Charles Tomlinson

Charles Tomlinson, Comme un rire de lumière, postface

Né en 1927, universitaire, essayiste, traducteur (du russe avec Tyutchev, de l’espagnol avec Machado, Vallejo, Paz, et de l’italien – il est aussi l’« éditeur » de L’Oxford Book of Verse in English Translation), plasticien reconnu (en Grande-Bretagne où il a exposé à Londres en 1978 ses dessins et ses collages à la Hayward Gallery, et au Canada), Charles Tomlinson est avant tout un poète délicat qui tire l’inspiration de nombre de ses poèmes de son Staffordshire natal et du Gloucestershire proche de Bristol où s’est déroulée sa carrière universitaire et plus souvent encore de ses nombreux voyages ou séjours en Italie, en Grèce, en Amérique du Nord – (il a enseigné dans des universités américaines prestigieuses telles que Princeton) et au Mexique (une longue amitié et complicité créatrice l’a lié à Octavio Paz dès 1967) et plus tard au Portugal et au Japon. Il s’attache à rendre la lumière particulière des paysages. « Mais le décor, le pastoral, la vie dans les Cotswold ne sont pas ce que je vise. » (« The Art of Poetry”, an interview, in The Paris Review, n°149, Winter 1998) Ses paysages sont faits de données élémentales, et créent un cosmos solide et mouvant à la fois où dialoguent ombre et soleil, la dureté du cristal et le mouvement de l’eau et de la lumière Il se réclame d’une poésie « relationnelle » :

Une poésie phénoménologique, qui pousse ses racines chez Wordsworth et Ruskin, voilà ce que je pense écrire. ( Contemporary Poets, Macmillan, 1995)
Reality is to be sought, not in concrete,/
But in space made articulate (…)

La réalité n’est pas à chercher dans le concret
Mais dans les articulations de l’espace (…) (« Aesthetics »)
(Traduit par Jacques Darras, in Po&sie n° 98)

Sa poésie se veut très « physique », factuelle et sensorielle, où (titre d’un de ses volumes) Seeing is Believing (Voir c’est Croire) et le poète recommande de regarder avec les oreilles (« look with the ears ») et entendre avec les yeux (« hear with the eyes »), dans une approche ontologique d’unité entre l’homme, la conscience, et le monde, le cosmos, la création poétique étant exprimée par des métaphores empruntées à la nature élémentale : « To receive/ Like the water/ The unleashing wind-prints./ To resist/ Like the diamond. » (Recevoir / Comme l’eau : l’empreinte déchaînée du vent/ Résister/ Comme le diamant »). « Les gens ne savent pas voir », déplore-t-il. « Le genre de poésie que j’écris est aux antipodes du genre de solipsisme qui tisse une voile imaginaire entre soi et le monde (…)(« The Art of Poetry”, an interview, in The Paris Review, n°149, Winter 1998).
Du romantisme il partage l’amour de la nature de Wordsworth mais il s’en éloigne en faisant abstraction d’un moi introspectif au profit d’une rencontre subjective avec les paysages, ou mieux les lieux qui deviennent pour lui non des objets mais réception, par le regard et l’imagination et le mental, d’ensembles de lignes, de formes, de couleurs sources d’étonnement et d’émerveillement. Par là Tomlinson s’oppose à Descartes qu’il montre enfermé dans son « poêle » et doutant du monde physique qu’il vient de traverser. Jubilation, paru en 1995, traduit la joie que la contemplation des formes, des couleurs, des tableaux (il a consacré des poèmes à Constable, Van Gogh, Cézanne, Braque…) mais aussi l’audition de sons lui inspire. Et dans The Vineyard above the Sea

Yet this is to die – to no longer hear/ The clear note of the cuckoo intersecting/ The woodpecker’s trills laughing inflecting/ On evening space in the after-rain june air.
(Ce serait mourir de ne plus entendre/ La note claire du coucou/ traversant les trilles rieuses du pic vert/ infléchissant l’espace du soir dans l’air de juin après la pluie) (Then, p.66).

Le titre de son premier grand volume de poèmes, Seeing is Believing (littéralement : Voir, c’est Croire), dit bien les épiphanies que constituent les moments d’Etre pur où l’œil exercé du poète réussit à rendre sa vision du monde sensoriellement, plutôt que par une pensée conceptuelle ; ce qu’ont aussi fait des peintres et des musiciens contemporains auxquels il consacre des poèmes, Van Gogh, Cézanne, Picasso, Braque, ou Schoenberg dont le concerto pour violon exprime « un sens plus que commun », « car qu’est-ce que le son devenu réintelligible/ sinon le mot / fait branche et bourgeons, l’arbre hiverné / créant , berçant l’espace/ et / puis le remplissant de verdure ? » (« Ode to Arnold Schoenberg »)
Tomlinson insiste sur les qualités de fluidité et de clarté (lucidity) et adapte sa prosodie à sa thématique : cela revient à « jouer des airs sur le piano verbal, à varier les possibilités grammaticales (…) les sons et la syntaxe (…).Le vers est ce qui importe. Il peut être aussi mince que vous voulez (…) ou il peut rassembler beaucoup de syllabes non accentuées autour de sa base de quatre accents. » (The Art of Poetry, o.c ;). Son tétramètre libre peut tendre vers le pentamètre iambique à l’occasion. Quand à la versification, Tomlinson préfère à la rime les demi-rimes – plutôt assonances et allitérations, tellement chères à la prosodie anglaise, et les rimes internes. Langage s’est fait de plus en plus dépouillé et son écriture a évolué dans ses derniers recueils jusqu’à se saisir du thème le plus ténu et cerner les moments, les intuitions les plus fugitives,des images visuelles et sonores évanescentes jusqu’à faire du langage poétique une merveilleuse musique de l’esprit.
Une chance pour le jeune poète, fut la découverte précoce de la grande poésie et de la peinture américaines encore peu reconnue dans son pays – d’abord à travers de la peinture de Georgia O’Keeffe (à qui plus tard il rendra visite au Nouveau Mexique) et des peintres expressionnistes abstraits ; grâce au poète écossais Gael Turnbull et à sa revue Migrant il s’ enthousiasme pour la poésie, toujours innovante, de William Carlos Williams, Marianne Moore, Wallace Stevens, Charles Olson… Il connaît leur poésie lorsqu’une bourse de voyage lui permet un premier séjour outre-Atlantique de novembre 1959 à mai 1960.
Cette fréquentation précoce des poètes américains et hispanophones au début des années cinquante lui a révélé des rythmes en rupture avec la prosodie usée du pentamètre iambique et l’a amené à insuffler un dynamisme nouveau à la grande tradition poétique britannique du lieu et de l’expérience immédiate, ce « sense of place » après Wordsworth cher à Seamus Heaney et à d’autres poètes surtout celtes. Tomlinson est considéré aujourd’hui comme « le meilleur poète dans la tradition anglaise depuis Thomas Hardy ». Comme Yves Bonnefoy et Philippe Jaccottet (à qui il a consacré un poème, « Hill Walk »), Tomlinson confie à l’art, à la poésie mission, par la puissance sensorielle, musicale et visuelle, du langage, de dire une unité et une harmonie immanentes au monde.
Quand il sort en 1951 son premier volume, Relations and Contraries (dont il ne retiendra qu’un seul poème pour ses Collected Poems en 1986), la scène poétique anglaise est incarnée par le « Movement » qui se caractérise par un refus farouche du romantisme ainsi que de la poésie expérimentale (tel qu’en The Waste Land) et de la prise de conscience politique et sociale qui ont caractérisé respectivement les années vingt et trente. Si, comme ses contemporains, Tomlinson s’est élevé contre le romantisme parfois « apocalyptique » des années 40 illustré au mieux par Dylan Thomas, il a dénoncé également l’inspiration pauvre des années d’après-guerre avec leur thématique prosaïque ou satirique et leur écriture « néo-classique » plate illustrées par le « Movement » ou Philip Larkin, ou plus tard le mouvement « pop ». Il ne se reconnaît pas non plus dans la violence « chamanique » d’un Ted Hughes dénonçant le « rationalisme sceptique » de l’Occident moderne (bien que Hughes dans ses dernières années ait reconnu l’influence de Tomlinson, particulièrement sur The River). A ce poète ami son voisin du Devon Tomlinson a consacré deux très beaux poèmes in memoriam.
Tomlinson a eu la chance d’avoir pour tuteur à l’université de Cambridge le poète et critique Donald Davie (né en 1922) dont les théories sur la syntaxe et la prosodie exprimées entre autres dans Purity of Diction in English Verse et Articulate Energy achèveront d’aiguiller son étudiant vers la concision verbale et la clarté d’exposition. Plus souvent qu’aux romantiques Tomlinson se référera à la poésie « augustinienne » du 18e siècle classique et à Dryden qu’il admire comme poète et comme traducteur des grands classiques latins et grecs.
Aux critiques qui à propos de son écriture évoquent les poètes du 18ème siècle (Augustan) il répond qu’il s’agit d’ « un néoclassicisme qui a connu l’impact de la poésie française – de Baudelaire à Valéry – et de la poésie américaine moderne » (Contemporary Poets, Macmillan, 1995)
L’art pour lui contient donc sa propre transcendance. Sans préoccupation métaphysique, religieuse ou utopique en arrière-plan, l’histoire le préoccupe différemment de l’ « engagement » des poètes des Années Trente autour d’Auden, Spender et Day Lewis. « Against Extremity », titre d’un de ses poèmes, dit son horreur des extrémismes tant individuels que collectifs. La période de la Terreur révolutionnaire évoquée à travers Danton, Marat, Charlotte Corday lui apparaît comme la répétition générale d’un autre régime de terreur que fut la Révolution russe, évoqué dans « Assassin » à travers le personnage du meurtrier de Trotski halluciné à la vue sanglante de son crime prémédité dans l’abstrait). Il n’apprécie pas non plus les idéalistes, même pacifiques, tels que Scriabine qui croit œuvrer à changer le monde par sa musique, dans ce poème, « Prometheus », que Michael Edwards présente, dans un numéro spécial de la revue Agenda consacré à Tomlinson en 1995, comme l’un des meilleurs « par la qualité de son engagement intellectuel, indifférenciable – comme doit l’être tout engagement intellectuel– des sentiments et des valeurs du poète ».
Laissons en conclusion au poète le soin de définir son esthétique de mesure et de clarté jusqu’à la transparence (on notera qu’après consultation du poète le titre du poème qui suit peut se rendre soit par « le vers » ou « le poème ») :

Verse

The pause at the turn, however infinitesimal,
Is there to ensure we do not run ahead
Of the heartbeat,the knowledge in the blood
That will not be hurried beyond a present good
Before it has fed on it. Where are you going
And towards what beyond, asks the pulsation
To which everything is bound : time to return
To the paced-out path for those who raced it.

(The Vineyard above the Sea, Carcanet, 1999)

Le vers

La pause au tournant, bien qu’infinitésimale,
Est là pour assurer que nous ne nous précipitons pas en avant
Du battement du cœur, ce savoir dans le sang
Qui ne veut pas être bousculé au-delà du présent, notre bien,
Avant de s’en être nourri. Où vas-tu
Et vers quel au-delà, demande la pulsation
A quoi tout est lié : temps de retourner,
Tranquille, au chemin pour ceux qui le parcouraient en courant.

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Publié en postface à Charles Tomlinson, Comme un rire de lumière, po-mes traduits de l’anglais par Michèle Duclos, préface de Michael Edwards, édition bilingue, éd. Caractères, 2009

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