Kathleen Raine et le mythe de l’unité perdue

Pour évoquer l’œuvre immense et multiple de Kathleen Raine, il ne suffit pas de rendre hommage à une magicienne du langage tant dans ses poèmes clairs, sobres et harmonieux que dans sa prose autobiographique et ses essais. Il faut aussi rappeler que Dr Kathleen Raine, docteur honoris causa de plusieurs universités (dont celle de Caen en France), « Commander of the British Empire », Chevalier des Lettres et des Arts dans notre pays et Prix du meilleur livre étranger en 1977 pour Adieu Prairies Heureuses, invitée des Conférences les plus prestigieuses sur les trois continents, s’est révélée être un érudit hors pair, qui à la suite de longues années de recherches a révélé à une communauté intellectuelle et universitaire d ‘abord réticente que le grand poète prophète William Blake n’était pas (comme le croyait encore T.S.Eliot lui-même) un simple autodidacte illuminé mais connaissait et a illustré l’entier fonds de la culture hermétique dont l’Occident pouvait disposer à la fin du 18eme siècle. Enfin, Raine impressionne par l’énergie indomptable, la détermination implacable avec laquelle elle a affronté l’indifférence voire au départ l’hostilité d’une partie de l’intelligentsia peu attirée par la spiritualité. Soutenue moralement et matériellement par ses représentants éclairés les plus éminents dans toutes les branches du savoir, elle a créé et animé depuis 1979 la revue Temenos (dont l’intitulé, signifiant le péristyle d’un temple, désigne déjà le projet) puis en 1992 – grâce au patronage du Prince Charles, lui-même soucieux de lutter contre le matérialisme de la civilisation contemporaine – la Temenos Academy Review qui reprend les conférences, lectures etc. données à Londres par la Temenos Academy en poursuivant le projet initial de Temenos : couvrir et révéler, dans une approche spirituelle ouverte, les domaines multiples de la vie intellectuelle et artistique, passée et présente, d’Occident et d’Orient.

Cette diversité des manifestations créatrices de Kathleen Raine s’organise autour d’une vision uniciste de la nature spirituelle du monde créé. Toute son œuvre et son action culturelle oeuvrent à recouvrer pour notre civilisation et nos arts modernes la sophia perennis exprimée par Platon et Plotin , présente dans l’Hermetica comme dans les grands mythes méditerranéens (confirmés par les archétypes jungiens) mais aussi dans les grandes religions de l’Inde et le Soufisme.
Comment ce vaste projet est-il illustré ? Raine s’est exprimée là-dessus à mainte reprise, particulièrement dans et autour de Temenos . A sa suggestion nous citons une profession de foi exprimée dans le premier numéro de la Temenos Academy Review au printemps 1998 :

Nous tenons que la véritable finalité des arts – qu’il s’agisse de poésie, de peinture, de musique, de sculpture, d’architecture, ou des humbles arts de la vie quotidienne – est de transmettre une vision d’ordre spirituel, que Platon nomme le Bien , le Vrai et le Beau. Telles ont été les fondements nécessaires de notre civilisation dans le passé, et tels ils doivent rester dans l’avenir (…) En l’absence de la vision de cette source spirituelle, une civilisation matérialiste est incapable de créer ; elle ne peut que diminuer ou démolir, puisque le royaume humain en tant que tel est cet ordre spirituel même que le matérialisme nie. Une société non inspirée par la vision des mondes supérieurs est un véritable enfer métaphysique. Elle reste un enfer même pourvue de tout le confort et le luxe ; car l’enfer est par définition l’absence de Dieu.
La science moderne a exploré l’univers physique jusque dans l ’infiniment grand et l’ infiniment petit et a acquis un savoir qui offre à l’humanité des possibilités apparemment illimitées pour le bien et pour le mal, pour la guérison et la destruction (…)Mais de l’amour et de la sagesse, de la joie et du chagrin, de toutes ces valeurs et ces significations dont les grandes civilisations du monde ont été la fleur, la science ne peut rien nous dire (…) Cependant la structure impressionnante de la science repose sur une prémisse qui est en soi un acte de foi – la croyance que l’univers matériel en dehors de l’esprit et de la pensée est le fondement de la « réalité ». D’autres civilisations reposent sur d’autres prémisses . Les grandes civilisations orientales – qui à ce jour continuent d’inspirer sous des formes diverses des multitudes – tiennent, au contraire, que ce fondement est le mental, l’esprit, la vie elle-même, – décrite en Sankrit comme Sat-Chit-Ananda, Etre-Conscience-Vie. La tradition platonicienne européenne et le christianisme tenaient aussi, jusqu’à être minées par les idéologies matérialistes des trois derniers siècles, que l’homme est un être spirituel ; notre unique prophète national, William Blake, appelle le corps « le vêtement, pas l’homme ». « L’homme véritable », selon Platon, est intellect ; selon Blake, « l’imagination » – la « Divine Humanité » – le « Dieu intérieur » et la « lumière intérieure » des Quakers et d’autres mystiques protestants. Cette vue est une avec l’enseignement védique d’un Soi divin, présent partout à travers l’univers. La science matérielle ne décrit que le monde phénoménal, et en prétendant que ce monde est le tout de la réalité elle néglige les régions infinies de l’être incommensurable ; car la science ne connaît que le mesurable.
Rien d’étonnant à ce que notre société soit malade(…)
Pourtant, la « philosophie pérenne », comme cette tradition sans âge du savoir spirituel a fini par être appelée (…) n’a jamais été totalement éteinte. En Europe, le flot majeur du platonisme, coulant tantôt à l’extérieur, tantôt à l’intérieur du christianisme, a été la nourriture d’architectes, de poètes, de peintres et de musiciens. Parfois ce courant s’est fait souterrain, à travers des groupes ésotériques tels que les Rosicruciens, les Francs Maçons, et d’autres fraternités théosophiques, faisant jaillir des sources et des fontaines qui ont nourri la vie imaginative de la Renaissance italienne, de l’Angleterre élizabéthaine, des poètes romantiques, du Transcendantalisme américain, et de la « Renaissance » irlandaise du XXème siècle. Il convient que Temenos rende hommage à ceux par qui cette connaissance est venue jusqu’à nous…

Dans ce même éditorial Kathleen Raine salue les Maîtres dont l’enseignement l’a éclairée sans qu’elle envisage de s’enrôler dans aucun de leurs groupes : Teilhard de Chardin, Carl Gustav Jung , l’islamiste métaphysicien français René Guénon, le bouddhiste Marco Pallis, le catholique orthodoxe Philip Sherrard. Son adhésion la plus complète va à l’érudit ismaélien Henry Corbin qui l’invita à deux reprises aux Rencontres d’Eranos et dont Temenos puis la Temenos Academy Review ont reproduit à plusieurs reprises en traduction des textes majeurs. Car « mon propre chemin a été celui de la poésie, celui de l’Imagination vivante dont Blake et Corbin étaient les tenants. »
Comment, dans une société « laïque » et une culture « moderne » de l’entre-deux-guerres dont elle n’a cessé de déplorer et combattre le matérialisme, en est-elle venue à se à consacrer sa vie à la rédemption de ce qu’elle appelle le « savoir exclu » de la « sagesse pérenne » ?
Blake fut son « golden thread », son « fil d’or » pour redécouvrir le Continent enfoui de la sophia.Au sortir de l’université de Cambridge où elle s’était spécialisée dans l’étude de la botanique, Kathleen Raine, déjà poète, est encouragée à entreprendre à la lumière des archétypes jungiens des recherches sur William Blake. A sa surprise elle découvrit que ce poète, peintre et imprimeur, avait fréquenté l’universitaire oxfordien Thomas le platonicien ( « Thomas the Platonist ») traducteur de Platon, Aristote, Plotin, Proclus et de la mouvance néoplatonicienne. Outre ce corpus, et l’Hermetica, la Kabbale, les écrits de Boehme, Paracelse et Swedenborg, William Blake pouvait dans son œuvre se recommander des Eddas, de la mythologie celte, et de la Bhagavad Gita hindoue. Non seulement ses poèmes mais ses gravures s’inspirent des grands mythes platoniciens qui disent par des symboles archétypes la descente de l’âme immortelle à travers l’humide de la matière.
Après Blake les poètes auxquels elle a le plus consacré d’elle-même sont Shelley (dont elle a montré que la pensée retrouvait le grand espace cosmique des Upanishads) et Yeats (premier éditeur de Blake à la fin du XIXème siècle) qui illustre dans ses poèmes et son théâtre un syncrétisme de traditions orientales et occidentales multiples. Elle a montré que, depuis la Renaissance jusqu’à nos jours, le courant romantique majeur de la poésie britannique s’inscrit, parfois souterrainement, dans un creuset de la pensée où se rencontrent platonisme, christianisme et hermétisme, avec des résurgences contemporaines chez des poètes britanniques contemporains tels que le Gallois Vernon Watkins ami de Dylan Thomas, le poète et peintre gallois catholique David Jones, l’Ecossais Edwin Muir attiré par la psychologie jungienne. Kathleen Raine a d’ailleurs consacré des études à la plupart de ces poètes, ainsi qu’à Hopkins, T.S.Eliot,et surtout à David Gascoyne « notre seul grand poète », qui fut un temps surréaliste avant de revenir à un christianisme ouvert fortement teinté de tradition alchimique.

La vision de Kathleen Raine, à l’œuvre dans tous ses écrits et manifestations culturelles, s’appuie sur une cosmologie, une anthropologie et une poétique plus plotiniennes encore que platoniciennes.
L’âme descendue de sa participation première à la perfection de l’Un et devenue prisonnière de la matière après avoir traversé le Léthé, garde à des degrés divers le souvenir, l’anamnèse, de ce Paradis perdu. Telles des vagues dans l’océan, l’être humain vit selon un double registre : l’un individuel, engoncé dans la matière et dans l’empirique, l’autre vécu parallèlement, souvent à l’insu du premier – « Man can embody truth but he cannot know it » (L’homme peut incarner la vérité mais il ne peut la connaître) disait Yeats – comme une répétition des grands mythes platoniciens (« The Story and the Fable», écrivait Edwin Muir, la fable archétypique et le récit individuel).
L’homme peut dépasser la pure animalité du « mortal worm of sixty winters » (le ver mortel de soixante hivers ) comme l’écrit Blake, grâce à l’amour de la sagesse, l’amour platonicien sinon platonique et bien sûr par l’art s’il illustre la sagesse et l’amour. Les trois portes pour converser avec l’invisible sont pour lui Musique, Peinture et Poésie réunies.
Elles sont réunies dans la poésie concrète et harmonieuse de Kathleen Raine. Pour elle, le poète est le messager, le prophète d’une perfection invisible : « la poésie est pour moi la seule manière d’effectuer ce voyage spirituel. Ma poésie a de tout temps été l’expression des intuitions qui me sont venues de cet autre monde. »
Le poète est de ceux
Qui voient mais ne peuvent être
Dans ce lieu saint.

Une vision de mirage tremble
Dans le désert aride
D’une île d’ailleurs.

Du jardin et de l’arbre j’ai parlé,
De montagne et de clair cours d’eau,
Me souviens, qui ne puis entrer.

Ce royaume toujours-présent
Où d’aucuns que je connais, que j’ai connus
Ont été et sont toujours,

Dont l’éclat de très loin
Brille sur mon voyage désertique :
Pourtant je porte témoignage. (SP, p.151)

L’art qui est « the city of the soul », cité de l’âme, tout en s’appuyant sur les facultés conscientes, rationnelles de la psyché, tend vers l’Un grâce à cette faculté d’union avec le cosmos ou l’inconscient collectif qu’est l’Imagination. L’Imagination (prise dans le sens d’imaginatio vera ou de l’imaginal révélé par Corbin) est une dynamique ascensionnelle, un rayon invisible en direction de cet Un invisible et omniprésent à l’intérieur de chaque être mais plus ou moins étouffé. Présence mystérieuse et claire à la fois, souvent ignorée aujourd’hui, présence à l’intérieur de notre âme ou dans le monde qui se manifeste à qui l’éprouve sans toujours en élucider la cause par une joie sans limite et comme impersonnelle. Il nous semble alors échapper au temps, fût-ce un court instant, et à l’inquiétude devant l’évanescence d’un passé et d’un futur fuyants et illusoires.
Cette puissance de l’Imagination par laquelle se manifeste l’unité virtuelle entre le monde invisible et la psyché individuelle se concrétise dans l’image du « daimon », version païenne de l’ange gardien, figure moins allégorique et stéréotypée que la Muse, moins abstraite que l’Inspiration, moins ésotérique que celle des « Instructeurs » de Yeats. Ce « daimon » sans visage est un compagnon permanent exigeant qui rattache l’individu au fond collectif cosmique. Il ne parle pas de morale comme l’ange, ou plutôt son éthique est d’ordre cosmique et ignore les catégories de la morale des hommes. Il oeuvre à ce que s’accomplisse la volonté aveugle du cosmos en amenant le poète de gré ou de force à se faire son messager souvent aux dépens de son bonheur individuel.

Eudaimon

Attachée et libre,
Moi à toi, toi à moi,
Nous nous séparâmes sur le seuil
De la maison d’enfance, moi attachée,
Toi libre de monter et descendre
Dans l’océan donneur de vie
Dans le sein obscur duquel
Je me noyai .

Par une nuit obscure
En un vol sans attache
Tu m’as portée attachée
A ma maison-prison,
Dont l’invisible fenêtre barre
Au mien ton monde.

Ta vie ma mort
Pleure dans la nuit
Ta liberté attachée
A moi, bien qu’attachée toujours libre
De quitter ma tombe,

Sur des ailes invisibles
Pour parcourir la nuit et toutes les étoiles,
Pure liquide et sereine,
Toi moi, moi toi,
Là un; sur la terre seule
Je gis, tu es libre. (SP, p.58)

Le langage de l’imagination passe par les mythes qui se développent autour des grands symboles archétypiques, permettant ainsi d’appréhender la présence du monde invisible. «Par le biais du mythe, il nous est possible d’accéder à cette totalité dont notre existence individuelle n’est qu’une partie ».

De toutes les figures poétiques, le mythe est la plus complète, formant à la fois une entité et une unité au sein de laquelle chaque symbole, chaque figure ou acte symbolique prend place (…) dans n’importe quelle œuvre il constitue l’axe principal autour duquel s’organisent les parties (MVI 175).

Symbole et mythe, pourrait-on dire, servent à établir des liens non pas entre les faits sur un même plan du réel, quel qu’il soit, mais précisément entre les différents plans. Ces liens, les philosophes alchimistes les appellent « signatures », Swedenborg « correspondances », et Blake « le corps de l’analogie divine ». Le symbole proclame et incarne en effet une telle harmonie cosmique. En tant que figures poétiques, symbole et mythe ne peuvent donc guère être utilisés dans une culture qui nie ou méconnaît les multiples degrés de l’être. (MVI, p.159)

Dans son autobiographie comme dans ses poèmes, Kathleen Raine structure son récit sur le grand mythe de Koré et d’autres mythes affluents (Orphée ramenant Eurydice des Enfers, Isis errant de par le monde à la recherche de l’unité perdue, Ondine, la désobéissance d’Eve et la perte du paradis…) Elle récrit le déroulement de son existence selon le mythe de Perséphone, (ou Koré), partagée entre la terre heureuse de sa mère la déesse Demeter et le séjour souterrain, l’Hadès (le terme revient tel un leitmotiv en contrepoint avec l’image du paradis prénatal plusieurs fois perdu après avoir été entrevu) – Hadès de l’époux qui l’a ravie à ses compagnes et à la lumière du jour. L’enfance et l’adolescence de Kathleen Raine se déroulent entre les deux pôles géographiques, affectifs et culturels, qui vont décider de sa vie matérielle et spirituelle et reviennent comme des symboles référentiels dans toute son œuvre : une enfance libre et rustique dans le petit village de Bavington, au contact des éléments (l’eau qu’il faut aller chercher au puits du village) et des animaux, au rythme aussi de la vie cosmique et des êtres frustes mais enracinés dans leur terroir ; la contemplation de son milieu naturel développe chez l’enfant un sens du merveilleux naturel qui l’amènera plus tard à choisir la botanique comme sujet d’études à Cambridge. Puis c’est la banlieue nord londonienne d’Ilford, envahie par une prolifération urbaine médiocre, laide et pitoyable avec ses habitants étouffés par une morale méthodiste étriquée : premier Hadès de l’adolescente, qu’éclairera seule et pour peu de temps la découverte de l’art et de l’amour. Un peu plus tard, étudiante un temps éblouie par de fausses valeurs, elle retrouve un Hadès matérialiste à l’université de Cambridge. Puis, son deuxième mariage rompu de sa volonté – l’Hadès est aussi le mariage et la sexualité sans l’amour des âmes – , ce sera le monde culturel de Londres de la modernité privée de spiritualité .

Tels les archétypes, les symboles, véritables épiphanies du Feu Central, correspondent à des formes innées de la psyché, et dans leur nombre chaque créateur élit les formes et les images qui répondent le mieux à sa situation ou son tempérament.
L’art ainsi conçu a une fonction cathartique :

Le beau est donc le principe actif de toute œuvre dotée du pouvoir de transformation, qui nous invite à une connaissance intérieure de la norme humaine innée vers laquelle nous tendons mais dont nous ne cessons de dévier ; plus grande est la disparité entre une réalité sordide et la perfection de la beauté, plus grand et non moindre reste notre besoin de ‘vérité’ du beau, pour rectifier et redonner forme à cette ‘irréalité’ informe de l’univers quotidien. C’est seulement à travers des images de perfection que la poésie transforme la conscience. (MVI, p.138)

Contrairement au matérialisme behaviouriste « La philosophie platonicienne (…) tient l’âme pour ‘une plénitude de formes, une tablette écrite à jamais, une énergie intellectuelle vitale’. Le concept du beau (dont elle est inséparable) revêt alors un sens précis : ce qui est en correspondance avec un ordre formel inné. Tout ce qui est conforme à l’essence de notre être nous paraît beau. Le carré, le cercle, les lois de la géométrie et de l’arithmétique comblent intrinsèquement un sens de l’ordre qui appartient à notre nature. C’est pourquoi Platon a pu affirmer que nous apprenons en nous souvenant. (MVI, p.132 )

La beauté n’est pas une simple manifestation sensorielle mais c’est à travers les sens qu’elle suggère l’existence et la présence immanente d’un autre plan, de perfection, qui se manifeste moins par les couleurs qui expriment le domaine de la sensorialité que par l’harmonie, la netteté des lignes et des formes : l’écriture poétique (qui s’exprime aussi par le truchement de la prose – ainsi chez Proust, argumente la poète) se caractérise par un sens harmonieux de l’ensemble et réclame une musicalité des sonorités et des rythmes sans exiger une fixité des formes et du vers :

L’ars poetica s’intéresse à des totalités qui représentent plus que la somme des parties qu’elles modèlent et déterminent au contraire. La reconnaissance du beau est immédiate et intuitive, elle se manifeste comme une réponse d’une faculté plus élevée que la raison discursive : c’est le « nous » platonicien, la raison supérieure. (MVI, p.140)

Le Paradis est un état et non un lieu. Il est la manifestation tranquille et évidente de l’éternité dans l’instant et se manifeste par la réconciliation de contraires – coïncidentia oppositorum. Son anamnèse se manifeste dans des lieux précis du vécu individuel (tels que les rêves) et collectif (ainsi dans le folklore qui est l’inconscient des peuples et conserve le sens et le respect des lieux consacrés) . Raine découvre ses symboles (unité de l’âme individuelle avec l’Invisible) à l’occasion de grands rêves, dans les formes parfaites (telle la Sphère), dans les signes prophétiques du cosmos (à Delphes elle aperçoit un aigle portant un serpent dans son bec), dans les formes d’art où se manifeste un ordre harmonieux, respectueux des proportions et du tout, plus proche de l’Un que l’individu humain :

Statues

Elles plus que nous sont ce que nous sommes,
Sérénité et joie
Par nous perdues ou jamais trouvées,
Formes du désir du cœur,
Nous leur avons donné ce que nous ne pouvions garder,
Les avons faites ce que nous ne pouvons être.

Leur royaume est notre rêve, mais qui peut dire
Si elles ou nous
Sommes le rêve ou le rêveur, sceau ou argile ;
Si le plus parfait est le plus vrai
Ces visages purs, ces corps équilibrés dans la pensée
Sont la substance de notre forme,
Et nous ombres confuses projetées.

Grandissant vers leur maturité , elles emportent au loin nos années,
Et de notre mort elles s’élèvent
Immortelles dans la vie que nous perdons.
Les dieux nous consument, mais restaurent
Plus que nous étions ;
Nous aimons, afin qu’elles soient
Elles sont, afin que nous connaissions. (CP, p.111-112)

Mais l’Un se manifeste surtout dans une nature à la fois naturans et naturata, voile qui à la fois cèle et révèle l’Invisible. Les « signatures » – le sorbier magique, le nord néfaste, la touffe de jonquilles qui rappelle prémonitoirement l’enlèvement de Kore, ne sont, pas plus que les rêves, de simples signes inactifs. Les lieux vivent pour le poète du passé collectif ou des événements personnels qui s’y sont vécus, Grèce de l ’art, Ecosse de l’enfance puis de l’amour supposé partagé avec Gavin sur cette terre de ses ancêtres. Le néoplatonisme permet au poète de concilier ses aspirations spirituelles avec son amour païen de la terre

Terre sauvage

Je suis venue trop tard à ces collines : elles étaient balayés, dénudées
Des hivers avant que je sois née du chant et du récit,
Du charme ou du discours doté du pouvoir d’incantation ou d’oracle,

Le grand frêne mort de longue date près de la maison sans toit, branches pourries,
La voix des freux cri inarticulé,
Et des puits et des sources l’eau sainte asséchée.

Enfant je courais dans le vent sur une lande flétrie
Interpellant à grands cris les hautes présences qui n’étaient pas là,
Depuis longtemps perdues dans l’oublieux oubli.

Seules les formes archaïques disaient
Par le discours sacré de la corneille sur la pierre grise, ou de l’épervier dans le ciel,
L’Eden où le sorbier solitaire se penche sur la mare obscure.

Pourtant j’ai entrevu la montagne radieuse derrière la montagne
La Connaissance sous les feuilles, j’ai goûté les baies rouges amères,
Bu l’eau froide et claire d’une source cachée inépuisable. (CP, p.107)

Si au départ le poète emprunte aux grands mythes (Isis cherchant à réunir les morceaux éclatés de l’univers, Orphée descendu aux Enfers), ou à la topographie archétypique (les quatre éléments, les points cardinaux) les images nécessaires pour suggérer l’au-delà du phénoménal, son art a évolué vers plus d’austérité, vers le dépouillement de toute rhétorique et un minimum de syntaxe pour dire le silence essentiel premier.

Mon plan pour la journée : écrire
A partir de l’Evangile un texte sur le Ciel,
Mais vis un roitelet voleter
Et puis un autre, parmi le jasmin
Près de la fenêtre, et oubliai
Les pages saintes tandis dans les feuilles non écrites
Messagers du Royaume. (SP, p.150)

Raine a composé sous le titre de Short Poems (SP, p. 134-140) des suites impressionnistes de petits poèmes de trois ou quatre lignes qui retrouvent l’instantanéité de la présence au monde que dit le haïku :

Que nous offre ce jour ?
Beauté de la neige éparse
Dont les flocons humides touchent
Le sol, puis disparaissent.

L’air de Londres voile
Le bleu d’un ciel de printemps froid.
Briques comme à l’accoutumée, et les nouvelles du matin.
Mais freux et rouge gorge disent d’autres choses.

Cette petite maison
Pas plus petite que le monde
Ni moi solitaire
Vivant dans tout ce qui est.

Jeune ou vieille
Qu’étais-je qu’une histoire dite
Par un immortel ?

Aujourd’hui comme je
levais les yeux vers le grand visage du ciel
J’ai vu les cieux radieux abaisser
Leur regard sur moi.

J’ai lu tous les livres mais un
Seul demeure sacré : ce
Volume des merveilles, ouvert
Toujours devant mes yeux.
Monde :
Image sur l’eau, des vagues
Se brisent et c’est fini, pourtant
Ce fut.

Ame indomptable, sauvage et païenne, Kathleen Raine est proche d’Emily Brontë ; comme elle elle s’identifie avec la nature sauvage de son Northumberland plus nordique encore que le Yorkshire des Hauts de Hurlevent. Comme son héroïne Cathleen Earnshaw avec Heathcliff elle a vécu pour le naturaliste Gavin Maxwell une passion platonicienne irrésistible et destructrice (narrée tout au long du troisième volume de son autobiographie La Gueule du lion) qui s’actualisa spirituellement sur l’île écossaise de Sandaig, porte d’un paradis qui s’avéra illusoire et destructeur pour la femme, mais ouvrit toute grande au poète la porte de la création poétique inspirée par les paysages grandioses et familiers de son pays d’élection.

Ile de Canna

Hébrides les plus lointaines –
Sommets d’ îles bénies où l’âme
Peut voyager, mais nul pied franchir
Ces vagues périlleuses dont la surface glacée laisse flotter
Les ombres brillantes d’un lieu imaginé.

Aujourd’hui elles sont une –
Pays de l’âme est cette
Vision du ciel et de la mer et des îles montagneuses.

La vue explore les collines
Immortelle, libre, plus rapide que buse ou goéland,
Tandis que le corps, souffle laborieux, traîne des pieds pesants. (CP, p.265)

Les rochers basaltiques de Canna

De toutes leurs hauteurs grises elles se dressent,
Roches de basalte loin jusque dans l’air bleu
Arrêtées là où la force a cessé d’élever les colonnes archaïques de feu pétrifié par le gel
Temple où les vents chantent, les nuages se rassemblent
Jusqu’à ce que soleil et glace des étés et des hivers ébranlent
Leurs hexagones rocheux. Dans veine et crevasse
L’abeille sauvage trouve la douceur du thym sauvage
Dont les fines racines défont cristal après cristal, grain par grain
Les blocs qui dévalent
La pente où le noisetier rabougri s’incline au vent dominant.
D’ invisibles artisans géométriques dessinent
Les contours arrondis par le vent usés par l’eau des îles
A la moindre lentille la mousse vert-hiver se tourne vers le soleil
Et une courbe de joncs tremble dans le flot de l’air qui soulève
Les oiseaux marins comme la face rocheuse détourne la tempête de son cours.
Quel rôle dans cette
Concorde des agents infaillibles de sagesse par qui
La chute de l’étoile la plus lointaine ébranle même si peu montagne et feuille d’herbe,
Grain de sable et goutte de pluie prête à tomber
Dans le filet d’eau de la colline humide, joue une pensée
Qui n’arrête nulle tempête, ne laisse nulle trace
Du voyant sur le vu, et pourtant connaît tout ? (CP,p.250)

Pourtant l’épithète mystique lui conviendrait mal – même si les grands contemplatifs – à l’image de Thérèse d’Avila – ont les pieds sur la terre et le sens des réalités immédiates. En tout cas Raine ne se réfugie pas dans l’Empyrée loin des bruits discordants – ô combien – de notre civilisation. Pas de tour d’ivoire. Nombreux sont les poèmes de circonstances, sur ses parents, des amis, des souvenirs personnels, souvent liés au remords ou au regret du paradis connu dans la verte enfance.

Rêve

Je suis devenue étrangère à mes propres rêves,
Leurs lieux inconnus. Il y avait un pont
Sur les eaux adorables de la Tyne, ma mère
Etait avec moi, nous étions presque là,
Semblait-il, mais dans ce presque s’ouvrit une vallée
Qui s’étendit et s’élargit, de sable sculpté par le vent ;
Secs étaient ses sentiers, un désert splendide sans eau
Sans une seule feuille verte, couleur de sable derrière les yeux clos.
Le film se déroule, mais la plaine aride demeure
Quand revient le jour. Pourtant nous allions toujours vers la Tyne,
Et cette rive verte où les fleurs de l’enfance
Continuaient de pousser, ma mère et moi, elle morte,
Avec moi pour toujours dans ce rêve. (SP, p.153)

Mais surtout le poète est le témoin de son temps, de notre kali yuga. Ses essais – particulièrement celui qu’elle a consacré à « David Gascoyne et la fonction prophétique » (dans Defending Ancient Springs ), retracent lumineusement l’évolution de la culture britannique entre et après les deux guerres. Son autobiographie en trois volumes nous offre un témoignage sensible de la vie quotidienne d’une petite banlieue londonienne médiocre (signalant aussi la précarité de l’emploi pour les humbles), puis de la vie intellectuelle brillante mais sans âme du Cambridge des années 20 et 30, puis pour les années 40 et 50, de l’effervescence de la vie culturelle londonienne (avec de remarquables portraits tel celui de Cannetti) dont elle a côtoyé à égalité de valeur sinon de reconnaissance maint représentant glorieux. Plus tard ce sera le combat pour la survie écologique de la planète, de concert entre autres avec la revue Resurgence,: elle y consacre de longs poèmes parfois virulents .

Quel message du Paradis imaginé
Peut apporter espoir à nous, dont les nouvelles quotidiennes
Sont de forêts polluées, de mers empoisonnées,
D’air pollué, de nuages
Chargés de vapeurs acides montant de nos fourneaux,
Quel espoir, quelle prière peut guérir ces
Blessures mortelles infligées à notre brève terre bien aimée ?
Nul détour, nul retour
Pour nous, dont la naissance
Met le temps en mouvement, cause première
De toute cette conséquence.
Implicite dans tout ce commencement est sa fin :
Quel poète peut écrire
Sur le Beau, le Vrai et le Bien en ces jours
( Ou plutôt sur quoi d’autre ?).
je le sais comme tout un chacun
Et pourtant j’éprouve de la joie
En levant mon regard jusque dans le Ciel bleu d’aujourd’hui
Où le soleil donne lumière
Et chaleur (sagesse et amour, dit Blake)
Et sur cette cité décadente et condamnée se lèvent
Sur les derniers jours comme sur les premiers
Ces merveilles inépuisables et sans limites. (SP, p.152)

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