
an obvious symbol but
around here even the grass
is becoming endangered

estates factories road
bungalows dormers two storeys
all nature has less of a say
ther’s hardly a lark

in the fields where they nested
stand three huge houses with entrance
one has a security phone
which the birds never use

and ther’s another notice for Planning
where they sang and sang over our walk

everyone building bigger and

never a cukoo do we hear
never a corncrake in the meadows
which gave a name to these parts

gone for keeps
got rid of quietly accidentally
like the Hill
before we even noticed we noticed
with no hard feelings of course

and all the rest

oh changed too
there but hardly there
a creak in the long swaying grasses
of forgotten summers.
Sauvegarde

Allen Hill dans le lointain
comme une peau de chagrin
présence détruite
symbole évident mais
ici alentour même l’herbe
est menacée .

lotissements usines route
bungalows lucarnes à deux étages
toute la nature se voit niée
à peine une alouette

dans les champs où elles nichaient
se dressent trois énormes maisons avec admission
l’une avec interphone
que les oiseaux n’utilisent jamais

et voici un autre écriteau Terrain à bâtir
là où ils chantaient, chantaient au-dessus des promeneurs

on construit de plus en plus vaste et
jamais on n’entend de coucou,
jamais un râle des genêts dans les champs
qui donnaient un nom à ces lieux

partis pour de bon
liquidés en douce accidentellement
comme la Colline
avant que nous l’ayons remarqué remarqué
sans rancune bien sûr

et tout le reste

oh combien changé aussi
là mais à peine là
un râle dans les graminées ondoyantes
des étés oubliés

Harry Clifton

The Chrystalline Heaven

The new people, the quick money (Inferno, XVI)
I sit up, in the chrystalline heaven
High as Dante, looking down
On the dog-eat-dog of Florence, on Dublin town,
Through the marvellous dome of glass above Dail Eireann.
Coffee is over, a quarter past eleven
And the deputies file back in. Concentric hells
Of seats are filling up,conspiratorial,
Till the banging of the gavel, the Ceann Comhairle
Shouting for order, and then the division bells

As suddenly, the House empties, through backstage doors
Charlie Haughey crosses the floor,
Engages a women I know in conversation –
Still beautiful, still a gazelle. After how many year
of marriage to a Dublin auctioneer?
Above, the forces that govern the universe,
Light, reason and love, a Dantean vision,
Stream through the windows.. I am above up here
In the public gallery, as mid-morning disperses

Its scattered audience, snoozing as if not there,
Through the luminous room.
My minister rises. I fold my Irish Times
And watch O’Snodaigh, leprechaun and elf,
Nervously scrape te three remaining hairs
Across his bald patch – him, my immediate boss! –
The prompter through the stage door of “ Whereas…”
A minor civil servant, like myself,
A lifer, splitting hairs till the crack of doom

And darkly think to myself “Inadequate
For the business of state,
A Johnny Come Lately”. Afterwards, in the lobby
Hearing him talk, relaxing over a fag,
“Let Charlie soon start shiting golden eggs
or the country’s fucked –“ I’ll know myself a snob,
a shadow of Dante, the chip on my shoulder,
disinheritance, chrystalling to heaven
high and light as the Dome above Dail Eireann,
sitting in judgement on Dublin, and getting older.
Le Ciel cristallin

Les parvenus, l’argent facile (Dante L’Enfer XVI)

Debout, sous le ciel cristallin
A la hauteur de Dante, je plonge le regard
Sur la Florence des règlements de compte, Dublin,
A travers le merveilleux dôme de verre qui surmonte le Dail Eirann.
La pause café est finie, onze heures un quart
Les députés rentrent l’un après l’autre. Les enfers concentriques
Des sièges se remplissent, ça conspire,
Jusqu’au coup de marteau retentissant du gavel, le Ceann Comhairle
Réclame le silence, puis c’est la sonnerie du vote

Et soudain la Chambre se vide par les sorties à l’arrière
Charlie Haughey traverse la salle,
Entreprend une femme que je connais,
Encore belle, encore gazelle. Après combien d’années
de mariage avec un commissaire-priseur de Dublin ?
Au-dessus, les forces qui gouvernent l’univers,
Lumière, raison et amour, vision digne de Dante,
Coulent à flot par les baies. Je suis là-haut
Dans la galerie des visiteurs, alors que la coupure au milieu de la matinée disperse

Sa maigre assistance, somnolente comme absente
Par la salle lumineuse.
Mon ministre se lève. Je plie mon Irish Times
Et observe O’Snodaigh, elfe et farfadet,
Se gratter nerveusement les trois cheveux
Qui lui restent sur le caillou – lui, mon supérieur immédiat !
Souffleur à travers la porte de service des « oui mais »
Petit fonctionnaire comme moi,
Condamné à perpète et aux arguties jusqu’à la fin des temps.

Et je pense in petto, sombrement, « Inapte
Aux affaires de l’Etat
Arrivé de la vingt-cinquième heure. Plus tard dans le vestibule
L’écoutant parler, autour d’une cigarette,
« Faut que Charlie se hâte de chier des œufs d‘or
ou le pays est foutu » – Je veux bien être snob,
dans l’ombre de Dante, aigri,
en déshérence, attiré par le ciel cristallin
haut et léger comme le Dôme qui surmonte Dail Eireann,
convoqué à juger Dublin, et vieillissant.
NdT : le Dail Eirann à Dublin est l’équivalent de la Chambre de Communes à Londres et les députés comme en Angleterre votent en sortant par la porte des « Ayes » (Oui) ou des « Noes » (Non). Le Ceann Comhairle est le Président de la Chambre.
Parmi d’autres allusions culturelles la comparaison de la dame vieillissante à une gazelle évoque le poème de Yeats dédié à la future Comtesse Markiewicz née Constance Gore-Booth dont le poète fréquentait la résidence aristocratique de Lissadell (Cf. ses Collected Poems, Macmillan, 1969, p. 263-264).
Charlie Haughey était le précédent Premier Ministre auquel avait succédé Bertie Ahern.

(ce poème a été publié dans le Times Litereray Supplement du 4 Mai 2007)

Essai et traductions de Michèle Duclos et du groupe qu’elle coordonne

Publié dans FRICHES Cahiers de Poésie Verte n° 102 automne 2009

Alan Sillitoe

Profil d’un insoumis
En 1958 le premier roman d’Alan Sillitoe, Samedi soir, dimanche matin, qui s’appuyait sur la vie de travail en usine de l’auteur adolescent, connut un succès éclatant, suivi un an plus tard par celui d’une longue nouvelle, La solitude du coureur de fond; un double triomphe dû en grande partie à la nouveauté du sujet et à la sincérité de l’auteur ; un triomphe conforté peu après par les films (tournés respectivement par Karl Reisz en 1960 et Tony Richardson en 1961, avec pour La Solitude du coureur de fond Tom Courtney dans le rôle de Smith, le jeune délinquant rétif à toute réinsertion sociale). Depuis, Sillitoe a publié régulièrement des romans et des nouvelles qui mettent en scène divers milieux sociaux et professionnels qu’il a été amené à fréquenter, il connaît un succès aujourd’hui plus grand que jamais après la publication de Birthday en 2001 et de A Man of his Time l’année suivante, deux romans dont on peut affirmer que pour l’art du récit et l’ampleur de la vision historique ils font de lui l’émule d’un Balzac et l’égal d’un Dickens (avec cette différence que la majorité de ses récits et de ses personnages, sont inspirés directement par sa généalogie familiale).
En se détachant du contexte prolétarien qui était celui de son enfance, le romancier risquait de décevoir ses premiers admirateurs. Ni défenseur ni ennemi de la classe ouvrière – « Je ne m’étais jamais pensé comme appartenant à la classe ouvrière ou à toute autre classe » et « Quand je me suis engagé dans la Royal Air Force c’était pour devenir technicien et fréquenter tous les milieux», LwA, p. 264) – Sillitoe refusait aussi d’être rangé avec les « Jeunes Gens en Colère » issus de la bourgeoisie et en révolte contre la culture et l’éthique victoriennes encore présentes dans la littérature des années cinquante : « Je ne me suis jamais senti partie prenante du mouvement des ‘Jeunes gens en colère’, à supposer qu’il ait existé » (LwA, p. 267). Pourtant, avec une expérience sociale et géographique différente, Sillitoe partage leur dénonciation de la médiocrité, de l’enlisement culturel qui à leurs yeux caractérisaient l’immédiat après-guerre et les années cinquante, comme en témoignent le poème « Images de Pillage » paru en 1960 avec le long poème, « audenesque » par la thématique, le ton et la prosodie, intitulé The Rats and other poems; comme en témoigne aussi une séquence de poèmes, Tides and Stone Walls, parue en 1986, qui dénonce la décrépitude d’une certaine Angleterre petite bourgeoise conservatrice.
Dans un essai autobiographique présenté sous le titre Raw Material (traduit en français comme Nottinghamshire), Alan Sillitoe s’élève contre les injustices sociales que ni la première ni la seconde guerres mondiales, ces boucheries absurdes et criminelles, n’ont su éradiquer (« Stèles en Picardie »). Dans son autobiographie, Life without Armour, il s’en prend à « ceux qui dirigent le pays – à l’époque je les appelais les rats » et à « l’esprit de conformisme médiocre et satisfait de l’Angleterre des années 50 » (« the mindless conformity and complacency of England in the 1950s » (LwA, p.236 et p.233). Il s’en est expliqué dans l’un de ses premiers romans, La Mort de William Posters :
Dans l’Ancien Testament on trouve l’histoire (…) de deux armées face à face (…). Pendant la nuit Dieu envoya les rats dans les tentes de l’armée la plus puissante ; ils furent sa perte en rongeant les courroies des boucliers. Les rats sont les législateurs non reconnus du monde (…) Ils sont la cause de la Peste Noire qui a balayé la moitié de l’Europe au Moyen Age. Les Tartares, assiégeant une ville de Crimée, catapultèrent un cadavre bubonique par-dessus les murailles, si bien que la peste jointe à la famine vint à bout de sa résistance (…)
Les rats devinrent totalement invisibles mais ils continuaient à se reproduire et la gent des rongeurs à proliférer dans les divers sous-sols de l’oubli…

Sillitoe est aux antipodes du « héros » de Samedi soir, dimanche matin, Arthur Seaton, dont la seule tentative d’émancipation passe par des beuveries et par l’adultère avant qu’il se laisser piéger par un mariage des plus conformistes. Proche du jeune Smith de la Maison de redressement (il ne devait pas manquer de jeunes délinquants dans l’entourage du futur romancier pour inspirer son récit !) Sillitoe est fondamentalement un insoumis, un rebelle à toute forme d’emprise étatique ou autre sur l’individu, cette emprise vînt-elle d’un régime auto-proclamé socialiste (« Irkutsk »). Il se méfie même des utopies généreuses comme le mouvement anti-nucléaire actualisé par la Marche d’Aldermaston à laquelle il accepta néanmoins de participer. « Etre pacifiste m’était incompréhensible même si j’ai toujours considéré la conscription comme incompatible avec une société libre ». (LwA, p.267). Ce qui ne l’empêcha pas (sous le signe des poissons il se reconnaît être double) de s’engager vers la fin de la guerre dans la RAF pour échapper à l’usine, ni d’être fasciné par l’histoire et les cartes militaires dès son plus jeune âge (AFA, p.33).
Une seule exception à sa méfiance généralisée du politique : Israël. Conforté par la lecture quotidienne, à l’école et à la maison, de la Bible qui ouvrait des horizons géographiques flamboyants à son imagination, Sillitoe adolescent est le témoin lointain, par presse populaire interposée, du martyre infligé par les Nazis à tout un peuple déjà maltraité par l’histoire. Il s’en exprime avec une émotion inhabituelle dans son autobiographie (LwA 17-18). Plus tard il comparera la situation du tout récent Israël cerné par les nations arabes à celle de la France occupée par l’Allemagne nazie en 1940. De ses voyages au Proche-Orient il ramènera une séquence de poèmes inspirés par ce pays et par la Bible, parus dans Storm and Other Poems en 1974 (poèmes présentés et traduits dans le numéro 3 – printemps 2007 – de la revue en ligne http//temporel.fr n° 3).
Issu d’un milieu prolétaire mais non dénué de cette culture que favorisait la lecture assidue de la Bible, Sillitoe échoua deux fois à l’examen d’entrée (« eleven plus ») de l’enseignement secondaire ; il dût à l’âge de quatorze ans travailler dans une petite entreprise de cycles sans pour autant renoncer à son appétit de lecture et à son attrait précoce pour l’écriture. Les difficultés affrontées et vaincues forgèrent son caractère et son indépendance d’esprit (« Apprentissage précoce »). Il terminait ainsi le discours qui clôturait la remise d’un Doctorat Honoris Causa par la De Montfort University aux Etats-Unis :
« N’avoir pas reçu d’éducation formelle a pour conséquence, dix années après avoir été reconnu comme écrivain, que je n’éprouve ni crainte ni respect envers n’importe quelle organisation sociale cherchant à se pérenniser sans se remettre en question. Le seul honneur signifiant pour moi est celui d’être publié.
Une tendance anarchique, proche du nihilisme, m’a toujours empêché de prendre trop au sérieux les appuis et les téguments, ce qui peut avoir quelque chose à voir avec les circonstances de mon enfance » (AFA, p 31)
« L’éducation vient de la lecture ; le reste est instruction et expérience ». (AFA, p.32)

(AFA31 : The consequence of having had no formal education, and then after ten years being recognized as a writer, was that I had neither awe nor respect for any social organisation which sought to remain unquestioned and unchanged. Honours meant nothing except those of books being published.
A streak of anarchy, bordering on nihilism, never allowed me to take the props and integuments of social life too seriously, something which may have had something to do with the circumstances of my early life….
AFA 32 ; Education comes from reading ; the rest is instruction and experience.)

Sa rébellion reste néanmoins dans les bornes du sociable :
« L’artiste est un individu original, buté si vous voulez, quelqu’un qui refuse toute tentative de classification comme une menace à sa capacité de critique et d’observation. Parallèlement il est influencé seulement par la moralité que la civilisation a instillé en lui presque à son insu et qui doit suffire à maintenir son œuvre dans les limites des valeurs humaines. » (AFA, p.32)

(The artist is an individual, idiosyncratic, bloodyminded if you will, someone who sees every attempt to classify as a threat to his power as a critic and observer. At the same time he is influenced only by that morality which civilisation has instilled almost without him knowing, and which should suffice to keep his work within the bound of human values.)

La révolte de Sillitoe le dresse – pacifiquement – contre la société et son ordre social, ce qui le distingue nettement d’un autre grand rebelle plus flamboyant dont il fut l’ami : Ted Hughes, qui dans la veine chamanique du psychopompe, dénonçait l’action néfaste du monothéisme chrétien, particulièrement du protestantisme, et dans la foulée du « rationalisme sceptique » qui pour lui ont mutilé l’homme en le coupant du cosmos. Malgré son intérêt pour l’Ancien Testament et une préférence pour l’éthique judaïque par rapport au christianisme, Sillitoe s’avoue agnostique. (« Création »). « Pour ce qui est de la religion, je n’en ai aucune, mais si j’en avais une je serais beaucoup plus proche de la juive que de la chrétienne parce que les Juifs ont un code d’éthique mieux adapté » (« the Jews have a more compatible code of ethics ». Lettre à l’auteur du 16/11/04).
Pourtant, si une présence certaine de la mort apparaît dans sa relation aux paysages (« Poème écrit à Majorque », « Stèles en Picardie », « Printemps en Languedoc »), il ne manifeste directement ni inquiétude ni angoisse ni interrogation métaphysique. L’opposition entre ce qui oppose les deux champs de rébellions, métaphysique et sociale, apparaît clairement si on compare l’image du processus créatif développée dans le célèbre poème « The Fox » où Ted Hughes assume l’approche du poète chaman inspiré presque halluciné, avec celle de Sillitoe – poète et romancier – qui inscrit son écriture dans un perspective humaine et sociale : (« Le Poète », « Shylock ») :
« Un romancier doit être solitaire, travailler comme un mineur profondément dans le sous-sol et loin de toutes les influences populistes, ou de préoccupations intellectuelles ; la seule lumière lui vient de son casque qui éclaire le filon unique qu’il a découvert, auquel il doit travailler sans être dérangé » (LwA, p.239).

Ecrire est pour lui une nécessité vitale (« Travail »).
Dans la Préface à ses Collected Poems Sillitoe définit clairement la différence dans l’attitude créatrice qui est la sienne en tant que romancier d’une part, et en tant que poète de l’autre:
« A la différence du romancier, qui peut se dissimuler derrière ses fictions pendant toute sa vie d’écrivain, le poète qui présente un recueil de tous ses poèmes déploie l’histoire affective de son coeur et de son âme. Une telle présentation, même sous l’apparence d’un déguisement, ne peut être falsifiée, à supposer que ses poèmes lui soient fidèles, et quels poèmes ne le sont, s’ils sont des poèmes? Telle est la conviction qui m’animait en assemblant cette collection: l’affirmation que la vie intérieure est plus discernable, fût-ce à la suite d’une recherche diligente, que n’importe quel auto-portrait dans un roman ou une nouvelle (…)
Les deux entités [le romancier et le poète] sont séparées au point qu’on croirait deux personnes différentes. La raison m’en échappera toujours, à moins qu’il existe certaines choses qui ne peuvent être dites par la fiction. Elles ne peuvent y entrer parce qu’elles proviennent d’une élévation de la psyché que le roman ignore (…).
Quand je suis devenu écrivain ce fut comme poète, mais la fiction ne fut pas longue à intervenir, peut-être pour remplir ces espace qui existent nécessairement entre un poème et le suivant, mon tempérament ayant décidé que ma vie durant il ne me serait pas permis de rester inoccupé un seul moment »

Les poèmes de Sillitoe ont tous comme point de départ un moment de sa vie physique ou mentale. S’il pourrait sembler au départ que son attitude rebelle le range dans le vaste courant du romantisme, son isolement – tout relatif et délibéré – n’a rien de byronien. Son art dépouillé, sa langue très volontiers familière dans le choix des vocables et de la syntaxe et surtout sa thématique le rapprochent de la poétique classique. Ses poèmes sont des vignettes mentales qui illustrent concrètement pensée, idée, situation parfois très prosaïque (« La Chaîne »). Le style se caractérise par une prosodie libre qui écarte les enjolivements et les figures de style pour conserver la solidité d’une prose bien rythmée. Selon le sujet le ton va de l’enjoué (« Le Lapin ») au grave, du badin ironique (« Petite annonce ») à l’indignation. Alors que la prose narrative de ses romans et autofictions est d’une richesse formelle et lexicale fascinante, marquée par une longue et passionnée pratique de la Bible, le poète, comme le recommandait et l’illustrait Valéry, sait que sa langue doit être plus austère, plus économique, que celle du prosateur.
Sillitoe est peu disert, il se montre discret sur sa vie affective (« Ruth nage pour la première fois dans la Méditerranée ») ; ses paysages, eux-mêmes peu nombreux, plus que de pittoresques sont source de méditation sur le sens de la vie. L’art le retient quand il a une portée politique libertaire (« Delacroix, ‘La Liberté guidant le peuple’ »). Certains poèmes illustrent des goûts explicités dans ses textes en prose – tel son intérêt pour la radio sans fil, conservé après son passage dans la RAF (« L’Arche de Noé »), sa passion pour les cartes de géographies (« Somme ») et plus encore pour les voyages et les cieux exotiques, particulièrement la Sibérie et Israël.

Tous les poèmes ici traduits sont tirés des Collected Poems (HarperCollins, 1993)
(LwA) : Life without Armour , an Autobiography, HarperCollins 1995 ; Flamingo 1986
(AFA) : A Flight of Arrows, Opinions, People, Places, Robson Books, 2003
Publié dans Poésie/première n° 39 novembre/février 2008
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Le succès fulgurant en 1958 de Saturday Night Sunday Morning (Samedi Soir dimanche matin), suivi quelques mois plus tard par celui de The Solitude of the Long Distance Runner (La Sollitude du coureur de fond), a inscrit aux yeux du public et de la critique l’art d’Alan Sillitoe dans une veine ouvriériste qu’il récusait pourtant des le départ ; même si, fils d’un père ouvrier endémiquement au chômage pendant les années trente, ayant lui-même travaillé deux ans dans une petite usine de cycles après avoir par deux fois échoué à l’examen d’entrée de l’enseignement secondaire, il utilisait dans son premier roman les éléments du décor familial et social qui était le sien au départ ; mais dès les livres suivants il s’élevait par personnages interposés contre l’attitude sociale résignée et conformiste d’Arthur Seaton. (1)
Ni défenseur ni ennemi de la classe ouvrière, Alan Sillitoe dans s’élève contre les injustices sociales que ni la première ni la seconde guerre mondiales, ces boucheries inutiles, n’ont su éradiquer. (2) Lorsqu’en 1956 il quitte les Baléares où il vivait avec Ruth Fainlight d’une modeste pension versée par la RAF – il s’était engagé peu avant le fin de la guerre pour fuir l’usine, et fut remercié de l’armée pour cause de tuberculose – rentrer en Angleterre lui fait l’effet d’un exil. Dans The Rats, en des vers audenesques par l’atmosphère et la prosodie, il fustige l’atmosphère sociale d‘une Grande-Bretagne pourtant travailliste. (3) On en trouve l’écho dans « Image de pillage ». Dans « Lucifer et la Révolution » Sillitoe campe de Lénine, (identifié indirectement par l’épithète « suisse »), l’homme aux « babines de Tartare », et de la Révolution, un tableau que l’on qualifierait difficilement de positif.
Rebelle contre les injustices mais sans la moindre trace de populisme tant dans sa prose que dans ses poèmes, Sillitoe laisse dialoguer en lui une vision pessimiste de l’histoire (4) avec un solide appétit de vie et une curiosité doublée de sympathie pour les cultures, les pays, les êtres et les choses. Un pays, une culture, à cheval sur l’Occident et un Orient souvent idéalisé dans la littérature britannique (que l’on pense à l’Inde d’un Shelley dans Prometheus Unbound, Prométhée Délivré) occupe une place capitale dans sa pensée et sa création poétique : un Orient ici très précis dans sa géographie et son histoire, à savoir la « Terre Sainte » de l’Ancien Testament et d’Israël. Certes, Sillitoe se proclame agnostique (« Creation ») (5) mais l’Histoire Sainte a bercé son enfance à l’école et dans sa famille – grâce entre autres à son oncle Frédérick (6) qui a en outre encouragé l’attirance de son neveu enfant pour l’écriture. Sa « Bible du Roi James », reçue en prix à l’école primaire et dont il a plus tard détaché l’Ancien Testament, continue de fasciner le poète au point qu’en 1995 il lui a emprunté le titre de son autobiographie Life without Armour (7). Cette affinité avec Israël ne se limite pas à l’Histoire ancienne. Sa vocation de technicien radio sans-filiste, qui s’est maintenue bien après qu’il a dû quitter la RAF, a permis à Sillitoe d’établir un contact avec la (alors) toute récente Nation juive en lutte pour sa survie (8). Avant même de se rendre dans le pays pour une première visite en 1973 il en découvrait la culture avec un sentiment de reconnaissance. (9)
En 1979 Sillitoe publiait un volume de poèmes tout entier centré sur le personnage de Lucifer, Snow on the North Side of Lucifer ; suivi de deux pages de notes renvoyant le lecteur non seulement à des passages précis de l’Ancien Testament, mais à des ouvrages plus ou moins techniques et des références, plus accidentelles, à des épisodes de l’histoire moderne de l’Occident. Car rapidement le personnage biblique sortait du cadre sacré antique. Lucifer apparaît comme le grand frère du poète, au côté d’un Dieu tout puissant mais terne et effacé dans la grande tradition miltonienne ; Lucifer, comme son créateur humain, s’y connaît en techniques et lexique d’usinage ; il est télégraphiste et sansfilite comme Sillitoe, passionné d’histoire contemporaine et des destinées humaines individuelles (10), et par les sciences de la nature et du cosmos. Maître ès rébellion, il est présenté comme l’inspirateur de l’inventivité et de l’industrie humaines, et permet en outre à notre poète politiquement très incorrect de faire un pied de nez à toutes les conventions y compris religieuses. La plupart de ces poèmes – ceux surtout qui prenaient du champ par rapport à la Tradition – furent repris en 1993 dans les Collected Poems. Ce sont ces poèmes que l’on trouvera ici :

Neige sur le flanc nord de Lucifer est une expression qui m’est venue sans que j’en connaisse le sens jusqu’à ce que, peu de temps après, j’ai commence d’écrire la suite de poèmes avec à l’esprit Milton et la Bible. Je ne pensais en particulier ni aux Arabes ni à Einstein, mais en ce qui touche au Sinaï, j’y avais effectué peu de temps avant un voyage exploratoire alors qu’il faisait partie d’Israël. J’ai écrit un poème après l’autre, et le thème a évolué.
Lucifer est devenu l’image de la rébellion, puisqu’il s’en est pris à Dieu et a perdu – il voulait savoir ce qui pouvait être fait avec l’humanité sur laquelle régnait Dieu, aussi lui ai-je attribué toutes les inventions et attitudes rebelles dans ses entreprises. Il a incité les hommes à se rebeller, sachant qu’ils y sont toujours prêts quand leur orgueil prend le dessus. Chaque acte sur lequel la société n’a pas de contrôle est un acte de rébellion, pour la plupart inoffensifs, et certains bénéfiques.
(Lettre à l’auteur du 16/11/04)

Peut-on considérer l’oeuvre poétique d’Alan Sillitoe comme l’expression d’un romantisme ? Oui, puisqu’il reconnaît qu’ « un poète (…) exprime l’histoire affective de son coeur et de son âme ». Rebelle dès l’enfance, esprit curieux, provocateur, « le poète chante ses poèmes sur un pont » (« Le Poète ») ouvert aux intempéries et plus encore aux attaques des deux rives d’où à tour de rôle il tire sa subsistance Une déclaration personnelle que complète sa revendication pour le poète d’un « exil à vie » « à l’écart mentalement du reste de la société. ». (11) Un romantisme moderne, où la pensée du poète passe par des situations et des images concrètes. Sillitoe dans la Préface de ses Collected Poems récuse toute influence précise. Pourtant il sera permis de penser que dans l’acquisition de sa vaste culture et sa boulimie de lectures il n’a pas été insensible à l’esthétique Imagiste de la précision et de la concision et peut-être aussi à celle du mouvement Objectiviste pour qui tout spectacle, tout objet, toute idée peut être en soi objet de poème. Le style se caractérise par une prosodie libre qui écarte les enjolivements métaphoriques et les figures de style pour conserver la solidité d’une prose bien rythmée. Ses poèmes sont des vignettes mentales qui illustrent concrètement pensée, idée, situation. Selon le sujet le ton va du léger au grave, du badin à l’indignation. Alors que la prose narrative de ses romans et autofictions est d’une richesse formelle et lexicale fascinante, le poète, comme le recommandait et l’illustrait Valéry, sait que sa langue doit être plus austère, plus économique, que celle du prosateur.

NOTES

1 « Je ne m’étais jamais pensé comme appartenant à la classe ouvrière ou à toute autre classe (..)
Quand je me suis engagé dans la Royal Air Force c’était pour devenir technicien et fréquenter tous les milieux (…)
Je ne me suis jamais senti partie prenante du mouvement des « Jeunes gens en colère », à supposer qu’il ait existé. » (LwA, p.264 et 267)

2 Plus que dans de rares poèmes consacré à ces moments tragiques de l’Histoire –ici « Somme » -, il s’en explique dans Raw Material traduit sous le titre Nottinghamshire, qui est ouvertement autobiographique bien présenté par l’éditeur français comme « roman ».

3 Il se montre plus direct dans La Mort de William Posters :

Dans l’Ancien Testament on trouve l’histoire (…) de deux armées face à face (…). Pendant la nuit la Dieu envoya les rats dans les tentes de l’armée la plus puissante ; ils furent sa perte en rongeant les courroies des boucliers. Les rats sont les législateurs non reconnus du monde (…) Ils sont la cause de la Peste Noire qui a balayé la moitié de l’Europe au Moyen Age. Les Tartares, assiégeant une ville de Crimée, catapultèrent un cadavre bubonique par-dessus les murailles, si bien que la peste jointe à la famine vint à bout de sa résistance (…)
Les rats devinrent totalement invisibles mais ils continuaient à se reproduire et la gent des rongeurs à proliférer dans les divers sous-sols de l’oubli…

Et encore plus direct dans son autobiographie : où il s’en prend à « ceux qui dirigent le pays – à l’époque je les appelais les rats » et à l’esprit de conformité médiocre et satisfaite de l’Angleterre des années 50 ; » (« the mindless conformity and complacency of England in the 1950s ». (LwA, p.236 et p.233).

4 Très loin de l’idéalisme qui marque certains auteurs britanniques des années trente tel que Spender : « Etre pacifiste m’était incompréhensible même si j’ai toujours considéré la conscription comme incompatible avec une société libre ». (LwA, p.267)

5. « Pour ce qui est de la religion, je n’en ai aucune, mais si j’en avais une je serais beaucoup plus proche de la juive que de la chrétienne parce que les Juifs ont un code d’éthique mieux adapté » (« the Jews have a more compatible code of ethics ») (Lettre à l’auteur du 16/11/04).

6 « Frédérick, le frère de mon père (…) Sa collection de textes, de concordances et de commentaires sur les deux religions remplissaient une bibliothèque (…) Il me dit aussi, à mots couverts, que quiconque voulaient savoir ce qu’était une âme de rebelle devait étudier l’Ancien Testament. » (LwA, p.154)
(Ce Frédérick est dans A Man of his Time, le dernier roman de Sillitoe à ce jour, l’un des protagonistes de la saga familiale des Burton – Burton est par ailleurs le patronyme de la famille maternelle du romancier).

7 Samuel, Livre 1 , ch.9.
Life without Armour, an Autobiography, (LwA) Flamingo Imprint of harperCollins Publishers, 1995 (“And they cut off his head, and stripped off his armour, and sent into the land of the Philistines round about, to publish it in the house of their idols, and among the people”, I Samuel 31:9)
Il lui arrive de consulter l’Ancien Testament de manière prédictive, ou d’y prendre des événements sacrés comme métaphores pour éclairer ceux de la vie quotidienne ; on notera même une tentation d’accorder une valeur symbolique au nombre 40 qui rappelle le séjour de Moïse sur le Mont Sinaï ou les quarante années d’errance des Hébreux dans le désert.

8 En 1957
«A huit heures trente un soir, un chant mélancolique me parvint sur les ondes, et en écoutant les nouvelles en anglais qui suivirent j’appris qu’il s’agissait du Ha-Tikwa – l’hymne national d’Israël, en provenance de Kol-Zim-Lagola à Jérusalem.
Reécoutant dès lors la même station j’appris ce qu’était la vie en Terre Sainte. Tous les jours il y avait des raids meurtriers sur ses frontières depuis les pays arabes, qui étaient déterminés à la détruire. Israël était dans la même situation que la Grande-Bretagne en 1940, à ceci près que pour Israël la menace était permanente. (LwA, p.218).
Je consacrai du temps à l’écoute de la radio après que Nasser eut nationalisé le Canal de Suez (…) Peu de temps après les Hongrois se rebellèrent contre les leaders communistes de leur pays. ”(LwA p.225 et .224).

9 “Un ami nous envoya A Treasury of Yiddish Stories (…) Etrangement je ressentis un lien entre les pauvres gens de ces récits Yiddish et ceux avec lesquels j’avais grandi, comme si je les avais connus avant. Le style d’écriture y était aussi pour quelque chose (…) Bien que les habitants de Nottingham ne fussent pas juifs, et ne pouvaient éprouver la même croyance passionnée dans leur religion et leur éthique (…) leur sens de l’humour, leur endurance, leur adaptabilité aux circonstances de la vie, montraient des similitudes. » (LwA p.219)

10 Sillitoe dit trouver parfois des suggestions pour les intrigues de ses romans dans cette écoute de sansfiliste qu’il pratique désormais par simple curiosité.

11 « Un romancier doit être solitaire, travailler comme un mineur profondément dans le sous-sol et loin de toutes les influences populistes, ou de préoccupations intellectuelles ; la seule lumière lui vient de son casque qui éclaire le filon unique qu’il a découvert, auquel il doit travailler sans être dérangé. » (LwA, p.239)

Texte publié dans temporel.fr n°3
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En 1958, après avoir été refusé par plusieurs éditeurs, Saturday Night Sunday Morning, premier roman d’un jeune inconnu, connaissait un succès éclatant, suivi un an plus tard par celui d’une longue nouvelle, The Solitude of the Long-distance Runner. Le succès des deux récits était renforcé rapidement par deux films réalisés par des réalisateurs prestigieux, Karel Reisz en 1960 et Tony Richardson en 1961, qui donnaient aussi leur chance à de jeunes acteurs alors peu ou pas connus, Albert Finney et Tom Courtenay.
Samedi soir, dimanche matin s’appuyait sur les quelques années de travail en usine de l’auteur adolescent qui, à la différence de son personnage Arthur Seaton condamné à une existence de travail pénible et routinier, avait réussi à échapper à son destin de futur prolétaire, tout d’abord en s’engageant dans la RAF puis, grâce à une pension d’invalidité, à concrétiser sa passion de l’écriture contractée dès l’enfance dans une famille très pauvre d’où tout livre était absent à l’exception de la Bible, qu’il avait reçu en prix à l’école et source de toute saine révolution à ses futurs yeux d’agnostique.
Inversement, dans un contexte social qui n’était pas directement celui de l’auteur, Smith, le jeune délinquant de La Solitude du Coureur de Fond rétif à toute réinsertion sociale dans son affirmation d’indépendance, incarnait un tempérament libertaire qui était celui de son auteur et allait s’incarner dans les personnages des nombreux romans et nouvelles qui ont jalonné la carrière de Sillitoe, particulièrement dans son tout dernier roman A Man of His Time, publié en 2004, inspiré par la vie d’un grand père forgeron doté d’une forte personnalité. Autodidacte, encouragé par un oncle relativement cultivé, l’adolescent mit à profit les loisirs du long séjour en sanatorium après avoir contracté la tuberculose à l’armée en Malaisie, puis plusieurs années passées aux Baléares où, en compagnie de sa femme la poète Ruth Fainlight il fit la connaissance du poète Robert Graves, pour acquérir une culture plus vaste et plus ouverte que n’auraient pu lui offrir une université.
Désormais reconnu et acclamé jusque dans des pays tels que l’URSS, il ne se fit pas faute d’en dénoncer la dictature, tout comme il condamnait l’horreur imbécile des guerres du 20ème siècle et morigénait la médiocrité complaisante des gouvernements successifs de l’après-guerre oublieux des espoirs de vie meilleure nés en Grande-Bretagne durant les hostilités.
Par son origine prolétarienne comme par son tempérament farouchement indépendant, Sillitoe se distingue des jeunes, surtout des bourgeois, « en colère » (nommés ainsi d’après la pièce de John Osborne, « Look back in Anger », qui servit à qualifier un mouvement où l’on fit entrer aussi les romanciers John Wain et John Braine, le poète et romancier Kingsley Amis et le philosophe existentialiste Colin Wilson, pour la plupart émoulus de l’université ou futurs universitaires) et pourrait être rapproché d’un dramaturge tel qu’Arnold Wesker dont la pièce, The Kitchen, La Cuisine, contemporaine de Saturday Night Sunday Morning, présente un prolétariat correctement rémunéré en ces années de plein emploi, mais sans perspectives d’évasion sociale ou mentale.
Conteur né inspiré par les récits et les illustrations exotiques de sa Bible de 1610, Sillitoe découvrit, surtout dans l’Ancien Testament (qui fit de lui un défenseur ardent du jeune état d’Israël), un style imagé flamboyant dont la richesse inspira sa propre prose. Jamais il ne se considéra lié à la classe ouvrière dont il était issu ni à un réalisme ouvriériste, et il n’hésita pas, quitte à décevoir ses premiers lecteurs, à explorer et exploiter les diverses couches de la société auxquelles son immense succès lui ouvrit l’accès sans qu’il se lassât récupérer par aucune. Son avant dernier roman, Birthday (2001, malheureusement inédit en français comme le dernier et nombre de précédents) propose un large tableau, sans complaisance et avec une perspicacité balzacienne, de la société britannique pré et post thatcherienne, où ont continué d’évoluer pendant un demi siècle après Samedi soir, dimanche matin divers membres de la famille Seaton, qui ont su tirer parti des avantages promotionnels offerts par les gouvernements démocratiques.
Acclamé comme romancier, Sillitoe avait commencé par être poète et avait rassemblé en 1993, pour les éditions HarperCollins, ce qu’il souhaitait conserver de sept volumes déjà publié dans ses Collected Poems, se tenant à l’écart de tous les mouvements et modes, d’une esthétique et d’une éthique sobres, plus classiques que romantiques. Comme il l’exprime la Préface, « A la différence du romancier, qui peut se dissimuler derrière ses fictions pendant toute sa vie d’écrivain, le poète qui présente un recueil de tous ses poèmes déploie l’histoire affective de son coeur et de son âme (…) La raison m’en échappera toujours, à moins qu’il existe certaines choses qui ne peuvent être dites par la fiction. Elles ne peuvent y entrer parce qu’elles proviennent d’une élévation de la psyché que le roman ignore.». Peut-être ce qu’arrivait à dissimuler l’élan et le brio de sa langue narrative était-il une certaine mélancolie ou inquiétude existentielle qui le poussait, à peine un ouvrage terminé, lorsqu’il n’était pas absorbé par l’écoute de messages sans-filistes ou dans l’un de ses nombreux voyages, à se lancer dans le suivant.

Printemps en Languedoc

Des rangées de vignes, bien entretenues, soignées
Comme des cimetières militaires dans le nord ;
Une pie en plein vol exécute une volte en fer à cheval, comme coupable
Ou peut-être pique sur une cartouche jaune dans les broussailles…
Une abeille s’accroche, précoce, à une fleur
Flamme, peut-être, de l’année dernière.
Gravillons chauds sous le ventre, un serpent
Prend son temps pour traverser le sentier ensoleillé.

Thym, sauge, olivier sont morts de l’hiver,
Qui s’étaient promis un immortel amour à travers orages et fièvres
(Définitif et officiel quand ils l’ont dit)
Ignorant que l’amour immortel est le plus rapide à mourir.

Des dossiers consacrés à divers aspects de Sillitoe poète ont paru dans la revue en ligne temporel.fr nos 3,5, 6 ainsi qu’un bel hommage à l’annonce de sa mort dans le n°9; dans Poésie 2002 n°91; dans Le Journal des Poètes, n°2, 2003; dans Poésie/Première n° 39 (ainsi qu’une nouvelle au n°35).

Présentation et traduction du poème par Michèle Duclos

Publié dans Le Journal des Poètes 2010/3

Alan Sillitoe i.m.
Out of my thousand voices

Out of my thousand voices
I speak with one
To the waves and flying saltfoam,
Flinging the dovetailed words
Of a single voice
At the knife-edged prow
Of the ship unbreakable
That carries her away.

I throw the one remaining voice
Of all my thousand out to sea
And watch it curving
Into the black-paunched water
Like a falling star,
A single word of love
That drops into the grave,
A thousand echoes falling from her ship.
Avec mes mille voix

Avec mes mille voix
Je parle d’une seule
Aux vagues et à l’écume qui vole,
Lançant vers elle une gerbe de mots
D’une seule voix
Sur la lame aiguisée de la proue
Du bateau infracassable
Qui l’emporte.

Je jette à la mer l’unique voix restante
De mon millier,
Et l’observe qui s’incurve
Dans l’eau à la panse noire
Comme une étoile filante,
Un unique mot d’amour
Qui s’enfonce dans la tombe,
Millier d’échos issus de son bateau.
Alan Sillitoe, Collected Poems, HarperCollins, Londres, 1993, p.8

De la géologie à la poésie : Irlande, pays des tourbières.

L’Irlande, baignée par l’Atlantique, se caractérise par la nature spongieuse de son sol. Cette singularité géologique n’a pas seulement décidé pour des siècles de son économie paysanne mais aussi (si l’on en croit entre autres Denis Rigal dans la présentation de son Anthologie Poésies d’Irlande, Sud, Domaine étranger, 1987), des aléas de son histoire en renforçant l’incapacité géographique des chefs locaux à s’unir pour résister à l’envahisseur saxon venu de la Grande Ile toute proche :

Avec l’Irlande, il faut commencer par la géographie : c’est une île inachevée, qui a certes fait un effort pour se doter de falaises et de promontoires, pour parsemer ses côtes d’îlots rébarbatifs, mais dont le centre est resté mou : ce qui n’est pas lacs ramifiés ou marécages est tourbières. Cela n’est pas sans conséquences politiques : manquant entre autres choses d’un centre géographique stable, le pays n’a jamais eu de capitale incontestée ni d’unité nationale réelle.

Aujourd’hui la tourbe, ce charbon du pauvre et des sols pauvres qui enfumait les chaumières irlandaises autant qu’elle les chauffait, est dépassée ; tant l’élevage que les technologies de pointe ont permis à l’Ile de s’insérer avantageusement dans le circuit économique de la Communauté européenne. Mais, dépassée économiquement, la tourbe laisse la place dans l’imaginaire national à une image de la tourbière développée par les poètes de toute une génération récente : elle devient une métaphore qui illustre ou explique les tensions historiques et économiques voire culturelles que connaît l’Ulster ; et par-delà le cas individuel et présent d’une région, d’un pays, cette image devenue concept plonge dans les profondeurs de la nature humaine. Comme l’écrit toujours Denis Rigal,

Surtout cette immense tourbière centrale – cinq à six mètres de profondeur disent les géographes, “sans fond”, dit Seamus Heaney, mieux informé, et qui la soupçonne de communiquer avec l’Atlantique – est devenue symbole multiple : emblème de l’inconscient et de l’imagination collective, figure de la mémoire sédimentaire d’un peuple, qui digère et conserve tout, victimes sacrificielles des anciens cultes ou arbres de forêts disparues, symbole ambigu d’une identité incertaine et d’un pouvoir d’assimilation culturelle qui a permis à l’Irlande d’absorber tous ses envahisseurs ou presque : tous sauf les colons puritains venus d’Ecosse. (o.c).

Néanmoins cette utilisation métaphorique de la tourbière ne coïncide pas dans le temps et l’espace avec les évènements qui ont affecté le Nord de l’Ile dans le dernier tiers du XXe siècle. Déjà Joyce, dans son effort pour ouvrir son pays sur un imaginaire cosmique, l’identifie avec l’Ile elle-même ; dans Finnegans Wake on va vers une forme de sacré, même burlesque, où Joyce joue sur la proximité sonore entre God, Dog, et Bog (“O Moy Bog” et “Moy Bog’s domesday”), jouant aussi sur le sens dérivé de “bog” alors synonyme du français “gogues”) (Cf. J.Michel Rabaté, « Bogland : Quelques tours de tourbe de James Joyce à Seamus Heaney », Critique, juin-juillet 1982, Tome XXXVIII, p.512-536). (1)
Présence physique ou allégorique, la tourbière, qui donne son nom à un quartier catholique pauvre de (London)Derry, le “Bogside”, intervient à titre de métaphore dans la vie des individus et des cultures : ainsi pour Longley, “My eyes are bogholes that reflect a foreign sky” ( “ Mes yeux sont des trous de tourbières qui reflètent un ciel étranger’ (“Self-portrait”)(2); le dernier poème “the Butchers” (Gorse Fires (Londres, Secker and Warburg, 1991) décrit le meurtre des prétendants par Ulysse et leur descente aux enfers “a bog-meadow full of bog-asphodels” (une forêt tourbeuse pleine d’asphodèles des marais).
Son image poursuit jusqu’à une poète d’origine à demi-irlandaise depuis longtemps éloignée de cette terre, qui écrit à Paris une partie de son oeuvre en langue française, Carmela Moya :

La Tourbière

La tourbière a englouti plus d’or
Que les propriétaires-vautours en saisirent.
Ses boyaux se gorgent, ses boyaux rougeoient
De pectoraux de métal en croissant de lune,
Leurs côtes et disques ornementés,
D’agrafes de capes, bagues et coupes à boire ;

Avalés tout entiers
Des bateaux longs comme des nuits d’hiver, des squelettes
Avec leurs vasques funéraires, troncs
D’arbres gris, déformés en gargouilles
De diables, chauve-souris, oiseaux.
Ceux qui connaissent la tourbe,

Sa pique, son élasticité,
Son giclement et son odeur, ont tailladé les murs
Telles forteresses et douves buvant
La noirceur du ciel, le coup de poignard du soleil. La vase

Humide et lourde sur la bêche, ils ricanent quand ils trompent
Le froid rôdeur, la rejetant au loin. La pelle
A tranché le ventre goulu de la mère.

(Carmela Moya, Collected Poems, publications of the British Institute in Paris tr. Elvire Murail)

Deux des plus grands poètes irlandais contemporains donnent leur vision du présent, du passé et de l’avenir de l’Irlande à travers l’image physique de la tourbière. Pour John Montague, la tourbière constellée de lacs, colorée par le chatoiement de la bruyère et des jeux de lumière, est sacrifiée à la modernisation économique aveugle accélérée du pays, et avec elle toute une civilisation et une culture rurale et aristocratique celtes qui fascinaient aussi Yeats :

La tourbière royale.

La route de nouveau se déroule…

Traversée du Bog of Allen
(océan de tourbe noire,
humide matrice de notre pays)
ondées mourant en bruine, puis
au-dessus des maigres broussailles
portant collier de gouttes, notre récompense :
un grand manteau là-haut se déchire
en loques de lumière, les chaudes
teintes de la bruyère, plus profondes,
tournent presque au violet, l’air
tout entier tremble, parcouru de lueurs
– l’averse cingle, mais voici le soleil,
voici des vaguelettes
autour d’une île, frangée de roseaux :
C’est Lough Gowna, Lough Sheelin,
Derravarragh ou bien Finnea.

Reviens Paddy Reilly, viens
voir comme ton monde a changé
pyramides de tourbe sous bâches
de luisant polyéthylène,
blanches centrales électriques,
longues bandes de tourbière nettoyées
comme par l’aspirateur!
Ici de jaunes engins
ont broyé les racines du chêne des tourbières
pareilles à des andouillers tranchés,
ces restes engloutis des Vastes Forêts
d’Irlande, où sonnèrent
les trompes rauques des Fianna,
où l’orignal à l’énorme ramure
fonçait dans les halliers
devant les hurlements de la meute.

Monde nomade
de chasseurs et de proies ;
lunules d’or martelé…
éclat d’une monnaie d’argent égarée…
figures enroulées autour
de l’embouchure d’une trompe de bronze :
civilisation marginale
qui s’évanouit lorsque se met à tinter
la cloche des moines
établis au-dessus du calme
et vaste Shannon,
ou bien abrités sur telle rive lacustre,
sous les arbres des îles,
de Derg à Devenish,
des bords du Lough Gowna à ceux du Lough Erne.

(John Montague in Poètes d’Irlande du Nord, o.c.)

Par le nombre des poèmes et la multiplicité des fonctions anthropologiques confiées à la tourbière, Seamus Heaney, dans les années 70 où il se sentait moralement impliqué dans le conflit vécu par l’Ulster, s’est vu qualifier de “Bard of the Bogs” (3). A l’été 1969, alors que le poète passe ses vacances en Espagne, il apprend par la presse les premièrs heurts sanglants entre catholiques et protestants en Ulster à l’occasion d’une marche non violente des premiers ; en visite au Prado il évoque dans son poème “Spain 1969” le tableau célèbre de Goya où deux géants s’affrontent à leur perte, alors que leurs pieds s’enlisent dans une tourbière. Pour lui la tourbe, “peat”, “moss”, synonyme de “bog”, est la terre même de son pays, « the black/ Mother » (“At a Potatoe Digging”), “hieroglyphic peat” (Station Island, IX) (4). Le vocable “moss” rappelle immédiatement le domaine familial ancestral, « mossbawn», dont la seconde partie renvoie, selon la prononciation, au terme d’origine gaélique bann (blanc) ou à l’anglo-saxon bawn (ferme fortifiée), une ambiguité qui semble déjà annoncer la fonction du poète, qui sera de tenter par son art de réconcilier les deux civilisations ennemies, sur le modèle de la langue où les voyelles “celtes” viennent adoucir les consonnes gutturales assimilées à la civilisation saxonne :

Mossbawn se trouve entre les villages de Castledawson et de Toome. J’étais symboliquement placé entre les marques de l’influence anglaise et l’attrait de l’expérience irlandaise, entre le “domaine” et la “tourbière” (…) Notre ferme s’appelait Mossbawn. Moss, mot écossais probablement introduit en Ulster par les planteurs et bawn, le nom que les colons anglais donnèrent à leurs fermes fortifiées, Mossbawn, la maison du Planteur sur la tourbière. Cependant, malgré cette orthographe de l’Institut géographique national, nous le prononcions Moss bann, et ban est le mot gaélique pour blanc. Cela ne pourrait-il pas vouloir dire la mousse blanche, la mousse du coton des tourbières ? Dans les syllabes de ma maison, je vois une métaphore de la culture scindée en deux de l’Ulster. (Preoccupations, Selected Prose 1968-78, faber, p.35)

D’autres signes, de même nature géographique, confirment cette vocation : adolescent, le futur poète s’adonne avec un autre garçon à une baignade dont il transparaît, dans le récit qu’il en fait, qu’elle constitue une forme de baptême païen initiatique:

Les coins verts et humides, les terrains vagues inondés, les fonds couverts de joncs soyeux, tout lieu propice à un sol détrempé et à une végétation de toundra, même aperçus d’une voiture ou du train, possèdent un attrait immédiat et profondément paisible. On dirait que je suis promis à un mariage avec ces lieux, et je crois que ce mariage eut lieu, un soir d’été, il y trente ans, quand un autre garçon et moi-même découvrîmes notre peau blanche de campagnards et allâmes nous baigner dans une fondrière, foulant la boue épaisse comme du foie, déplaçant le fond de la fange fumeuse, et sortant souillés, couverts d’herbes et tout noirs. Nous nous rhabillâmes et revînmes à la maison avec nos habits mouillés, sentant le sol et l’eau stagnante, en quelque sorte initiés. (Preoccupations, o.c., p.19)

La tourbière semble ouvrir au poète la capacité de dire l’unité du monde humain et du monde naturel par la grâce d’un langage qui dépasse l’utilisation empirique qu’en fait notre civilisation matérialiste. Comparant le poète à un sourcier, “a diviner” (le terme signifie aussi “devin”), et le travail de la plume à celui de la bêche ancestrale, c’est à la tourbière (et plus généralement à la terre creusée) que Heaney relie l’acte créateur :

J’ai toujours été à l’écoute de poèmes. Parfois ils arrivent comme des corps sortis d’une tourbière, presque entiers, semblant y avoir été déposés il y a longtemps, remontant à la surface avec une touche de mystère (…) (Preoccupations, p.34)

Très vite, on entre dans la métaphore, l’histoire et l’anthropologie : la tourbière, conservant intacts des objets qui y sont tombés et des corps humains qui y furent enfouis dans un passé ancien, en vient à incarner la mémoire nationale de l’Irlande (un grand nombre d’objets exposés au National Museum de Dublin en proviennent, écrit le poète dans son volume d’essais intitulé Preoccupations (p.57).
Un poème de ses débuts, “Bogland”, confirme cette originalité du sol irlandais, cette identité de la terre tourbeuse opposée à la grande plaine américaine; le poète y prend note de la découverte archéologique d’objets divers extraits de la tourbe dans un état de parfaite conservation; il voit dans la tourbière une image de l’inconscient humain, lui aussi insondable mais capable de restituer des souvenirs enfouis.

Pays de Marais

Nous n’avons pas la Prairie
Pour trancher le soir un gros soleil-
Partout l’œil fait des concessions
A un horizon qui empiète,

Est attiré dans l’œil de cyclope
D’un petit lac. Notre pays sans barrières
Est un marais qui continue de faire sa croûte
Entre les apparitions du soleil.

On a arraché le squelette
Du Grand Elan Irlandais
A la tourbe, on l’a mis debout
Etonnant cageot plein d’air.

Du beurre enseveli
Il y a plus de cent ans
Fut retrouvé blanc et salé.
Le sol lui-même est du beurre, mou et noir,

Qui fond et s’ouvre sous le pied,
Manquant sa destination dernière
De plusieurs millions d’années.
Ici on n’extraira jamais de charbon,

Mais seulement les troncs pleins d’eau
De grands sapins, tendres comme de la pulpe.
Nos pionniers continuent d’avancer
Vers l’intérieur, en creusant ;

Sur chaque couche qu’ils arrachent,
On dirait qu’on a déjà campé.
C’est peut-être l’Atlantique qui s’infiltre dans les marais.
Le centre mouillé est sans fond.

(Seamus Heaney ,in La nouvelle Poésie Anglaise, Poésie1, n° 69-70, ed. Saint-Germain des Prés, tr. Claude Guillot)

Plus tard, exilé volontaire dans une petit village proche de Dublin, Heaney ouvre le dernier des “Glanmore sonnets” qui retracent son retour progressif vers la sérénité par “I dreamt we slept in a moss in Donegal/ On turf banks under blankets, with our faces/ Exposed all night in a wetting drizzle (…)” (Field Work, CP, p.79).(J’ai rêvé que nous dormions dans une tourbière du Donegal/ sur des talus de tourbe sous des couvertures, le visage/ exposé toute la nuit au crachin pénétrant). Dans l’avant-dernier poème de ses “Collected Poems”, Opened Ground, Poems 1966-1996, il se remémore un voyage au Danemark, où quelque vingt ans plus tôt il avait découvert des momies sacrificielles qu’on venait d’extraire des tourbières, particulièrement celle du « Tollund Man » : “That Sunday morning we had travelled fast./ We stood a long time out in Tollund Moss :/ The low ground, the swart water, the thick grass/ Hallucinatory and familiar” (Ce dimanche matin nous avions voyagé rapidement/ Nous sommes restés longtemps dans la tourbière de Tollund/ le sol bas, l’eau brune, l’herbe épaisse/ hallucinatoires et familiers). Dans ce paysage très proche de son contexte géologique irlandais, il se sent « at home beyond the tribe/, to make a new beginning/ (…) ourselves again, free-willed again, not bad. » (à la maison, au-delà de la tribu/ pour un nouveau commencement/ Nous-mêmes à nouveau, libres, pas mal” (o.c., “Tollund”, sept. 1994).
L’érotisme, tant humain que cosmique, trouve une image favorable dans la tourbière. Dans “Act of Union” (North, p.49-50, CP, p.127) Heaney oeuvre à réconcilier métaphoriquement, poétiquement, Angleterre et Irlande sur le modèle d’une copulation humaine certes entachée de violence , le coït est présenté comme une percée dans les tourbières et les bruyères. “To-night, a first movement, a pulse/ As if the rain in bogland gathered head/ To slip and flood :a bog-burst,/ A gash breaking open the ferny bed” (Cette nuit, un premier mouvement, une pulsion/ comme si la pluie dans la tourbière prenait son élan/ pour pour glisser et inonder : éclatement de la tourbière/ entaille dans le lit de fougères). Les corps d’hommes et de femmes conservés dans la tourbe ainsi préservés prennent les aspects de la terre à laquelle ils sont étroitement unis. Ceux des femmes offrent une composante érotique propre aussi à la terre dans leur beauté à toutes deux :

Reine de la tourbière

Gisante, j’attendais
entre sol de tourbe et mur de domaine,
entre nappe de bruyère
et pierre aux dents de verre.

Mon corps était de braille
livré aux pouvoirs furtifs :
les soleils d’aurore tâtonnaient au-dessus de ma tête
pour se refroidir à mes pieds,

à travers mes tissus et mes peaux
les fluides de l’hiver
me digéraient,
les racines illettrées

méditaient et mouraient
dans le creux
de l’estomac et des orbites.
Gisante j’attendais,

sur le fond de gravier,
le cerveau obscurci,

jarre de frai
faisant lever sous la terre

des rêves d’ambres de la Baltique.
des baies écrasées sous les ongles,
le trésor vital sans cesse réduit
dans le vase du pelvis.

Mon diadème s’est carié
les gemmes sont tombés
dans la banquise de la tourbe
comme les repères de l’histoire.

Le glacier noir de mon écharpe
se plissait, tissus teints
et broderie phéniciennes
pourrissaient sur les douces moraines

de mes seins.
J’ai connu le froid de l’hiver
pareil au museau des fjords
se nichant dans mes cuisses –

l’étoffe détrempée, le lourd
maillot de peaux.
Mon crâne hibernait
dans le nid humide de mes cheveux.

On me le déroba.
Je fus coiffée
et rasée
par la bêche d’un tourbier

qui me voila à à nouveau
et doucement tassa de la sciure
entre les poteaux de pierre
à ma tête et à mes pieds.

Jusqu’à ce que le paie l’épouse d’un noble.
Ma tresse de cheveux,
cordon ombilical gluant
de la tourbière avait été coupée

et j’ai émergé du noir,
os cassé, morceau de crâne,
coutures écaillées, touffes,
petites lueurs sur la rive.

(Seamus Heany, Poètes d’Irlande du Nord, o.c.)

Impliqué à son corps défendant dans les “Troubles” – ainsi baptise-t-on en Ulster la guerre civile -, convaincu du rôle, de la mission même indirecte de la poésie dans l’histoire, Heaney cherche une réponse dans l’image-concept de la tourbière : il la découvre dans une étude de P.V. Glob parue au Danemark en 1969, intitulée Gens de la Tourbière, qui postule la pratique de meurtres rituels sur “des corps conservés d’hommes et de femmes découverts dans les tourbières du Jutland, nus, étranglés ou la gorge tranchée, placés dans la tourbe au début de l’Age du Fer (…)” (Preoccupations, p.57). A son tour Heaney tente d’expliquer la violence contemporaine en la référant, mais négativement car la dimension de sacré a disparu, aux “sacrifices rituels à la Déesse-Mère, la déesse de la terre qui réclamait chaque hiver de nouveaux époux pour son lit sacré, dans la tourbière, afin d’assurer le renouveau et la fertilité du territoire au printemps (…) Les photographies inoubliables de ces victimes se mêlaient dans mon esprit aux photographies d’atrocités, passées et présentes, dans les longs rites des luttes politiques et religieuses irlandaises (…) Combien persistent ces attitudes barbares non seulement dans les massacres mais dans les psychés.” (Preoccupations, p.57-59). Heaney établit un parallèle entre les meurtres sacrificiels antiques et les châtiments barbares infligés aux filles d’Irlande qui “collaborent” avec les soldats britanniques considérés par la population catholique comme des ennemis (“Punishment”). Jadis des sacrifices rituels étaient censés assurer la fertilité du sol au printemps. Mais quel rituel aujourd’hui pourrait-il expliquer et conjurer la violence déchaînée ?

Châtiment

Je sens la secousse
de la corde
sur sa nuque,
vers sa poitrine nue.

Il souffle sur les pointes de ses seins
qui deviennent perles d’ambre,
il agite le frêle dessin
de ses côtes.

Je vois le corps
noyé dans la tourbière
la pierre pesante,
les bâtons et branchages flottants.

Sous laquelle elle fut d’abord
un jeune arbre écorcé
qu’on déterre
os de chêne, coffret à cerveau :

sa tête rasée
comme le chaume de blé noir,
son bandeau un pansement souillé,
son noeud coulant un anneau

pour conserver
les souvenirs d’amour.
Petite femme adultère,
avant qu’ils ne t’aient punie

tu avais des cheveux de lin, tu ne
mangeais pas à ta faim, et ton visage
de goudron noir était beau.
Ma pauvre victime,

je t’aime presque
mais aurais jeté, je le sais,
les pierres du silence.
Je suis le voyeur adroit

Des alvéoles exposés
et noircis de ton cerveau,
des sangles de tels muscles
et de tous tes os comptés :

moi qui suis resté muet
quand tes sœurs traîtresses,
coiffées de goudron,
pleuraient aux grilles ,

moi qui serais bien de connivence
avec l’indignation civilisée
et pourtant comprends cette vengeance
exacte, tribale, intime.

(Seamus Heaney , Poèmes Choisis, tr. Anne Bernard Kearney,
Gallimard, p.64)

Notes:
(1) Avec l’humour et l’ironie décapants qui caractérisent entre autres l’art d’un Joyce, les Irlandais dont l’Ile est assimilée à un “Bogland” sont qualifiés de “bogtrotters” ; signalons que, outre son assimilation à un lieu d’aisance, bog, comme le français tourbe, en vient à qualifier la foule désordonnée, la populace ; les “bogeys” sont des fantômes qui hantent les bogs).
(2) Version française dans Poètes d’Irlande du Nord, p. 117, Presses Universitaires de Caen, 1995, p.117, reprise de l’ édition Amyot et Lenganey, 1991.
(3) Par le Christian Science Monitor du 22/ 10/ 1983.
4) Cf. Poètes d’Irlande du Nord, o. c., p.102.

Sur le mythe de la tourbière dans la poésie de Heaney, lire l’essai de Jacqueline Genet , « Heaney et l’homme des tourbières », in Seamus Heaney et la création poétique, P.U. Caen, 1995.
Publié dans Goéland n°1 Printemps 2003, revue éditée par l’Atelier du Goéland-Atelier Géopéotique d’Aquitaine affilié à l’Institut International de Géopoétique fondé par Kenneth White.

Charles Tomlinson

Charles Tomlinson, Comme un rire de lumière, postface

Né en 1927, universitaire, essayiste, traducteur (du russe avec Tyutchev, de l’espagnol avec Machado, Vallejo, Paz, et de l’italien – il est aussi l’« éditeur » de L’Oxford Book of Verse in English Translation), plasticien reconnu (en Grande-Bretagne où il a exposé à Londres en 1978 ses dessins et ses collages à la Hayward Gallery, et au Canada), Charles Tomlinson est avant tout un poète délicat qui tire l’inspiration de nombre de ses poèmes de son Staffordshire natal et du Gloucestershire proche de Bristol où s’est déroulée sa carrière universitaire et plus souvent encore de ses nombreux voyages ou séjours en Italie, en Grèce, en Amérique du Nord – (il a enseigné dans des universités américaines prestigieuses telles que Princeton) et au Mexique (une longue amitié et complicité créatrice l’a lié à Octavio Paz dès 1967) et plus tard au Portugal et au Japon. Il s’attache à rendre la lumière particulière des paysages. « Mais le décor, le pastoral, la vie dans les Cotswold ne sont pas ce que je vise. » (« The Art of Poetry”, an interview, in The Paris Review, n°149, Winter 1998) Ses paysages sont faits de données élémentales, et créent un cosmos solide et mouvant à la fois où dialoguent ombre et soleil, la dureté du cristal et le mouvement de l’eau et de la lumière Il se réclame d’une poésie « relationnelle » :

Une poésie phénoménologique, qui pousse ses racines chez Wordsworth et Ruskin, voilà ce que je pense écrire. ( Contemporary Poets, Macmillan, 1995)
Reality is to be sought, not in concrete,/
But in space made articulate (…)

La réalité n’est pas à chercher dans le concret
Mais dans les articulations de l’espace (…) (« Aesthetics »)
(Traduit par Jacques Darras, in Po&sie n° 98)

Sa poésie se veut très « physique », factuelle et sensorielle, où (titre d’un de ses volumes) Seeing is Believing (Voir c’est Croire) et le poète recommande de regarder avec les oreilles (« look with the ears ») et entendre avec les yeux (« hear with the eyes »), dans une approche ontologique d’unité entre l’homme, la conscience, et le monde, le cosmos, la création poétique étant exprimée par des métaphores empruntées à la nature élémentale : « To receive/ Like the water/ The unleashing wind-prints./ To resist/ Like the diamond. » (Recevoir / Comme l’eau : l’empreinte déchaînée du vent/ Résister/ Comme le diamant »). « Les gens ne savent pas voir », déplore-t-il. « Le genre de poésie que j’écris est aux antipodes du genre de solipsisme qui tisse une voile imaginaire entre soi et le monde (…)(« The Art of Poetry”, an interview, in The Paris Review, n°149, Winter 1998).
Du romantisme il partage l’amour de la nature de Wordsworth mais il s’en éloigne en faisant abstraction d’un moi introspectif au profit d’une rencontre subjective avec les paysages, ou mieux les lieux qui deviennent pour lui non des objets mais réception, par le regard et l’imagination et le mental, d’ensembles de lignes, de formes, de couleurs sources d’étonnement et d’émerveillement. Par là Tomlinson s’oppose à Descartes qu’il montre enfermé dans son « poêle » et doutant du monde physique qu’il vient de traverser. Jubilation, paru en 1995, traduit la joie que la contemplation des formes, des couleurs, des tableaux (il a consacré des poèmes à Constable, Van Gogh, Cézanne, Braque…) mais aussi l’audition de sons lui inspire. Et dans The Vineyard above the Sea

Yet this is to die – to no longer hear/ The clear note of the cuckoo intersecting/ The woodpecker’s trills laughing inflecting/ On evening space in the after-rain june air.
(Ce serait mourir de ne plus entendre/ La note claire du coucou/ traversant les trilles rieuses du pic vert/ infléchissant l’espace du soir dans l’air de juin après la pluie) (Then, p.66).

Le titre de son premier grand volume de poèmes, Seeing is Believing (littéralement : Voir, c’est Croire), dit bien les épiphanies que constituent les moments d’Etre pur où l’œil exercé du poète réussit à rendre sa vision du monde sensoriellement, plutôt que par une pensée conceptuelle ; ce qu’ont aussi fait des peintres et des musiciens contemporains auxquels il consacre des poèmes, Van Gogh, Cézanne, Picasso, Braque, ou Schoenberg dont le concerto pour violon exprime « un sens plus que commun », « car qu’est-ce que le son devenu réintelligible/ sinon le mot / fait branche et bourgeons, l’arbre hiverné / créant , berçant l’espace/ et / puis le remplissant de verdure ? » (« Ode to Arnold Schoenberg »)
Tomlinson insiste sur les qualités de fluidité et de clarté (lucidity) et adapte sa prosodie à sa thématique : cela revient à « jouer des airs sur le piano verbal, à varier les possibilités grammaticales (…) les sons et la syntaxe (…).Le vers est ce qui importe. Il peut être aussi mince que vous voulez (…) ou il peut rassembler beaucoup de syllabes non accentuées autour de sa base de quatre accents. » (The Art of Poetry, o.c ;). Son tétramètre libre peut tendre vers le pentamètre iambique à l’occasion. Quand à la versification, Tomlinson préfère à la rime les demi-rimes – plutôt assonances et allitérations, tellement chères à la prosodie anglaise, et les rimes internes. Langage s’est fait de plus en plus dépouillé et son écriture a évolué dans ses derniers recueils jusqu’à se saisir du thème le plus ténu et cerner les moments, les intuitions les plus fugitives,des images visuelles et sonores évanescentes jusqu’à faire du langage poétique une merveilleuse musique de l’esprit.
Une chance pour le jeune poète, fut la découverte précoce de la grande poésie et de la peinture américaines encore peu reconnue dans son pays – d’abord à travers de la peinture de Georgia O’Keeffe (à qui plus tard il rendra visite au Nouveau Mexique) et des peintres expressionnistes abstraits ; grâce au poète écossais Gael Turnbull et à sa revue Migrant il s’ enthousiasme pour la poésie, toujours innovante, de William Carlos Williams, Marianne Moore, Wallace Stevens, Charles Olson… Il connaît leur poésie lorsqu’une bourse de voyage lui permet un premier séjour outre-Atlantique de novembre 1959 à mai 1960.
Cette fréquentation précoce des poètes américains et hispanophones au début des années cinquante lui a révélé des rythmes en rupture avec la prosodie usée du pentamètre iambique et l’a amené à insuffler un dynamisme nouveau à la grande tradition poétique britannique du lieu et de l’expérience immédiate, ce « sense of place » après Wordsworth cher à Seamus Heaney et à d’autres poètes surtout celtes. Tomlinson est considéré aujourd’hui comme « le meilleur poète dans la tradition anglaise depuis Thomas Hardy ». Comme Yves Bonnefoy et Philippe Jaccottet (à qui il a consacré un poème, « Hill Walk »), Tomlinson confie à l’art, à la poésie mission, par la puissance sensorielle, musicale et visuelle, du langage, de dire une unité et une harmonie immanentes au monde.
Quand il sort en 1951 son premier volume, Relations and Contraries (dont il ne retiendra qu’un seul poème pour ses Collected Poems en 1986), la scène poétique anglaise est incarnée par le « Movement » qui se caractérise par un refus farouche du romantisme ainsi que de la poésie expérimentale (tel qu’en The Waste Land) et de la prise de conscience politique et sociale qui ont caractérisé respectivement les années vingt et trente. Si, comme ses contemporains, Tomlinson s’est élevé contre le romantisme parfois « apocalyptique » des années 40 illustré au mieux par Dylan Thomas, il a dénoncé également l’inspiration pauvre des années d’après-guerre avec leur thématique prosaïque ou satirique et leur écriture « néo-classique » plate illustrées par le « Movement » ou Philip Larkin, ou plus tard le mouvement « pop ». Il ne se reconnaît pas non plus dans la violence « chamanique » d’un Ted Hughes dénonçant le « rationalisme sceptique » de l’Occident moderne (bien que Hughes dans ses dernières années ait reconnu l’influence de Tomlinson, particulièrement sur The River). A ce poète ami son voisin du Devon Tomlinson a consacré deux très beaux poèmes in memoriam.
Tomlinson a eu la chance d’avoir pour tuteur à l’université de Cambridge le poète et critique Donald Davie (né en 1922) dont les théories sur la syntaxe et la prosodie exprimées entre autres dans Purity of Diction in English Verse et Articulate Energy achèveront d’aiguiller son étudiant vers la concision verbale et la clarté d’exposition. Plus souvent qu’aux romantiques Tomlinson se référera à la poésie « augustinienne » du 18e siècle classique et à Dryden qu’il admire comme poète et comme traducteur des grands classiques latins et grecs.
Aux critiques qui à propos de son écriture évoquent les poètes du 18ème siècle (Augustan) il répond qu’il s’agit d’ « un néoclassicisme qui a connu l’impact de la poésie française – de Baudelaire à Valéry – et de la poésie américaine moderne » (Contemporary Poets, Macmillan, 1995)
L’art pour lui contient donc sa propre transcendance. Sans préoccupation métaphysique, religieuse ou utopique en arrière-plan, l’histoire le préoccupe différemment de l’ « engagement » des poètes des Années Trente autour d’Auden, Spender et Day Lewis. « Against Extremity », titre d’un de ses poèmes, dit son horreur des extrémismes tant individuels que collectifs. La période de la Terreur révolutionnaire évoquée à travers Danton, Marat, Charlotte Corday lui apparaît comme la répétition générale d’un autre régime de terreur que fut la Révolution russe, évoqué dans « Assassin » à travers le personnage du meurtrier de Trotski halluciné à la vue sanglante de son crime prémédité dans l’abstrait). Il n’apprécie pas non plus les idéalistes, même pacifiques, tels que Scriabine qui croit œuvrer à changer le monde par sa musique, dans ce poème, « Prometheus », que Michael Edwards présente, dans un numéro spécial de la revue Agenda consacré à Tomlinson en 1995, comme l’un des meilleurs « par la qualité de son engagement intellectuel, indifférenciable – comme doit l’être tout engagement intellectuel– des sentiments et des valeurs du poète ».
Laissons en conclusion au poète le soin de définir son esthétique de mesure et de clarté jusqu’à la transparence (on notera qu’après consultation du poète le titre du poème qui suit peut se rendre soit par « le vers » ou « le poème ») :

Verse

The pause at the turn, however infinitesimal,
Is there to ensure we do not run ahead
Of the heartbeat,the knowledge in the blood
That will not be hurried beyond a present good
Before it has fed on it. Where are you going
And towards what beyond, asks the pulsation
To which everything is bound : time to return
To the paced-out path for those who raced it.

(The Vineyard above the Sea, Carcanet, 1999)

Le vers

La pause au tournant, bien qu’infinitésimale,
Est là pour assurer que nous ne nous précipitons pas en avant
Du battement du cœur, ce savoir dans le sang
Qui ne veut pas être bousculé au-delà du présent, notre bien,
Avant de s’en être nourri. Où vas-tu
Et vers quel au-delà, demande la pulsation
A quoi tout est lié : temps de retourner,
Tranquille, au chemin pour ceux qui le parcouraient en courant.

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Publié en postface à Charles Tomlinson, Comme un rire de lumière, po-mes traduits de l’anglais par Michèle Duclos, préface de Michael Edwards, édition bilingue, éd. Caractères, 2009