Onze poètes irlandais contemporains

Quelques Aspects de la Poésie Irlandaise Contemporaine

Par Michèle Duclos
“In Ireland there are more poets than pubs” dit un dicton. Mais si les poètes ne manquent pas. (l’Irlande a eu quatre Prix Nobel de Littérature en moins d’un siècle, même si deux d’entre eux étaient des dramaturges : William Butler Yeats, George Bernard Shaw, Samuel Beckett, Seamus Heaney), peut-on parler d’une poésie irlandaise à propos d’une île divisée en deux pays dont l’un, le plus vaste, au Sud, l’Eire, est une république qui a adopté l’euro comme monnaie, tandis qu’au Nord, l’Ulster, fait toujours partie du Royaume-Uni, tout comme l’Ecosse et le Pays de Galles. On se trouve aujourd’hui en présence de deux entités territoriales qui n’ont en commun ni la monnaie ni les mesures de poids et de distances ni les timbres poste ; avec en outre deux langues officielles, l’anglais et l’irlandais (le gaélique) dont la seconde, il est vrai, n’existe plus qu’artificiellement dans la vie publique et privée mais est, de nos jours encore, pratiquée par de très bons poètes et traduite en anglais par d’autres excellents poètes (ainsi Nuala Ni Dhomhnaill par Michael Hartnett).

Le destin politique des deux parties de l’île, Eire et Ulster, qui jusqu’au début des années 1920 étaient unies dans une même dépendance coloniale, a largement divergé après que la Grande-Bretagne ait procédé à une ‘Partition’ après la Première Guerre mondiale, pour répondre aux exigences des six sur les neuf comtés de l’Ulster à majorité protestante, de rester britanniques avec Belfast comme capitale de la Province ; les hostilités contre l’Angleterre y sont restées larvées jusqu’à la Marche pour les Civil Rights en 1968 en Ulster et l’éclatement violent des hostilités entre les deux communautés religieuses sur fond d’inégalité politique et sociale au détriment des catholiques.

Pourtant dans la réalité des faits et à des degrés différents, l’Irlande est restée une devant la violence récente subie et exercée, vécue et ressentie aussi dans le Sud, en particulier par ses poètes qui, tous, en ont condamné l’absurdité et ont tous appelé à la raison et à la tolérance. Paradoxalement, l’Irlande est une par les pratiques quotidiennes, alimentaires, culturelles, par l’urbanisme, l’architecture civile et la langue, l’anglais, tous marqués en profondeur par dix siècles d’occupation anglaise. Les étudiants et les enseignants vont et viennent entre Belfast et Coleraine (comté Derry) en Ulster, Dublin, Cork ou Galway dans la République ; leurs diplômes universitaires ont valeur dans tout le Royaume-Uni. L’exemple de cette unité duelle est donné d’en haut par l’actuelle Présidente de la République, le Professeur Mary McAleese, originaire d’Irlande du Nord, vice-présidente de l’Université Queen’s à Belfast puis Professeur de droit criminel à Trinity College à Dublin avant d’être élue à la tête de l’Etat. En train (le « Free Enterprise » de l’Enterprise company), le trajet Dublin- Belfast se fait confortablement et le passage est imperceptible ; par la route (d’excellentes autoroutes financées par l’Union européenne comme le reconnaissent régulièrement de grandes pancartes routières), le franchissement de la frontière est marqué par les panneaux qui ne signalent plus les distances en kilomètres mais en miles, dans les villages traversés les noms des rues ne sont plus donnés qu’en anglais et les stations service ne mesurent plus en litres mais en gallons.

La guerre civile en Ulster, pudiquement déguisée en « Troubles », a vu s’épanouir toute une génération de poètes en Ulster avec en particulier Seamus Heaney, Prix Nobel en 1995, même si leur thématique ne se limitait pas à dénoncer pacifiquement les brutalités opposant protestants et catholiques dans un contexte où la religion était surtout le reflet d’injustices politiques et sociales entre deux communautés condamnées à continuer à vivre côte à côte et qui semblent avoir enfin pris leur parti de cette co-existence. Des poètes ont essayé de comprendre l’origine profonde de cette violence, comme pour l’exorciser – ainsi Seamus Heaney et d’autres par le mythe de la Tourbière (1). Dans les années 90 en France on s’est beaucoup intéressés à ces poètes comme en témoignent nombre d’anthologies parues alors en traduction (2).

Mais, alors comme aujourd’hui et comme jadis, les grands thèmes de la poésie lyrique continuaient d’être cultivés – souvenir d’un passé à la fois grandiose et douloureux et aussi amour des paysages. Les poètes semblent d’autant plus attachés à leur coin d’Irlande qu’ils voyagent et séjournent de par le monde – au plus près à Londres (Derek Mahon), en Afrique et en Asie au service d’ONG comme Harry Clifton, plus souvent pour des périodes renouvelées à l’invitation des grandes universités américaines (John Montague en France et aux Etats-Unis ; Heaney à Harvard et aussi à Oxford) ou comme élément permanent du « staff » (Thomas Kinsella à Philadelphie ou Tom Paulin à
Princeton).

Un autre grand thème de préoccupation est l’avenir du pays. L’Irlande a su tirer parti de la manne européenne pour moderniser ses infrastructures et son secteur tertiaire, en particulier dans le domaine de l’informatique (3). Mais le pays, sa culture, ne sont-ils pas en train de vendre leur âme au diable de la mondialisation ? Faut-il se réjouir d’une économie florissante qui sacrifie des paysages ancestraux en faveur d’autoroutes ? Telle est la question que posent, entre autres, John Montague et Desmond Egan.

Mais, autre question récurrente, ce passé autochtone celte glorieux dont ils avaient été dépossédés par l’envahisseur anglo-saxon voisin à partir du 11e siècle jusqu’au début du 21e, ce passé avec ses légendes et sa mythologie célébrées entre autres par Yeats en la figure mythique du bouillant héros Cuchulainn et de la reine guerrière Medbh, n’est-il pas un leurre et un boulet ? La célébration de l’héroïsme guerrier est aussi culte de la violence inhumaine comme le montre magnifiquement le film de Ken Loach Le Vent se lève (The Wind that Shakes the Barley).

Les femmes (4) ont, de tout temps et dans l’une et l’autre langue, joué un rôle majeur dans la poésie de l’île ; elles cultivent des thèmes propres à leur vie familiale ou à l’imaginaire mais elles savent aussi s’impliquer directement ou par leurs poèmes et leurs romans dans la vie de leur pays. Car, toujours divisée mais sur le chemin de l’apaisement, l’Irlande est une et elle est femme, douceur et résistance à la fois, jeune et belle ou vieille et pauvre, Cathleen ni Houlihan face à John Bull.

Représenter un demi siècle de poésie irlandaise par quelques poèmes est une gageure, mais complétée par une bibliographie incitative à poursuivre cette ébauche d’exploration. En se tournant vers les plus connus des poètes toujours vivants (à l’exception de James Simmons et de Carmela Moya), on a tenté de montrer ici que si le socle celte et les mythes sont toujours présents dans la culture contemporaine (ici avec Kinsella, qui a passé une grande partie de sa vie aux Etats-Unis, enseignant à Philadelphie), ils font l’objet de contestation (Simmons). On trouvera peu de place consacrée à des poèmes suscités par l’actualité à peine close des affrontements douloureux en Irlande du Nord (qui n’avaient pas laissé indifférents ceux de la République tels Kinsella et Egan) car ils sont largement représentés dans les éditions bilingues parues dans notre pays. A regret aussi on a accordé peu de place aux poètes femmes, de tout premier rang, telle Medbh McGuckian. Nombre de poètes manifestent aujourd’hui, avec parfois l’arme de l’ironie (tel Paul Durcan) une inquiétude sur l’avenir culturel d’une Irlande qui semble sacrifier sans état d’âme son identité spirituelle au bénéfice d’une intégration dans l’économie planétaire. Il semble néanmoins que tous ces poètes, tous des « oies sauvages » qui ont voyagé, vécu et travaillé en dehors de leur pays avant d’y revenir pour de bon, sont liés par une indéfectible affection à ses paysages et nous avons accordé une large place à cette thématique qui est après tout première dans la poésie éternelle pas seulement mais essentiellement celte.
Nous regrettons que des raisons de copyright revendiquées par son éditeur français nous interdise de publier notre traduction prévue d’un poème de Seamus Heaney.
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1 Je me permets de renvoyer à mon essai : « De la géologie à la poésie : «Irlande, pays des tourbières », dans Goéland poésie n°1, printemps 2003.

2 Bibliographie très sommaire :

http://www.librairie-compagnie.fr/irlande/index.htm (propose entre autres des bio-bibliographies de nombreux poètes.

– Denis Rigal (ed.) : Poésies d’Irlande, anthologie bilingue, ed. Sud, 1987.

-Poètes d’Irlande du Nord, ed. bilingue présentés par J.Genet et C.Meir, P.U. Caen, 1991 et1995.

– Jacqueline Genet et Claude Fierobe : La Littérature irlandaise 2ème éd.l’Harmattan, 2004.

– Anthologie bilingue de la Poésie irlandaise du XXeme Siècle sous la direction de J.Y.Masson (qui propose entre autres une très bonne documentation biographique et bibliographique sur chacun des poètes présentés) éditions Verdier 1996 ;

– Le Journal des Poètes (Belgique) 2007/2 a présenté un dossier bien documenté sur « La poésie irlandaise d’aujourd’hui » par C. Pagnoulle.
3. Séjournant en août 2006 dans le Connemara au nord de Galway, j’ai fait un voyage organisé d’une journée dans le Burren au sud de cette ville en compagnie de nombreux étudiants chinois venus étudier à Dublin… la « finance ».

4. Les éditions du Castor Astral ont publié récemment en édition bilingue anglais-français deux volumes de poèmes de Patricia Nolan.

5. Les éditions Alidades ont lancé une collection Irlande 21 et publié : Patrick Deeley Territoire Territory (2011) ; et auparavant Desmond Egan.
Thomas Kinsella

La route du Tain

Gene, assis sur un rocher, laissait pendre notre carte.
Les autres s’étaient égarés plus loin
derrière la première crête. Quant à nous, irrités,
nous avions entrepris de descendre vers la rivière
pour regagner la voiture, par le chemin que nous aurions dû prendre à l’aller.

Nous aurions dû nous fier à notre livre –
après qu’ils tentèrent de traverser, et cette rivière aussi
« se dressa contre eux » et emporta
cent de leurs conducteurs de chariots vers la mer
Ils durent remonter la rivière Colptha
jusqu’à sa source
là-bas :
où le bras principal remonte en se rétrécissant sombrement
jusqu’à une entaille dans la colline en face ;
puis vers Bélat Ailiuin
par ce sentier
qui serpente à travers la vallée
jusqu’à Ravensdale.

Nous éparpillant dans l’irritation…qui nous étions mis en route
si joyeux de fêter notre livre ;
dans la joie nous l’avions fait et refait
sans plaindre nos heures, satisfaits d’ « enrichir le présent
en honorant le passé », chacun dans son rôle propre …
Chacun allant à sa guise, désassortis,
comme n’importe quelle bête des champs,
un museau brayant inconsolé,
un autre se terrant dans ses plaisirs…

Quand juste au-dessus de nous un renard roux
bondit à toute allure de la fougère
et haletant franchit la colline vers la crête prochaine.
Là où il disparut – pâle éclair primitif
jailli de la terre – une crique brilla dans le lointain à l’entrée de la vallée
au-delà d’Omeath : les eaux grises ondulaient sous la lumière.

D’un battement de cœur, étrangement assurés,
nos regards se rencontrèrent : nous aurions dû le savoir, alors :
Le processus, tout l’ennuyeux
rituel d’habilitation ! Du flux vers la plénitude
– saturés – l’assombrissement des nuages– l’insatisfaction
se répandant lentement comme une douleur : quelque chose,
réduit, soudain dans un frisson fait sens
le long de nouvelles frontières
– à travers une forêt,
près d’un rivage sombre comme sel,
près d’une pierre dressée sur une plaine sombre,
près d’un gué où coule le sang,
et le long de ce défilé sinistre, où quelqu’un en avant
appelle et s’agite sur la crête, sur un ciel
de nuage qui se désagrège – cloué
par cette même silhouette (arrêtée, pointant)
sur le rempart de Cruachan
où tout a commencé …
le soleil matinal se déversant sur nous tous
alors que nous nous éparpillions sur les tertres
interrogeant de vieux livres inutiles,
rassemblés en spéculations joyeuses
autour d’un bloc allongé, Miosgan Meddha,
la merde de la Reine Med…? – agitant bruyamment nos cartes,
plaisantant de concert dans la maladie grandissante
ou l’âge ou l’embonpoint ; devant nous
la route du Tain, par-dessus la poussière des hommes,
vers ces collines qui se fais aient plus sombres
à l’ approche de nos voitures.

NdT : en 1969 les éditions Dolmen Press ont publié dans la très belle traduction de Thomas Kinsella Tain Bo Cuailgne, le grand poème épique du Cycle de l’Ulster remontant au VIIIème siècle, où figurent, entre autres personnages mythiques la reine guerrière Mehb (anglicisée entre autres par Shakespeare en Maeve) et du héros Chuchulainn. Kinsella, considéré comme l’un des plus grands poètes irlandais vivants, souvent obscur, se plait à évoquer des moments de révélation. Il narre ici une promenade après la parution de cette traduction, avec des amis soucieux comme lui de découvrir dans le paysage contemporain l’itinéraire suivi par les héros antiques, et ce, entre autres grâce à sa toponymie celte et aux indications sur les accidents du terrain données dans le poème. Quête stérile jusqu’à ce que, surgissant d’un fourré…

Nuala Ni Dhomhnaill

Enlèvement

La femme fée est entrée
Dans mon poème
Sans fermer la porte
Ni demander la permission.
Connaissant ma situation
Je ne lui ai pas dit de partir.
J’ai joué à la femme-de-peu-d’accueil
Et dit :
« Etes-vous pressée, voici votre chapeau.
Approchez vous du feu.
Mangez, buvez ce que vous trouverez –
Mais si j’étais dans votre maison
Comme vous êtes dans ma maison
Je rentrerais chez moi tout de suite mais bon, restez. »
Elle est restée. S’est activée
Dans toute la maison. A fait les lits,
Lavé la vaisselle. Mis le linge sale
Dans la machine.
Quand mon mari est rentré pour le thé
Il ne savait pas que ce qu’il avait n’était pas moi.
Car je suis dans le champ des fées
Dans l’obscurité éternelle
Et gelée par le froid là-bas
Vêtue seulement de brume blanche.
Et s’il veut me revoir il y a une solution. –
Prendre un soc de charrue
L’enduire de beurre
Et le chauffer à blanc.
Puis qu’il aille vers le lit
Où est étendue la succube
Et lui applique le fer rouge.
Pressez-le sur son visage
Brûlez, marquez-là
Elle s’effacera sous vos yeux
Et je réapparaîtrai.
Elle s’effacera sous vos yeux
Et je réapparaîtrai.
Elle s’effacera sous vos yeux
Et je réapparaîtrai.

Eamon Grennan

Assis au soleil, à Renvile

Assis dehors quand revient le soleil, je tends ma gorge à sa lame nue : des vagues de sons
viennent s’écraser sur mes oreilles assoupies, laissant leurs épaves de chant d’oiseaux
et de tracteurs qui tournent au ralenti, la longue ligne nette du bourdonnement des abeilles
et le riff soudain, haut perché, et bleu râpeux
d’une mouche bleue – ou le rythme syncopé de deux
marteaux de maçon, ou la brise aquatique-dans-les-feuilles , ou ce
roitelet qui tape, clair, son Morse frénétique.

Bénédiction d’une trêve dans le mauvais temps qui durait, durait,
soudain cette belle journée s’installe autour der moi
comme une linotte apprivoisée posée sur mon épaule chauffée,
y chantant sans peur dans le monde
alors que le temps s’enroule en arrière et me met dans son secret,
que pour le moment
il a replié sa tente et pris son envol
et s’est dissout dans l’air, nous laissant tout le temps
pour saisir le hhackk ! discret du faisan qui
approche en raclant sa gorge, tout le temps de lire
les écrits spiralés des lichens blancs sur le roc
ou le revêtement moussu vert rugueux
des grosse pierres qui incurvent leur dos
au-dessus de l’herbe première qui ondoie – comme des dauphins.

Ainsi assis, je sais que l’ombre du cottage tourné vers l’est
va bientôt m’atteindre avec sa fraîcheur
et me pousser dans le domaine des digitales, des coucous, des scabieuses, des vesces,
et dans le royaume au toit bleu des alouettes
qui électrisent l’air et se dressent sur le vent – artistes
de leur repos musical et furieux. Dehors,
traversant l’antique dolmen
et entre les grandes pierres majestueuses dressées
volent des traquets pâtres et des sansonnets, des traquets motteux et des merles,
des linottes au poitrail rose, des bouvreuils, des roitelets, qui traversent
la cour funéraire d’hommes grands en leur temps, oiseaux
qui ne savent rien de l’espace que nous partageons
rien que ce que leur bec et leur ossature aérienne leur disent,
et leurs yeux brillants, vif argent.
NdT : Renville est un lieu-dit du Connemara où se plait à revenir régulièrement le poète, qui a fait toute sa carrière universitaire au campus de Vassar aux Etats-Unis.
Derek Mahon

Aran depuis Cambridge, Masschussetts
Pour Eamon Grennan

Rêve de blanc calcaire dans la lumière océane
Où les mouettes ont placé leurs empreintes parfaites.
Son reflet dans ce ciel suprême
Par delà la vision exalte la vue
Et la simple expérience des sens.
A des miles atlantiques de là ce soir
Conçu au-delà d’une telle innocence,
J’en chéris toujours le souvenir et j’
Y mesure tout depuis lors.

Le Merle

Un matin du mois de juin
Je sortis par cette porte
Et me trouvai dans un jardin
Sanctuaire de lumière et d’air pur
Transplanté des Hespérides.
Nul bruit de machine nulle part.
Quand d’un buisson, caché,
Un merle soudain fit entendre
Son chant timide et vaillant
Brisant le silence des mers.
John Montague

Hermit

The night structures swarm-
ing around this attic room;
a silver trellis of stars,
tide wash, then silence.

Stir and creak of the fire,
an ikon bright on the wall,
and, of course, books, papers,
hosts of silent dialogue.

To work intently while
the constellations shift
across the frost-sharp sky,
moisture condenses on the glass.

Autumn yielding to winter,
Pegasus to the Hunter,
one year into another,
endless death, ceaseless birth

While ships toil up the channel,
patient as the night prowl
of the owl, or of probing heron;
the snail progress of a poem;

Intellect and universe
held briefly in tune,
under the blanched helm
of cliff lighthouse

Upright and defiant
Against the night,
A restless arm of light
Shearing the dark.

Ermite

Les structures de la nuit se pres-
sent autour de la mansarde ;
dentelle argentée d’étoiles,
clapotis de la marée.

Le feu danse et crépite
icône vive sur le mur,
et, bien sûr, livres, papiers
hôtes d’un dialogue silencieux.

Travailler intensément tandis que
se déplacent les constellations
à travers le ciel roide de gel,
la buée se condense sur la vitre.

L’automne cède à l’hiver,
Pégase au Sagittaire,
une année à l’autre
mort sans fin, naissance incessante

Tandis que des navires peinent à remonter le chenal,
patient comme la chasse nocturne
du hibou ou du héron qui fouille
chemine, escargot, le poème ;

Intellect et univers
accordés un bref instant,
sous le gouvernail blême
du phare sur la falaise

très droit, comme en défi
sur le ciel nocturne,
bras mouvant de lumière
qui tond l’obscurité.
(tr. GERB : (Michèle Duclos, Françoise Loppenthien, Sylvaine Marandon,).

Anatoly Kudryavitsky
Clare Island
(For Gerard Reidy)

Everything here to suit tourists:
a castle
legends of pirates
a couple of hotels
etc. etc.
and – not to forget –
the snow on the grass in this July
or rather flocks of white wool in the rain

inspecting the hills with a road engineer
you can take notice of the roads
sinking towards the sea
and slipping from under your feet

because every mainland has its island
and every island has its island
and there’s a naked man amidst elks and buffaloes
in the ancient fresco on the church wall

and tourists
– Europe in ten days –
inquire about what age
is that picture typical for
L’Ile de Clare

Ici tout ce qu’il faut pour plaire aux touristes :
un château fort
des légendes de pirates
deux ou trois hôtels
etc. etc.
et- ne pas oublier –
la neige sur l’herbe en ce mois de juillet
ou plutôt des flocons de laine blanche sous la pluie

Inspectant les collines avec un ingénieur des ponts
tu prends note des routes
qui s’enfoncent vers la mer
et glissent sous vos pieds

parce que chaque pays a son île et chaque île a son île
et il y a un homme nu parmi les élans et les buffles
sur la fresque antique sur le mur de l’église

et les touristes
– l’Europe en dix jours-
demandent de quel siècle
ce tableau est typique

Paul Muldoon

Irlande

La Volkswagen laissée dans le renfoncement
Mais dont le moteur continue de tourner.
Sont-ce des amoureux
Et non des hommes qui se hâtent de fuir
A travers deux champs et une rivière.
James Simmons

Traduit de l’Irlandais

Il était terrible notre héros à donner des coups dans la bataille :
Mains sans doigts, têtes et orteils tranchés
Eparpillés. Ce jour-là volèrent, tombèrent
Des victimes stupéfaites sourcils, os et entrailles,
Comme étoiles dans le ciel, comme flocons de neige, comme noix en mai,
Comme pâquerettes en prairie, comme mégots d’un cendrier.

On frôlait, on piétinait des choses familières
Sur le chemin de tous les jours, toutes brillants de rouge
Du carnage causé par le héros, bien qu’il fût parti.
Par procuration sa bombe explosa, sa valeur éclata.
Carmela Moya

Gaélique (écrit directement en français)

Il fait un pied de nez au Temps des Désarrois.

Petit déjà,
il investit des cercles magiques :
rondes d’herbes folles sous un ciel
que les freux déchirent.

Et dans la tourbière où
les boyaux se gorgent, rougeoient
d’anneaux de rois, de disques solaires
il déchiffra
les rythmes intacts du passé,
les hiéroglyphes païens – présents –
En saisit
l’énergie première,
la mémoire de tout un peuple
déboussolé.

Il fait un pied de nez au Temps
Linéaire et mesurable.

« Demain Nous Mêmes » il vocifère.
Mais une rafale de mitrailleuse
Juxtapose un contrepoint
Aux lendemains qui chantent.

Desmond Eagan

Conservation

Allen Hill in the distance
all eaten into
its shape its presence destroyed
an obvious symbol but
around here even the grass
is becoming endangered

estates factories road
bungalows dormers two storeys
all nature has less of a say
ther’s hardly a lark

in the fields where they nested
stand three huge houses with entrance
one has a security phone
which the birds never use

and ther’s another notice for Planning
where they sang and sang over our walk

everyone building bigger and

never a cukoo do we hear
never a corncrake in the meadows
which gave a name to these parts

gone for keeps
got rid of quietly accidentally
like the Hill
before we even noticed we noticed
with no hard feelings of course

and all the rest

oh changed too
there but hardly there
a creak in the long swaying grasses
of forgotten summers.
Sauvegarde

Allen Hill dans le lointain
comme une peau de chagrin
présence détruite
symbole évident mais
ici alentour même l’herbe
est menacée .

lotissements usines route
bungalows lucarnes à deux étages
toute la nature se voit niée
à peine une alouette

dans les champs où elles nichaient
se dressent trois énormes maisons avec admission
l’une avec interphone
que les oiseaux n’utilisent jamais

et voici un autre écriteau Terrain à bâtir
là où ils chantaient, chantaient au-dessus des promeneurs

on construit de plus en plus vaste et
jamais on n’entend de coucou,
jamais un râle des genêts dans les champs
qui donnaient un nom à ces lieux

partis pour de bon
liquidés en douce accidentellement
comme la Colline
avant que nous l’ayons remarqué remarqué
sans rancune bien sûr

et tout le reste

oh combien changé aussi
là mais à peine là
un râle dans les graminées ondoyantes
des étés oubliés

Harry Clifton

The Chrystalline Heaven

The new people, the quick money (Inferno, XVI)
I sit up, in the chrystalline heaven
High as Dante, looking down
On the dog-eat-dog of Florence, on Dublin town,
Through the marvellous dome of glass above Dail Eireann.
Coffee is over, a quarter past eleven
And the deputies file back in. Concentric hells
Of seats are filling up,conspiratorial,
Till the banging of the gavel, the Ceann Comhairle
Shouting for order, and then the division bells

As suddenly, the House empties, through backstage doors
Charlie Haughey crosses the floor,
Engages a women I know in conversation –
Still beautiful, still a gazelle. After how many year
of marriage to a Dublin auctioneer?
Above, the forces that govern the universe,
Light, reason and love, a Dantean vision,
Stream through the windows.. I am above up here
In the public gallery, as mid-morning disperses

Its scattered audience, snoozing as if not there,
Through the luminous room.
My minister rises. I fold my Irish Times
And watch O’Snodaigh, leprechaun and elf,
Nervously scrape te three remaining hairs
Across his bald patch – him, my immediate boss! –
The prompter through the stage door of “ Whereas…”
A minor civil servant, like myself,
A lifer, splitting hairs till the crack of doom

And darkly think to myself “Inadequate
For the business of state,
A Johnny Come Lately”. Afterwards, in the lobby
Hearing him talk, relaxing over a fag,
“Let Charlie soon start shiting golden eggs
or the country’s fucked –“ I’ll know myself a snob,
a shadow of Dante, the chip on my shoulder,
disinheritance, chrystalling to heaven
high and light as the Dome above Dail Eireann,
sitting in judgement on Dublin, and getting older.
Le Ciel cristallin

Les parvenus, l’argent facile (Dante L’Enfer XVI)

Debout, sous le ciel cristallin
A la hauteur de Dante, je plonge le regard
Sur la Florence des règlements de compte, Dublin,
A travers le merveilleux dôme de verre qui surmonte le Dail Eirann.
La pause café est finie, onze heures un quart
Les députés rentrent l’un après l’autre. Les enfers concentriques
Des sièges se remplissent, ça conspire,
Jusqu’au coup de marteau retentissant du gavel, le Ceann Comhairle
Réclame le silence, puis c’est la sonnerie du vote

Et soudain la Chambre se vide par les sorties à l’arrière
Charlie Haughey traverse la salle,
Entreprend une femme que je connais,
Encore belle, encore gazelle. Après combien d’années
de mariage avec un commissaire-priseur de Dublin ?
Au-dessus, les forces qui gouvernent l’univers,
Lumière, raison et amour, vision digne de Dante,
Coulent à flot par les baies. Je suis là-haut
Dans la galerie des visiteurs, alors que la coupure au milieu de la matinée disperse

Sa maigre assistance, somnolente comme absente
Par la salle lumineuse.
Mon ministre se lève. Je plie mon Irish Times
Et observe O’Snodaigh, elfe et farfadet,
Se gratter nerveusement les trois cheveux
Qui lui restent sur le caillou – lui, mon supérieur immédiat !
Souffleur à travers la porte de service des « oui mais »
Petit fonctionnaire comme moi,
Condamné à perpète et aux arguties jusqu’à la fin des temps.

Et je pense in petto, sombrement, « Inapte
Aux affaires de l’Etat
Arrivé de la vingt-cinquième heure. Plus tard dans le vestibule
L’écoutant parler, autour d’une cigarette,
« Faut que Charlie se hâte de chier des œufs d‘or
ou le pays est foutu » – Je veux bien être snob,
dans l’ombre de Dante, aigri,
en déshérence, attiré par le ciel cristallin
haut et léger comme le Dôme qui surmonte Dail Eireann,
convoqué à juger Dublin, et vieillissant.
NdT : le Dail Eirann à Dublin est l’équivalent de la Chambre de Communes à Londres et les députés comme en Angleterre votent en sortant par la porte des « Ayes » (Oui) ou des « Noes » (Non). Le Ceann Comhairle est le Président de la Chambre.
Parmi d’autres allusions culturelles la comparaison de la dame vieillissante à une gazelle évoque le poème de Yeats dédié à la future Comtesse Markiewicz née Constance Gore-Booth dont le poète fréquentait la résidence aristocratique de Lissadell (Cf. ses Collected Poems, Macmillan, 1969, p. 263-264).
Charlie Haughey était le précédent Premier Ministre auquel avait succédé Bertie Ahern.

(ce poème a été publié dans le Times Litereray Supplement du 4 Mai 2007)

Essai et traductions de Michèle Duclos et du groupe qu’elle coordonne

Publié dans FRICHES Cahiers de Poésie Verte n° 102 automne 2009

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Eamon Grennan

Être là

Né à Dublin en 1941, Eamon Grennan a fait ses études secondaires chez les moines cisterciens de Roscrea dans le comté de Tiperarry, des études universitaires de littérature anglaise et d’italien à l’University College de Dublin (suivies d’une année à Rome – plus tard, en 1997, il traduira un choix de poèmes de Leopardi pour les Presses universitaires de Princeton, ouvrage salué d’un Prix décerné par le Pen Club) puis à Harvard où il écrit une thèse sur la représentation de l’histoire dans le théâtre de Shakespeare. De 1974 à 2004 il a enseigné la culture irlandaise à l’Université de Vassar dans l’État de New York ; après sa prise de retraite il continue d’enseigner dans plusieurs universités new-yorkaises et à donner des conférences et des lectures de ses poèmes.
Traducteur de l’italien donc, puis du grec (Œdipe à Colone) avec sa compagne Rachel Kitzinger, critique et essayiste sur la poésie américaine et irlandaise du XXe siècle, mais avant tout poète, Grennan reconnaît volontiers, outre une allégeance à ses compatriotes, qui constituent le fond de son enseignement à Vassar et du livre d’essais qu’il en a tiré (Facing the Music, Irish Poetry in the Twentieth Century, Creighton UP, Ohama Nebraska, 1999) une forte influence, spécifique, de la poésie américaine sur son écriture. Le poète irlandais John Montague qualifie plaisamment son cadet d’« amphibie celte également chez lui en Irlande et en Amérique ».
Dans une conférence donnée à Vassar, Grennan définissait, en citant nombre de poètes américains, ce que leur poésie lui a apporté :

Ces Américains étaient différents. Cela avait à voir avec la voix, l’accent, la rapidité, l’élasticité du langage, et une capacité à mélanger les modes de manière surprenante, à être élégant et familier, direct et cérémonieux à la fois […] Je découvrais des voix qui abordaient le monde d’une manière qui chantait à mon oreille, détendue, familière, discrète, mais en même temps ouverte sur la célébration, une rencontre post-romantique du profane et du spirituel qui répondait à ma nature instinctive et à ma quête d’expression (j’ajouterai que le seul poète anglais également nutritif pour moi était Ted Hughes, dont les sens à l’affût et la langue musclée donnent immédiatement, irrésistiblement et complètement vie à son monde).
Les intonations américaines furent cruciales pour faire de moi le genre de poète que je suis devenu. La poésie américaine de ce siècle a été un énorme don généreux pour nous tous.
Chez ces Américains, le sens de la forme n’était jamais imposé, semblait toujours cajoler pour arriver à une forme nette et pertinente, et cela me plaisait. Je contemplais par la fenêtre à Ballymoney dans le comté de Wexford la mer d’Irlande (jusqu’au Pays de Galles, dit-on, par jour clair) un champ d’herbe et des arbres et des haies et des oiseaux ; puis je tournais les pages de Snyder ou de Williams ou de Roethke ou de Bishop ou de Kinnell et j’entendais des voix lyriques qui, m’offraient un réel moyen d’expression pour rendre compte de ce que je voyais […] proposant à la conscience de moi-même et du paysage irlandais le filtre d’un style « américain » […].

Mais l’Irlande ne se résume pas à des paysages, même si le poète se plaît à y passer de longs mois chaque été. Voici comment il résume la scène culturelle irlandaise qui s’offrait à lui alors qu’il abordait l’écriture poétique :
Après Yeats il était difficile de ne pas se sentir écrasé par sa grandeur, un peu étouffé par l’ampleur de son inspiration. Austin Clarke, un poète majeur de la génération qui a suivi, dit que « sa relation à celle des jeunes poètes en Irlande ressemblait à celle d’un chêne imposant qui nous maintenait dans l’ombre ». Les deux autres poètes de cette génération, Louis MacNeice et Patrick Kavanagh, ont tous deux élaboré des stratégies poétiques pour apprendre de sa grandeur mais aussi sortir de son ombre. Aux poètes de ma génération, ils offraient des modèles. En ce qui me concerne, l’implication de Kavanagh dans la vie ordinaire, son utilisation du langage parlé ordinaire, toute sa compréhension visionnaire de la nécessité de « saisir l’évanescence passionnée du temps » (comme dans son poèmes « The Hospital ») me parlaient et devinrent – comme ce que je pouvais apprendre de poètes américains tels que William Carlos Williams, Elizabeth Bishop, Robert Frost – indispensables à mon orientation. (Lettre à l’auteur).
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Eamon Grennan apparaît comme le poète de l’ici-maintenant, d’un « être ici » à la plénitude tranquille, impliquant autant son entourage humain que ses paysages quotidiens. Il est le miniaturiste passionné d’un contact avec un microcosme animé et multiple où son monde intérieur est partie prenante de ce qui passe alentour. Ce tropisme s’est fait plus prégnant dans les derniers volumes, particulièrement dans le volume intitulé « Matter of fact » où le terme « fact » est placé en italique et sans majuscule (comme son dernier volume à ce jour, out of sight), avec à l’intérieur des titres de poèmes tels que « What it is », « Something », « A few facts », « Innocence of things », qui traduisent son intérêt pour le monde des choses à l’occasion de mini-évènements. « Matter » intervient à plusieurs reprises dans sa terminologie, comme verbe (signifiant l’importance) et comme substantif (la matière). Il se veut en accord avec « the world/ as is : things in their exquisite, absolute, inexpressible/ Balance » (le monde/ tel qu’il est : les choses dans leur équilibre exquis, absolu, inexprimable) (out of sight, « World as is », p. 233). Un autre terme récurrent à sémantique duelle, « Quick » (« rapide », mais aussi « vif »), souligne le dynamisme de cette vie autour de lui. « Certains poètes transfigurent le quotidien, d’autres le présentent comme insignifiant, mais Grennan, avec des mots frais et précis et avec des sentiments vrais nous en restitue la plénitude » écrit le poète Richard Wilbur.
Poète de l’être-ici, mieux encore : poète d’un certain « bonheur d’être ici », pour reprendre après Michael Edwards l’expression que lui-même emprunte à Paul Claudel. Ce bonheur, cette plénitude tranquille, mais non aveugle, de l’être éclaire les trois grandes espaces thématiques de son inspiration.
D’abord, le contexte familial d’un fils, époux et père, qui surveille avec un pincement au cœur l’envol de sa nichée. Son père, sa mère, interviennent parfois dans le cours ou à la fin d’un poème qui narre un voyage ou un retour au pays natal. Il sait dire la paix d’une soirée tranquille au coin du feu rappelant les intérieurs paisibles d’un Vermeer, son peintre favori. Il trouve les mots, les sonorités, les rythmes qui nous mettent au cœur de cette paix, nous amènent à la partager ou à la souhaiter.
Plénitude des paysages et respect des êtres ordinaires qui les habitent. Deux types de paysages sont liés à sa vie et à son inspiration : la petite agglomération rurale de Poughkeepsie avec son campus de Vassar et ses étudiants, paysage rural somptueux en automne, dans un décor urbain encore épargné par la civilisation moderne, où la nature est liée à une forme d’existence toujours artisanale ; et l’Irlande, surtout le Connemara où il passe traditionnellement ses étés, parfois davantage, dans sa chaumière bien équipée de Renvyle, à l’écart des routes même non carrossables, en surplomb d’un petit lac. Il n’est pas le poète des villes ; ni non plus des espaces illimités ou grandioses, même au bord de l’océan. Ses paysages irlandais sont plus tourmentés, balayés par le vent et la pluie, parfois tranquilles dans le soleil. Ses paysages ornithologique et entomologique se retrouvent dans l’un et l’autre de ses lieux de séjour. La beauté des chants, la joie des coloris y cohabitent avec une certaine cruauté propre au monde animal – au-delà du bien et du mal. Michael Kenneally, dans Poetry in Contemporary Irish Literature (Collin Smithe, 1995) insiste sur « l’avidité impitoyable de son œil de naturaliste ».
Grennan observe son petit monde avec une passion de scientifique et de peintre. Car une troisième source récurrente du bonheur naît chez lui de l’art, de la peinture, riche des couleurs plus que des lignes. Vermeer, Chagall, Chardin, Bonnard, inspirent plusieurs poèmes, le dernier surtout avec ses flamboiements de couleurs joyeuses, des jaunes et des verts qui sont ceux aussi des pelouses où évoluent parmi des fleurs les insectes observés avec autant de minutie que de passion. Des couleurs analysées avec une précision dans leur unicité qui réclame d’être définie par des associations verbales. Les tableaux sujets de ses poèmes ne sont pas seulement pour lui régal pour l’œil mais un enseignement sur la personnalité du peintre ou décryptent un message – ainsi l’oiseau d’Utamaro.
« Son œil est celui du peintre, il a la férocité tranquille de Bonnard ou de Vermeer, décidé à transpercer l’instant », écrit de lui son compatriote le poète John Montague.
On ne trouve pas chez lui de préoccupations métaphysique ou religieuse. Difficile, à le lire, de le déclarer catholique, protestant ou agnostique. Nulle attirance pour le mystique, l’ésotérique, un au-delà. Pour reprendre les deux grandes voies empruntées par la poésie irlandaise du XXe siècle, et comme il le reconnaît lui-même, il est plus proche de Kavanagh que de Yeats, sans la vision pessimiste et réformatrice du premier. Cela ne veut pas dire qu’il se confine dans un réalisme descriptif. Sans transcendance affichée, ses rencontres avec le monde des animaux et des plantes et plus succinctement avec celui de sa tribu humaine, expriment en filigrane une supériorité ontologique des premiers, mus par un instinct aveugle en accord avec le cosmos, sur la contingence de l’être pensant.
Le monde des hommes vivant en collectivité politique, historique et même culturelle n’est pas pour lui un champ d’exploration ni d’ailleurs de jugement. À la différence de plusieurs poètes ses contemporains auxquels il se reconnait une allégeance, Ted Hughes, Gary Snyder et même Allan Ginsberg, Grennan ne fut pas tenté par des études d’anthropologie. À une exception près, celle de la peinture, rares sont les références, même brèves, à des créateurs, à des scientifiques ou à des musiciens, même s’il lui arrive de citer en exergue ou dans le corps de ses poèmes des poètes tels que Wallace Stevens, Elizabeth Bishop, Henry Vaughan, Traherne, J M Synge, Thomas Hardy, Gerard Manley Hopkins, Paul Celan, Czeslaw Milosz ou Philippe Jaccottet, et Shakespeare. Il place un long poème sous l’invocation “Another Week with Hölderlin” (out of sight, p. 200).
Pourtant ses derniers recueils font une place discrète à la violence qui a secoué son Île d’origine, par des poèmes peu nombreux qui dénoncent l’horreur gratuite éclatant au milieu d’un quotidien paisible, manifestant l’absurdité plus encore que l’atrocité d’une guerre civile aveugle et la peur, elle aussi irrationnelle, qui s’insinue.

L’évènement historique le plus dramatique qui a secoué sa deuxième patrie a motivé l’un de ses poèmes les plus saisissants : il tente d’y dire l’indicible, le choc dans son horreur et dans son caractère aussi impensable qu’inimaginable, paralysant pratiquement les capacités logiques de la langue et de la pensée, d’un évènement qui pourtant a eu lieu, s’est produit, a été produit, et vécu dans son université par lui-même et par ses étudiants le 11 septembre 2001. À l’occasion d’un discours de rentrée placé sous le signe de la vocation (The Call, Spring Convocation, April 28th, 2004), Grennan décrivait aux étudiants et aux universitaires de Vassar son attitude et ses réactions d’enseignant et de poète (les deux faces inséparables de sa vocation) devant l’innommable :

Le monde où nous vivons est une Babel de voix, un babil de vocations, une cacophonie d’appels. Reste la question : lequel écoutons-nous ? Ces forcenés qui ont assassiné tant d’innocents et eux-mêmes le onze septembre 2011 étaient sourds à toute autre voix autre que violente et mortelle, en conséquence de quoi notre monde fut irrémédiablement changé. Écartant toute autre voix que celle d’un langage dépassé, je me suis demandé alors quelle réponse un poète, quelle réponse un enseignant pourrait avoir. Que pouvait le langage, la voix seule, faire en ces circonstances ? En tant qu’enseignant je lus ce jour-là à mes étudiants quelques extraits de Yeats, une lueur dans son impuissance, dans Meditations in Time of Civil War [« Méditations du Temps de la Guerre Civile »]. C’était « Le nid de sansonnets à ma fenêtre ». Voici comment finit le poème : « Nous avions nourri notre cœur de visions,/ de cette chère le cœur a fait de la violence ;/ Plus solide est notre haine/ Que notre amour : ô, abeilles, ô miel,/ Venez bâtir dans la maison abandonnée du sansonnet. » [W. B. Yeats, Cinquante et un Poèmes, tr. Jean Briat, ed. William Blake & Co, 1989]. Ces mots, la voix de Yeats, montaient du passé, étaient une tentative pour calmer les protestations tremblantes devant le présent indicible.
En tant que créateur de poèmes, j’ai marché et marché sur le campus de Vassar pendant les jours de contrecoup qui ont suivi et j’ai observé la communauté, assommée jusqu’au quasi-mutisme par l’évènement terrible, qui essayait de retrouver dans des rituels une forme de guérison. Quelque chose continuait, étrangement étranger à l’atmosphère générale de détresse, de désarroi, de douleur silencieuse. Sur les restes démolis d’Avery Hall des hommes commençaient à édifier le nouveau Centre dramatique et cinématique – certains employés dans le bâtiment même, d’autres réparant avec de la pelouse neuve le sol ravagé. Les observant, je ressentais leur travail, leur vocation, leur appel, même faible, même insouciant, comme une réponse à l’acte monstrueux du onze septembre. Quelque chose me frappa à propos du lieu, de ce campus lui-même […] : qu’il était un lieu de paix, de possibilité de paix, un lieu pour la parole, non pour l’épée et là pouvait, hors de tout programme, résider son enseignement. « La fin de tout art est la paix », dit le poète anglais Coventry Patmore, et le poète irlandais Seamus Heaney lui fait écho. C’est peut-être la finalité de tout enseignement […].
Un sens de la responsabilité est, littéralement, la capacité d’être présent et d’offrir une réponse adéquate à ce qui nous confronte. Là, j’imagine, est la sorte de responsabilité que l’enseignement nous apprend à enseigner. Nous apprenant ainsi qu’à la racine de toute expérience physique d’appel et de réponse il y a en fait une force morale […].
Les poèmes n’offrent pas de réponse. Mais les poèmes sont en eux-mêmes toujours une réponse, une prise de responsabilité […] Le premier souci de l’artiste, sa réaction à la difficulté de sa tâche, est d’enregistrer et de rendre le monde – pas moins.

Sans difficulté on pourrait appliquer à Grennan la réponse, rappelée à cette occasion, qu’il suscita du poète dissident, Prix Nobel, Joseph Brodsky, à l’occasion d’une invitation de ce dernier au campus de Vassar : « Quelle est la responsabilité politique du poète ?» Brodsky ne réfléchit même pas une minute avant de répondre ; « le langage », dit-il seulement. Et Grennan de poursuivre :
Quelle doit être la vocation du poète ? Si nous aimons les poèmes, s’ils deviennent partie intégrante de notre vie, comment définir ce que nous aimons ? Je dirai que ma vocation, mon appel comme poète est d’aimer la langue, de la chérir comme l’agent et le vaisseau de tout possible, de la possibilité de donner un sens à notre vie. Il ajoutait : Mais en réfléchissant, je dirais que c’est aussi la responsabilité de l’enseignant.

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Le « bonheur d’être ici » est aussi le bonheur de la langue ; de la confiance dans la langue, dans ses possibilités d’extension pour cerner la réalité concrète jusqu’à dire l’impensable, l’indicible mais aussi le ténu, le menu. On n’ira pas jusqu’à écrire que Grennan, à l’instar de Heaney, confie au langage une mission chamanique pour dépasser les fractures de l’histoire mais (plus modestement ? voire) il se met au diapason de la vie débordante, ou lente et incessante, des éléments du cosmos quotidien. Il écrit dans un poème récent (out of sight, p. 179) : What disappear when I say the word bird ? That little thing all shades/of brown and raspberry and rose on my windowsill : clicking bill, a feathering/ that raddles light … (« Qu’est-ce qui disparaît quand je dis le mot oiseau ? Cette petite chose toute nuance/ de brun et de framboise et de rose à ma fenêtre : petit bruit sec du bec, un plumage qui cuivre la lumière… »).
Chez Grennan la syntaxe et le lexique ignorent les formes prosodiques, le vers régulier et les tournures « poétiques ». Les poèmes peuvent être constitués – on le lui a parfois reproché – d’une unique longue phrase à incises. « Il a développé un long vers qui crépite, des phrases qui claquent comme des fouets et qui donnent à ses poèmes mobilité et liberté », écrit de lui John Montague. Leur dynamisme est nourri par un vocabulaire concret d’origine saxonne, mono ou bi-syllabique, qu’interrompent si nécessaire quelques longs adverbes abstraits. La force de sa langue réside dans son foisonnement lexical innovateur, une souplesse et une plasticité qui sont celles de la langue anglaise. Elle cerne la multiplicité concrète de son univers en forgeant nombre de substantifs composés, tout comme en substantivant des verbes et verbalisant des substantifs. Ainsi, dans son volume dernier à ce jour, out of sight, new and selected poems qui reprend la quasi-totalité des publications passées il dépeint le vol rapide et lumineux d’un oiseau par : to arrow away ou it lights out ; pour des moules qui résistent l’assaut des flots : their quiet/ tide-rocked lives ; des onomatopées traduisent ce monde plein de vie : the dawning/ Cokcarraarouse of the anemone-cheeked bird/ shouting his foreign heart out ; the slipslapslop of agitated ocean . La musicalité des allitérations tisse certains poèmes : then a branched robin// fan-batters charcoal wings, and I see before it disappears its burnt-orange/ Breast, an ember blown to brightness by the cloudy morning…L’œil du peintre n’est pas en reste : Breast of a chaffinch a watered strawberry ; two bluebirds […] sweet-speckled, honeyed at every pore ; paper white narcissi ; slateblue skin of a mackerel ; horizon a pale lapis ; a spray of fuchsia against the verdigris// and plumblue bulges of Tully Mountains ; hedges/ lemon-blue ; Gold of marigolds…
« The music of what happens » écrit Seamus Heaney pour définir sa propre poétique. Ne peut-on en dire autant de celle de Grennan ? Rien que de très normal en somme, bien dans une tradition où rien ne sert de brutaliser une langue qui ne demande qu’à s’épanouir et se multiplier.
En 2002 Grennan a reçu le “Lenore Marshall Poetry Award” décerné pour l’année en cours par “the Academy of American Poets for the best book of poems published in the States”.
Avant-propos à : Eamon Grennan, Être là, poèmes traduits de l’anglais par Michèle Duclos, édition bilingue, ed. Caractères, 2013.