Thierry-Pierre Clément, Ta seule fontaine est la mer

Thierry-Pierre Clément, Ta seule fontaine est la mer,  préface de Pierre Dhainaut, éditions . À Bouche perdue, MIPAH 150 Chaussée de Wavre, 1050 Bruxelles Belgique  2013.

Ta seule fontaine est la mer succède thématiquement à l’anthologie Fragments d’un cercle parue en 2010, qui se présentait comme l’évocation d’un long trajet, au départ tourmenté, violent, alchimiquement « noir », pour s’éclaircir plus tard dans l’esprit et par l’écriture et enfin déboucher sur un espace ouvert. Ici le périple spirituel repart, mais seulement « Au seuil de l’absence ». Nous sommes prévenus par une citation de Philippe Delaveau que « Le silence n’est pas le vide, / la nuit n’est pas l’absence ». Le poète nous demande (car nous participons à son périple) d’ « Attendre une présence » Puis, « nu/ sans atours//sans détours » après «N’avoir traversé le monde qu’à la lueur vacillante/ d’une faible bougie » « Une lumière nous atteint » et il nous est dit comme à lui : « Ouvre la fenêtre. » pour « Tenir le fil. / Tenir le fil de la vie. / Tenir le fil de la lumière. »

Certes « L’oiseau reste invisible / mais le chant dit l’oiseau // comme le chemin dit la mer// que nous ne voyons pas encore. » Or « Le chemin est une rivière/ qui se jette dans l’océan ». Dès lors nous sommes sortis de l’espace et du temps ordinaires mais sans nous couper de nos amours et de nos amitiés : « Solitude/ pleine aussi, // l’ordre des jours posé / sur le fil/ de l’éternel ». Finalement «  totalement dépouillé // abandonné libre sans limites/ absolument nu// invulnérable ».

Ce parcours, qui rejoint ce que l’on qualifie parfois de « mystique » avec tout ce que le mot peut contenir de décourageant pour un lecteur ordinaire, est en réalité un périple poétique au sens originel, « poïétique » qui se présente à nous parfois sans en prendre conscience, prisonnier que nous sommes de contingences sociales ou affectives contraignantes ; il nous arrive aussi, si nous le croisons, de le refuser. Or « Ce pays / est toujours là, / partout » contrée où, entre autres manifestations ontologiques, les contraires n’existent plus ou plutôt se complètent aussi existentiellement ; une complétude mentale et spirituelle reconnue dans les temps archaïques par les poètes penseurs de l’Occident pré platoniciens comme par des Sages de l’Orient taoïstes et bouddhistes; revendiquées aujourd’hui par l’épistémologie post quantique mais toujours récusée par la pensée dualiste arc-boutée sur un dualisme pourtant dépassé. La traversée poïétique de Clément est un retour aux sources, comme le précise dans sa belle préface Pierre Dhainaut : il s’agit d’expériences qui « ramènent vers cet état originel où rien ne s’interposait entre les choses et nous, ni le savoir ni le langage, aucune abstraction : nous faisons partie du monde, le monde nous habite. »

Il ne s’agit évidemment pas de détourner le lecteur brutalement de son existence quotidienne mais de lui faire comprendre, saisir, qu’il peut exister, à l’intérieur même de sa vie professionnelle et affective des possibilités d’ être-au-monde plus satisfaisantes, plus pleines dans leur dépouillement ; un être au monde apparemment plus simple, mais comme le définit T S Eliot en conclusion à ses Four Quartets : « A condition of complete simplicity/ (Costing no less than everything ») (Une simplicité complète/ (ne coûtant rien de moins que tout).

 Encore faut-il réussir à communiquer au lecteur cet état de grâce tranquille autrement que par un langage convenu ou abstrait qui provoquerait chez lui une réaction de scepticisme voire d’éloignement. C’est aussi la grâce accomplie par ces très courts poèmes qui ne conservent que des mots simples, concrets, souvent des substantifs liés à la nature plus spécifiquement l’eau – qui, dans leur simplicité même recréent, suscitent dans l’esprit et l’imagination créatrice du lecteur le paysage de l’âme où « nos lèvres sont les plages / et […] nous sommes la mer » comme l’écrit Farid al-Din Attar, évoqué en épigraphe ainsi que Catherine de Sienne pour qui « Il faut d’abord avoir soif ». Partageons cette soif avec le poète dont le « Regard toujours vers le vaste, / n’oublie cependant jamais le plus proche // Mésange aussi précieuse qu’épervier. »

Paru dans Poésie/première n°59 automne 2013

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Bruno Durocher, Poésie à l’image de l’homme

Bruno Durocher, les livres de l’homme oeuvre complète Tome 1  Poésie à l’image de l’homme, Caractères, 2012, 1020 pages

Près de mille pages de poèmes – rarement courts – portant sur soixante années de création, depuis 1937 pour les tout premiers publiés en polonais et en Pologne première patrie de Bruno Durocher, puis, après la guerre, écrits et publiés en français et en France , jusqu’à sa mort à Paris en 1996 : il s’agit du premier de quatre volumes dont les trois prochains à venir reprendront les essais, le théâtre, et proposeront une iconographie de Bruno Durocher – une vaste entreprise des éditions Caractères qu’il avait fondées en 1950 et qui furent reprises à sa mort par sa femme Nicole Gdalia (à qui est dédié le très beau livre à l’intérieur de ce premier tome, Le Livre de la Séparation  1937-1975, véritable Cantique des cantiques).

Bruno Durocher n’est pas un pseudonyme mais la traduction littérale du patronyme du « Rimbaud polonais » Bronislaw Kaminski, que le poète rescapé de six années de camps de la mort nazis adopta simultanément à notre langue comme seconde patrie où écrire et publier la quasi totalité de son œuvre ; mais sans jamais oublier la première patrie qui l’ avait trahi, lui,  et une communauté juive qu’il avait lui-même élue, adolescent, après en avoir été écarté  prudemment  à sa naissance par sa mère juive. Sa personnalité est loin d’avoir la fermeté tout d’une pièce que ce nom induirait spontanément pour le lecteur :  jeune homme au regard plein d’espoir (…) je croyais graver mon nom sur le rocher de l’éternité / l’univers était docile comme un esclave  – car son caractère  présente une psyché douloureusement divisée,  noyé[e]  dans les contradictions de la chair» et alternant des élans de joie avec de lourdes et douloureuses périodes de doute de soi, de Dieu et du  sens de la vie. Multiple, j’interroge mes propres contradictions / je pose sur la balance ma joie et ma souffrance / et je les jette sur l’écume violente de la vie // je suis le voyageur / mon point de départ est partout / et le terminus nulle part… » /// qui suis-je donc pour être à ce point illimité et pourtant si / étroitement limité à la forme de mon corps.

            Le corps est une prison : le corps a enveloppé mon esprit/ prison qui bouche tous les orifices de l’entendement.  Son image alterne avec celle de la roue, ah ! refuser la roue qui nous tient prisonnier. Mais aussi je suis le commencement et la fin/ âme du monde mon corps remplit les ténèbres et la lumière. Le Poète inspiré par le cosmos rejette les hommes qui bâtissent des dialectiques et des logiques pour expliquer le pourquoi des choses et  ne voient pas l’étincelle enfermée au fond de l’être qui  est la négation du multiple. Il rêve d’être / sans appartenir au monde / libre et universel. Projetant peut-être son propre déchirement et ses conflits intérieurs sur le cosmos, il s’en prend à la chute ontologique, qui a entrainé pour lui le précipice du surgissement de la matière. Elle a scindé l’androgyne originel, Adam Kadmon, en mâle et femelle, qui cherchent à  se reconstituer à travers une sexualité qui mène à planter son sexe dans la jouissance de la plus belle femme. Lui-même aspire à cette unité première par delà le multiple. Il faut devenir Un avec la lumière.

            Ce Un antécédent du multiple, Durocher le recherche parfois aussi dans l’unité première platonicienne, bouddhiste, dans l’Inde éternelle, chez le Dalaï-lama, chez Magi,  chez Zarathoustra et aussi dans les mythologies païennes, qui lui offrent l’image de Prométhée enchaîné  – et voici que le vautour mange mon foie – mais il reste fidèle à son Dieu Adonai, quitte à contester  parfois non seulement son action jugée délétère mais son existence même.

Notre civilisation, cette cruelle ballade de l’histoirechevauchées sanglantes – soif de domination , Durocher ne cesse de la fustiger dans ses aspects contemporains. Mais le mal est plus ancien, originel, métaphysique, lié à la matière elle-même et présent dans la Création avec le meurtre d’Abel par Caïn. Or la situation est encore plus ambiguë car Caïn s’enracine dans la terre qu’il cultive et désire posséder il / mange le fruit de  son labeur  tandis  qu’Abel  est aussi le premier assassin il chasse le gibier / il se nourrit de la chair qui vivait qui ressentait / il versait le sang.

            Ce pascalien  qu’effraie le silence du Dieu absconditus le répudie et l’adore tour à tour. Parfois le poète connaît un répit cosmique où l’univers se concrétise dans mon corps  et l’esprit se fond en Dieu. Mais quelle relation  entre un « Dieu qui nage dans son propre absurde  – c’est alors que Dieu a conçu le sentiment de jalousie  et l’Un : en vérité rien n’existe , l’Un seul existe  et pourtant :  Adonaï – père et mère de l’univers (…) je m’offre à toi /  j’ai foi, j’ai confiance en toi. 

            C’est alors que se réalise le poète dans sa fonction prophétique. L’esthétique apparemment prosaïque de Durocher, bien différente de ses débuts surréalisants qui accumulaient images brillantes sur images obscures, est mise au service de sa foi. L’art évoque le mot artificiel (…) qui a été l’imitateur sacrilège des gestes de la sagesse primordiale // Quand le premier poète frappa le corps de la parole les cieux et la terre tremblèrent (…) Orphée-sorcier connaissait la voix des planètes / et ouvrait la porte de la lumière et de l’ombre / son héritier – jongleur grec imitait les gestes du maitre pour la réjouissance de la populace  (…) jadis le prophète était poète mais n’était pas artiste (…)  Aujourd’hui la parole n’a plus de force pour construire / elle n’est ni le corps ni l’esprit /mais elle  ressemble à une boite vide (…) créateur de la parole – créateur /que le corps devienne parole / que la parole devienne corps / et qu’elle habite parmi nous. 

               Que chaque phrase soit concrète et inébranlable / que chaque mot ait sa signification profonde et utile / il faut condamner les mots superflus utilisés pour enjoliver ou rendre étrange : être la surface et la profondeur / le noyau et le rayon / l’axe et la circonférence // Employer les mots avec précision (…) arrêter le temps / brûler les images / assécher le fleuve où coulent les phénomènes sans retour 

 Abandonnez donc les jolis mots, toute la matière qui / vous entoure, /ne dites plus moi, mais dites LUI et vous trouverez / la poésie plus claire/ que la source de la lumière. 

  S’il y avait un poète parmi nous – nous assisterions aux miracles ///

S’il y avait cent poètes parmi nous – la face du monde / serait changée – La poésie n’est pas l’art / mais une voix qui jaillit du fond de Dieu.

Dire la totalité du monde tout en suggérant le néant ultime ?

Bruno Durocher prophète-poète, poète-prophète.

Paru dans Poésie/première n°56  automne 2013

Nicole Gdalia Alphabet de l’Eclat

Nicole Gdalia  Alphabet de l’Eclat 1975-2005, éditions Caractère, 2005

En 2010, les Editions Caractères vont fêter leurs 60 ans

Nicole Gdalia a repris le flambeau de la maison depuis 1996, année de la disparition de Bruno Durocher. Elle est aussi poète.

Pour ses 30 ans de poésie, est parue une très belle anthologie « Alphabet de l’Eclat » (2005)

C’est de son activité poétique que je voudrais parler. J’aimerais apporter quelques éclairages sur les lignes de forces de ses recueils.

Nicole Gdalia est femme. Elle revendique cette spécificité, sa féminité ne cherchant pas à ressembler aux hommes, à conduire une lutte de rivalité, à écrire comme eux. Elle cherche à être, à être elle-même.

La dimension d’amour est permanente pour l’homme aimé bien sûr, mais au-delà pour tout humain. Elle pose l’amour comme une énergie conductrice et qui doit supplanter celle de l’affrontement, de la guerre, du combat si cher aux hommes guerriers. On pourrait dire qu’elle propose une autre dynamique au monde, qui apporterait l’accomplissement de l’humain dans une nature respectée. Une harmonie cosmique.

« L’amour, cette participation à l’avenir du monde exige en offrande,  une nature généreuse jusqu’à la luxuriance du gaspillage » (Racines)

Ainsi on perçoit qu’au-delà de la féminité, c’est l’humain qui est la quête et la poésie un instrument de cette quête.

Les titres de ses livres témoignent de ce cheminement.

Le premier, Racines, donne à l’arbre, auquel elle se compare, sa source, ses racines.

Ici, nous entrons, dès le premier poème, dans sa posture d’écriture : le dépouillement du visible, du sonore environnant pour une entrée en intériorité. Là commence son inspiration poétique :

« elle préférait le dépouillement ensemencement d’elle-même… »  (Les Chemins du nom )

L’intérieur, le dedans qu’elle va extérioriser par les mots. La réalité vient de l’invisible, va du dedans vers le dehors.

On pourrait penser à une connivence avec les Surréalistes, sauf qu’ici la tentative est aussi une démarche spirituelle et non pas simplement une posture psychologique.

Les racines sont donc celle d’une démarche po-étique, c’est-à-dire créatrice.

Créatrice en poésie, mais aussi créatrice de l’être, de soi.

Le second volume Les Chemins du nom illustre par son titre la démarche : « trouver le nom, aller vers le nom… » Quel nom ? Le sien propre, la connaissance de soi par la juste appellation, l’importance accordée au nom, au nom juste, « Quel est mon nom ? », écrit-elle à la fin d’un de ses poèmes. Il y a aussi de cette démarche socratique d’une maïeutique personnelle, « et je naîtrai de l’épaisseur signifiée du verbe ».

 

La Courte échelle – harmoniques, troisième de ses volumes, est le seul qui revient sur les

harmoniques de son enfance tunisienne. Mais elle y refait aussi sa généalogie familiale.

            « Ma demeure assemble les pierres de /  Jérusalem Rome et Carthage /  mes ancêtres connurent le grand exil des /  fleuves de Babylone et /   des collines sur le Tibre /Rome en fit ses esclaves comme /   Ramesses autrefois /  ma demeure assemble les pierres de /Jérusalem Rome et Carthage /  sa nostalgie est slave mais aussi orientale/ de Sefarad (…) j’ai rêvé d’autres rives et du Temple de Salomon »

Qui s’élargit très vite à un peuple, à une histoire, à la nature dont elle participe, dont elle est un élément au monde. « Je suis la mosaïque/ mosaïque d’étranges palimpsestes ».

Puis viennent Mi-dit, Monodie, courts recueils sur le langage. Le langage et son m mode d’expression : exercice solitaire et qui n’exprime jamais tout à fait le ressenti.

Chaque fois le dire cherche son interlocuteur. Soi-même ? L’autre ? Selon quelle modalité de l’expression ? Généralement l’ellipse, l’allusion, la suggestion qui laisse au lecteur l’espace de son appréhension personnelle du dit.

 

Elégie d’elle, Entre-dit, poèmes très brefs et incisifs sur la mort de l’aimé relève aussi du « à

peine dit », de « l’entre-dit » avec l’aimé disparu qui peut aussi se comprendre comme « inter-dit », ce que l’on s’interdit de dire.

Subtilité de langage mais sans gratuité aucune.

Cette ligne de force qui place l’écriture poétique dans un chemin spirituel se poursuit avec Rive majeure où le poète, après l’épreuve, semble accéder à un savoir de la vie et de la mort ;

à une maturité.

            « En flottaison / dans l’éther de la vie/ l’âme boursoufflée de ses déchirures/Elle accoste doucement à la rive majeure /de son être… »

 

Et le chant 8, avec encore une symbolique du nombre : le 8 du dépassement est celui de l’ouverture, de la jonction avec l’Infini. Mais l’œuvre ne s’achève pas, elle se poursuit dans les mots et l’amour. Car

« On ne s’ancre que dans l’amour où s’accompagnent les mondes ».

                                   *****

 

Nicole Gdalia  Alphabet de l’Eclat 1975-2005 éditions Caractère, 2005

Ce très beau volume regroupe sept recueils, depuis Racines en 1975 jusqu’au dernier qui en 2005 donne son titre au volume entier. Il est magnifiquement illustré par de plusieurs artistes contemporains tous abstraits travaillant en noir et blanc.

            Un lyrisme ardent se dégage de chacun de ces poèmes courts, parfois très courts, tels des éclats de sentiment et de pensée passionnés, où les mots récurrents « lumière » et « amour » donnent leur sens à la vie et à l’art du poète. Les racines de l’inspiration se trouvent dans une Tunisie luxuriante par ses paysages et riche de son passé culturel :

Ma demeure assemble les pierres de

            Jérusalem Rome et Carthage

mes ancêtres connurent le grand exil des

                        fleuves de Babylone et

                        des collines sur le Tibre

            Rome en fit ses esclaves comme

                        Ramesses autrefois

            ma demeure assemble les pierres de

                        Jérusalem Rome et Carthage

            sa nostalgie est slave mais aussi orientale (…)    (p.169)

                                   Enfant

                        j’ai grandi dans les

            enivrances des jasmins et

l’ombrage des palmiers gros

                        de fruits de miel

            là-bas la mer berçait Carthage

d’où jadis Didon vit trembler les empires  (p. 170)

De son enfance Nicole Gdalia garde une connivence profonde avec les paysages :

femme dans ma complicité /au règne de la terre…  (p.72)

Au silence riche de la nature / j’aime à me retrouver / féconde de moi-même//

animal de la terre  /je rejoins mes familles /roc plante oiseau /pour le voyage initiatique/

de l’unique retrouvaille (p.67)

 et de l’arbre /à / l’arbre cosmique /le chemin s’est fait  (p.77)

A travers un grand amour elle fut confrontée à l’histoire terrible du 20ème siècle : Bruno Durocher, un poète polonais, son mari, après six ans passés dans les camps de la mort allemands, adopte notre langue pour continuer à écrire, et fonde la revue puis en 1950 la maison d’édition Caractères dont elle assume seule la direction après sa disparition en 1996 :

Ils t’ont pris à la belle âge / traqué/ emprisonné dans leurs filets / les reîtres  (« Shoah 1 », p.95)

 Je suis née avec toi /née de toi /sans fard /ni maquillage /tout d’une pièce surgie /

j’ai vécu vrai /pour la première foi /sans lambeaux rapiécés /robe belle toute neuve/

couleur de flamboyant  (p.119)

Mais en 1996 c’est sa mort, la disparition, et pour elle la révolte, la lutte. Petit à petit la vie reprend ses droits ; mais c’est une vie différente, un autre moi, plus vaste, impersonnel, ouvert sur un cosmos, qui s’exprime,  présent dès le départ en filigrane :

            Je ?- me – dénude

                        jusqu’à l’amande

 

                                   émondée

 

                        je ?suis libre

                                   et

je ? accède aux battements

                        du monde   (p.420)

« Car la poésie ouvre les champs essentiels de l’invisible » dit le volume en exergue. La poésie de Nicole Gdalia ressortit à une grande Tradition hébraïque,  « en quête de// l’Aleph (p. 175). Elle écrit dans son volume «Rive Majeure » (2003) : Quatre consonnes /soutiennent le monde / après l’avoir enfanté// le secret du Nom/ connaissance / d’immortalité (p.388)

Forte de cette foi qui est aussi foi dans le langage, elle a su dès le départ que

les mots sont le pouls / quiddité de toute chose/ palpitation au feu sacré du toujours être  (p.47). Elle rejoint nos grands poètes contemporains que l’on devine en filigrane même s’ils ne sont pas nommés : Le poète est aventureux/ aventurier des routes de la terre / ses voies sont dans l’être / hauturières ou abyssales…  (p.212)

Rimbaldienne dès le départ elle s’est proposé de Recueillir les fulgurances / les modeler en mots / les surgir en paroles / échos-souvenirs/ manuscrits déchiffrés de / lointaines/ contrées terres intérieures  (p.88)

Dans le cheminement / les mots sont étincelles /le feu est au-dedans/essence de la matière  (p.425) le poète / alchimiste /brûle et décante les impuretés /donne forme /à l’invisible indicible (p.396)

Et lorsque s’assemblent et se mêlent /s’imbriquent et s’amplifient /les relents d’un monde/

à la folie /quand les hommes conjuguent/ le pervers aveuglement//

seul dans l’exil de la nuit /s’élève /jusqu’à l’infini / l’irréfragable cri du/ poète      (p.129)

 

Ce magnifique volume de 450 pages, magnifiquement illustré aussi, se clôt sur le mot   

 

                                   Amour

Nicole Gdalia,  treize battements du respir incertain, éditions Caractères, 2012

            Depuis 2005 et la parution de son magnifique Alphabet de l’Eclat 1975-2005, Nicole Gdalia  poète s’était mise en retrait devant l’éditrice des Editions Caractères qui ont fêté en 2010 leur jubilée de diamant. Celles-ci furent fondées en 1950 par son compagnon, le poète d’origine polonaise Bruno Durocher, dont Nicole Gdalia célèbre aujourd’hui la mémoire avec la sortie du premier tome des quatre volumes consacrés à son œuvre complète (Bruno Durocher, À l’image de l’homme – Tome 1 poésie – édition établie par Xavier Houssin et Nicole Gdalia).

            Heureusement la poète amie des artistes couvait derrière l’éditrice et revient avec  treize battements du respir incertain, poème bilingue français-russe (traduction de Nicolas Bokov), accompagné d’encres de Masha Schmidt, avec en couverture un fragment de la  partition originale pour piano solo de Irakly Avaliani. La poète y retrouve « les lignes de force » d’une « partition » dont «  la clef sur la portée /n’ouvre pas / toutes les notes //  ni tous // les chromatismes » mais, dans sa modestie même retrouve la grandeur de son précédent  Alphabet de l’Eclat, heureusement « sans point final ». « [Un] livre/// où les vides /// appellent l’amour ».

Thierry-Pierre Clément

Thierry-Pierre Clément Fragments d’un cercle, Choix de poèmes (1976-2009), éd. Parole 24B/4 avenue Van Becelaere, B-1170 Bruxelles, 2010

Comme le suggère le titre, inspiré de la Grande Image taoïste, ce recueil évoque un parcours spirituel dont la première étape, les « Premiers fragments », rappelle, selon Khalil Gibran cité en exergue au volume, que « Nul ne peut atteindre l’aube sans passer par le chemin de la nuit ». Ici « l’œuvre au noir », pour reprendre l’expression des alchimistes, s’intitule « chaos du décommencement ». Un long premier poème au ton prophétique, à la forme accumulative éclatée, convulsive eût peut-être dit André Breton, rapproche par son titre même d’ « Occidia » la mort (du latin « occidere », occire) et l’Occident, tel qu’en sa civilisation ultime, meurtrière à la l’échelle planétaire et réduisant les individus en des automates « devant des ordinateurs et / des écrans [qui] s’allument devant leurs yeux éteints » (p.17), il provoque chez le poète « étranger sur cette terre » (p.25), « témoin solitaire des folies humaines / boues guerres sang cadavre » (p.14) horreur et dégoût.
Si, au début des « Deuxièmes fragments » on est encore « Au bord de l’abîme » (p.35), le poète « Dérive » (p.43) au gré de ses souvenirs vers des temps et des civilisations plus propices et commence à retrouver un contact apaisé avec la nature. Aux «Troisièmes fragments », « Debout dans la nuit » (p.55) il entrevoit « un « Eveil » (p. 70), une « Ouverture » (p. 71) ; il pressent dans les « Quatrièmes fragments » qu’il pourrait « rester éveillé toute une vie / le long de la rive d’un fleuve » (p.72), « assis / simplement / dans l’herbe / et regarder l’herbe / trembler » (p.73). Les « Cinquièmes fragments » sur les « Sentiers de l’aube » s’ouvrent sur deux poèmes de nomadisme consacrés respectivement à Kenneth White (« L’île du moine gris », p. 79) et à Gary Snyder (« La voie sauvage », p.81).
Les « Sixièmes fragments » « Mémoires de l’amour » invoquent Christiane Singer qui conseille qu’ « On ose voir qu’au forêts de la mémoire l’incendie de l’amour fait rage ». Après les « Blancheurs» (p.93), auprès de la « Bruyère » (p.94) « blanche et nue », après « Le Laurier-Rose » (p.96), « L’oiseau » « à peine un / petit point de lumière / parmi le ciel immense » (p.99) se révèle bien différent de l’ « oiseau noir » (p. 15 et 19), du « grand oiseau blessé » des débuts tumultueux (p.20). L’amour se révèle un catalyseur puissant : « Au bord de la mer » (p.98) puis dans « La Bastide », le poète atteint «nos amours ultimes » (p. 102) et leur consacre un poème : « L’unique nécessaire » (p.107) :

nous voici deux devant le ciel
tout est dans tes yeux

l’oiseau s’est levé de l’écume des vagues

soleil pierre blanche
soleil étendue des rideaux du soir
soleil le cœur bat

la main sur ton épaule
arbre immobile
— attente

Parvenu aux « Septièmes fragments » « Eclats de Lumière », il cite Philippe Jaccottet, pour qui « Ce qui change même la mort en ligne blanche au petit jour, l’oiseau le dit à qui l’écoute. » Et l’on atteint, « Sérénissime » (p.115) sur « L’autre rive » ( p.116), l’ « Oiseau de lumière » (p.119) « le « héron blanc » (p. 132) de la tradition bouddhique, dans le « Blanc », « le silence/ blanc » (p.123) de la neige. Le poète s’est (re)trouvé :

« tu ouvres, enfin, les pages d’un autre grimoire / tu entends l’autre chant » (p.125)
« une musique chante en toi / tu ne peux plus la taire » (p.126)

« Grand silence blanc/ souffle léger dans les pins //Plus aucune question » (p.134)

Pourtant le lecteur souhaitera que ce silence ne reste pas absolu et donne naissance à d’autres livres tout aussi beaux jusque dans la composition, la graphie, la qualité du papier, du volume.

Thierry-Pierre Clément , Fragments d’un cercle, Poèmes choisis, 1976-2008

Demeure sans limites
A Joshin Bachoux

La maison où je demeure
ne meurt jamais
et n’a pas de limites
elle ne possède pas de murs
mais des fenêtres de lumière
et des portes de feu

La maison où je demeure
habite en mon cœur
flamme au creux d’une lanterne
bateau dans une bouteille

Aujourd’hui le verre s’est brisé
même le navire s’est ouvert

Et seuls demeurent
la lumière
et l’océan

soudain Lumière

Lorsque le bateau
craque de toutes parts
ce n’est pas vrai
qu’il s’enfonce
dans la mer
il s’ouvre à la lumière.

Matin de Neige

Averse de neige –
le paysage et mon coeur
immaculés
grand silence blanc
souffle léger dans les pins.

Plus aucune question.
Thierry-Pierre Clément a publié un roman et plusieurs recueils de poèmes (dernier paru : Fragments d’un cercle, Le Non-Dit, Bruxelles, 2010) qui reflètent avant tout une quête spirituelle. Il a créé en 1992 l’Atelier du Héron, groupe belge de l’Institut international de géopoétique.
Publié dans Poésie/première n°48 nov-fév. 2011

Jean-Paul Loubes

La Lune dans mes bras, paru au printemps 2002 aux éditions fédérop (24680 Gardonne), est le premier volume de poèmes (salué en ce même printemps par le Prix ARDUA de Poésie) publié par Jean-Paul Loubes, plus connu jusqu’alors dans le monde de l’édition et du savoir par plusieurs études spécialisées sur les architectures populaires, particulièrement dans plusieurs régions chinoises. Ce livre fut suivi à la fin de la même année par un autre volume de poèmes, Portes de lunes, aux éditions Le Poémier de Plein Vent de Bergerac. Loubes avait reçu en 2001 pour un recueil encore inédit un Grand Prix de la Nouvelle décerné au Festival de Poésie de Bergerac.
Né en 1946 Jean-Paul Loubes a entrepris des études d’ingénieur mais avait découvert sa véritable vocation d’architecte lors d’une visite à la Cité Radieuse de Le Corbusier à Marseille. Il enseigne aujourd’hui à l’Ecole d’Architecture de Bordeaux, se considérant, sous l’influence de Claude Levi-Strauss, comme un « ethno-architecte », et un « anarchitecte » dans son refus de toutes les écoles et mouvements figés. De l’architecture, qui pour lui pose pour prémisses la relation entre nature et culture, à la poésie, le pas fut vite franchi, d’autant plus que sa profession l’a amené par de nombreux voyages à s’intéresser aux pays et aux peuples dans la manifestation immédiate de leurs originalités.
Un révolté, un rebelle libertaire, mais surtout un artiste (également peintre et sculpteur abstrait motivé par l’organisation des volumes), et un penseur du vécu et du concret tous les sens ouverts sur le dehors ; de ses voyages, des paysages ainsi que de la marche et surtout des gens rencontrés il tire une pensée existentielle :

marcher pour penser
penser intensément.(« Le Singe pèlerin », p.129)

Il se réclame de Nicolas Bouvier, de Cendrars et de la « géopoétique » initiée par Kenneth White. Les poèmes motivés directement par l’art sont rares . Malgré des allusions discrètes à quelques auteurs rebelles (Le Mont Analogue de Daumal, p.120). La première partie du volume, « Poèmes du froid », s’ouvre sur un hommage à Borgès, et se clôt sur un poème dédié à « André Derain, peintre »( p.67).
Le contenu des poèmes est lié aux nombreux voyages que Loubes a été amené à faire en sa qualité d’architecte, tout particulièrement en Chine, mais aussi en Norvège et au Maroc. En filigrane, il dénonce le caractère étouffant de notre civilisation de la quantité, en opposition à la libre immensité de paysages encore vierges de l’emprise industrielle ou touristique (« Hitra », p.22). Il dénonce l’exploitation économique des émigrants marocains dans des décors touristiques de rêve :

Minuit
Nuit noire
Ils sont quinze jetés là par le camion rouillé
Il faut payer pour passer le détroit
S’allonger dans le noir
Puis, l’attente,
La peur. (« Le Passage », p.42)
Sa critique se fait particulièrement insistante sur l’actuelle politique, sociale et urbanistique, chinoise (« La Chine sale et grise/ je la parcours depuis dix ans », p.80)

Toujours le même hôtel, répété à l’infini
double room et lustre kitsch
design chinois
fadeur du néon

Je me sauve dans mon carnet (« La Neige à Kunbum », p.71)

Qui exploite le peuple en s’opposant à la vision cosmique du Tao :

La ville chinoise avance
Plus à l’ouest, elle a déjà détruit les oasis
Impossible éloge de la fadeur (« L’Oeil de la Terre », p.78)

Loubes est-il taoïste ? Les références aux poètes et aux Maîtres chinois sont nombreuses, à commencer par le titre du recueil dont il nous donne la clé en exergue en citant Su Dongpo (1037-1101).
Il est du devoir du poète d’assurer l’ordre du monde :

Dans les montagnes invisibles
Que des matins de larmes
Dressent dans les brouillards
Au sortir des nuits reposées
Avant l’éveil des grands vents
Il y a des MOTS à recueillir
Il y a des noms gravés
Des signes (« Face cachée des Pierres, p.119)

Ses sensations, son vécu d’immédiateté avec la terre, avec un cosmos, sont taoïstes, mais caractérisent d’autres peuples non pervertis par la Modernité :

Quel nom avait ce peuple
Qui tenait pour monnaie
Les plumes d’un oiseau rouge ? (« Insomnie » , p.46)

C’est une philosophie du bonheur immédiat malgré tout qu’il nous offre, le bonheur, ou la tranquillité de qui, comme les taoïstes, a appris et réussi à s’harmoniser avec l’univers :
Dans ce pauvre palais de tôle et de pisé
Sous les plafonds de terre
Je suis venu apprendre l’indicible bonheur
De m’endormir
Le soir
Un goût de pomme dans la bouche (« Vents de Sable » p.121)

Une poésie du merveilleux dans le quotidien, dans l’ordinaire qui est celui de la vie :

Un poulain naîtra près des bouleaux

Entre les arbres noirs,
l’étoile s’est déplacée.

La terre a tourné. (« Le Poulain de la Pleine Lune », p.54)

Il avait neigé dans la nuit et les passants luttaient
Sur les pavés en pente (…)

Sur le cadre d’un vieux vélo,
un rouge-gorge. (« Belleville », p.52)

L’écriture se veut impressionniste, juxtaposant dans une logique existentielle des locutions substantivales qui créent immédiatement le décor visuel, auditif voire olfactif, souvent mêlés ; mais dans une technique du discontinu, où du flot de conscience, on passe, sans transition, du vécu à des notations objectives ou à un pensé qui se détache brutalement comme en réaction de la scène actuelle : saut abrupt de l’immédiat à l’après, du sensoriel à la pensée volontariste :

On pourrait appeler cela un atterrissage difficile
et cette chaleur dans Paris !(…)

On étouffait ici

La pluie au fond du fjord
et la vieille américaine avec l’accordéon (…)

Je pensais à une phrase de Raymond Carver
« Dehors la neige continue de tomber »
j’aurais pu la trouver dans Ryokan,
le moine fou

Le garçon apportait une carafe
J’ai versé de l’eau tiède dans un verre chaud
Un haut-parleur appelait Djamel au Bureau d’Information
«En face de la voie seize »

Les fjords étaient vraiment très loin maintenant
il allait me falloir beaucoup de courage ! (« Hitra », p.22-23)
Les caractéristiques majeures de son écriture sont la simplicité : «Une blancheur de brume a recouvert les prés » (p. 21 ) et la sobriété d’une langue proche de la prose. Et pourtant on découvre une magie musicale discrète : ainsi dans les allitérations en f et dans l’alternance de rythme pair (2,2), impair (3,3) puis pair à nouveau (4) :

Je prends/ la fleur/ offerte/ par l’enfant/ qui s’approche (p.105)

L’innocence du geste de part et d’autre est suggérée aussi par la clarté des sonorités tant des voyelles que des consonnes et par le mouvement ascendant comme l’ élan d’un être vers un autre.
Un poème à peine descriptif aussi court que « Hôtel du Froid » a l’évidence ontologique d’un (double) haiku : le poète – et le lecteur avec lui – adhère à l’instant présent et à un paysage plus qu’ordinaire où le froid dans le premier quatrain, les onze arches dans le second assument une dimension métaphysique de mystère.
(…)
De la fenêtre sous les toits
dans les brouillards des bords de Loire
j’ai compté onze arches
au pont de pierre de Saumur ( « Hôtel du Froid», p.24)

Loubes sait jouer aussi de la magie discrète des toponymes et des noms exotiques (yourte, yuns, li, yaks noirs). Il sait briser la monotonie des descriptions alignant des notations purement sensorielles rendues par des substantifs concrets ou des verbes à l’infinitif statiques ( on croit ainsi échapper à l’individuel) par des syntagmes verbaux qui rétablissent un mouvement, une circulation :

Depuis quatre jours
la pluie
prairies détrempées
le chemin devenu ruisseau

quand les nuées s’écartent
je vois les crêtes, en face (…) (« La Pluie », p.45)

Un « je » discret et très présent à la fois qui fait en quelque sorte corps avec le décor sans s’y fondre : en compagnie féminine :

Le vent s’est levé, j’ai cru qu’il pleuvait.
Le sentiment d’exister
Pour tous les deux.
C’est ce qu’il m’a semblé.

Avec une pointe d’humour :

C’était bien assez pour un jour pareil. (« Les Manuscrits de Dunhang »)
Une lecture qui, plus encore qu’une invitation au voyage, invite à regarder, à écouter autour de soi les détails les plus humbles de l’ «ici-maintenant ». Le « Réel ».

Jacques Rancourt

Jacques Rancourt , Veilleur Sans Sommeil choix de poèmes 1974-2008, préface d’Henri Meschonnic, Editions du Noroît et Le Temps des Cerises, 2010, 15 euros

Loin de tout romantisme des grands espaces et des émotions (la seule manifestation de sentiment dans le volume est suscitée par la disparition de Gaston Miron à qui est rendu un long très bel hommage) la poésie de Jacques Rancourt semblerait ignorer les vaste monde sans, à plusieurs reprises, des réactions indignées ou ironiques devant les injustices et la violence de l’histoire présente, qu’il s’agisse de grèves bafouées ou des massacres au Kosovo. Sa thématique majeure (retrouvant le projet du « nouveau roman » d’en finir avec le tout psychologique ?) réduit ou écarte l’humain au bénéfice de l’univers qui entoure, baigne le poète – « Les vibrations du monde m’atteignent infiniment » (p. 152) – depuis une présence constante du milieu climatique et atmosphérique, soleil, lune fantasque, lumière, et surtout le silence … jusqu’à celle des objets et des actions ordinaires de la vie courante, qui provoquent et nourrissent une réflexion continue exprimée la plupart du temps en de courts poèmes, comme des constats où « un vol de mots s’attribuent un espace » (p.139).
L’intensité insistante et tranquille qui est accordée à ce quotidien immédiat et concret confère à celui-ci une puissance presque magique – on entre dans un surréel, proche des surréalistes belges eux aussi ouverts sur un quotidien différent, encore proche de l’enfance. Rimbaud aussi refusait le quotidien dans sa seule médiocrité triste. L’âme et le corps se réconcilient au bénéfice du premier, en accord aussi avec le vent, la pluie et la neige :
« Quand le soleil sonna il était bien midi (…)
le temps parlait à l’indicatif présent
le corps était une âme » (« Homogenèse » p.137)

Mais, encore une fois, cette immersion dans le profond d’un présent immédiat recouvré n’est pas indifférence aux souffrances et aux drames qui se déroulent parallèlement. « Si vous saviez comme parfois j’envie/ le simple jeu des éléments entre eux (…) je n’ai pas l’humour tranquille » (« La Femme Trèmière » p.153). Un même poème peut s’ouvrir sur un absurde à la Prévert ou à la Magritte et se terminer sur « si les angles sont morts comme le temps le permet (.. .) sachant que cinq carottes plus trois navets font huit légumes/ vingt-deux morts soixante blessés font quel type de weekend ? / trois famines et deux guerres forment quelle figure humaine ? » (« Les Carrés de l’Hypothénuse », p.119).
D’où aussi une certaine nostalgie désenchantée mais un dépaysement salubre dans ce dialogue tranquille avec les choses. Chacune de ces miniatures de mots simples ouvre sur un monde de rêverie que prolonge encore l’absence de ponctuation finale. On peut rouvrir le volume au hasard et sans se lasser plonger à nouveau dans ces moments souvent très courts de véritable présence, un peu nostalgiques, parfois narquois ou ironiques mais bien enracinés dans l’amour de la vie. Le volume est élégamment présenté.

Jacques Rancourt est l’organisateur du Festival franco-anglais de poésie qui réunit chaque printemps à Paris des poètes et des traducteurs (souvent les deux à tour de rôle) des deux langues et cultures, pour des rencontres et des échanges qui trouvent un prolongement (avec accompagnement pictural) dans la revue La Traductière dont il est le directeur.
Publié dans Poésie/première n° 51 nov-fév. 2012

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Jacques Rancourt Paysages et personnages, éditions du noroit, 2012

Le titre du volume est subsumé par le graphisme abstrait élégant de la couverture, une mince ligne blanche médiane verticale qui s’élance s’étrécissant entre deux surfaces latérales respectivement grise et jaune. La quatrième de couverture complète le titre en nous appelant à découvrir « l’aventure humaine» : « D’un côté les paysages naturels, culturels et sociaux qui affectent tout individu dès son plus jeune âge. De l’autre, les personnages, hommes et femmes qui dès la naissance entrent en scène avec des traits prédéfinis, comme au théâtre », la « dynamique », « le destin » de « l’être humain » restant « néanmoins à inventer ».
Que cette entrée en matière abstraite ne détourne pas le lecteur de poèmes tout en images, en métaphores très concrètes empruntées en particulier à la vie végétale et minérale, cosmique ou cosmogonique – dont le poète illustre cette discrète épopée, souvent hymne à l’amour procréateur : « la graine en sa candeur réinvente la verticale / ombre pour l’âme qui saura y trouver corps ». Il y trouve l’occasion de s’en prendre aux grands mythes et systèmes philosophiques idéalistes : « mais comment savoir si ce cher assemblage / venu de papa et de maman / tient son principe de vie dans la transmission même / comme le veut un sentiment commun // ou s’il relève plutôt d’une énergie transcendante (…) mais comment savoir vraiment / si la question a un sens et si oui une réponse (…) Ce n’est pas sans raison que la raison s’essouffle ».
Avec son humour bienveillant qui se plait à jouer avec le langage, jouant des (et avec les) images conceptuelles usées, le poète mène en prologue, avec un Créateur/créé/ créant / recréé par sa créature… une partie de qui perd-gagne pirandellien. De toute manière « Dieu se repose / et il se repose sur l’homme ».
Le poète, lui, « abstrait l’art comme on extrait l’or // et comme pour se détendre »…
Publié dans Poésie/première n°55 Mars 2013

Rome Deguergue

Découvrir Rome Deguergue
Les éditions Schena (Fasano, Brindisi), qui publient alternativement en italien et en français, ont sorti en succession rapide en 2004 quatre ouvrages du poète Rome Deguergue : un volume de récits et nouvelles, Exils de Soie, deux volumes de poèmes comportant respectivement deux et trois recueils, Accents de Garonne, Visages de plein vent, et Mémoire en blocs pour le premier, Vapeurs fugitives et Carmina pour le second ; enfin un volume d’entretiens avec, et sur, l‘universitaire et poète bilingue Giovanni Dotoli, qui a lui-même préfacé les deux volumes de poèmes de RD pré-cités.
Cette arrivée brillante et multiple sur la scène littéraire francophone est d’autant plus remarquable que Rome Deguergue est germanophone par sa mère allemande italienne et n’a vécu en France, son pays paternel, qu’à partir de sa septième année. Grande voyageuse qui a parcouru les pays arabophones et de langue anglaise avant de s’installer sur les rives de la Garonne, elle doit paradoxalement à son origine et à sa vie polyglotte l’amour de notre langue dans ses subtilités étymologiques et jusqu’en ses dialectes régionaux, en même temps que de cette partie de la France où elle a, selon son expression, finalement « posé ses valises ».
Autre caractéristique non ordinaire de son inspiration, la polyphonie thématique et stylistique, qui va d’un quotidien individuel multiple dans Vapeurs fugitives à des ambitions non-personnelles et tragiques dans Carmina, mais qui avec Accents de Garonne et Visages de plein vent traduit un appel de la terre élémentale, de l’eau, du vent, qui, conjugué avec l’histoire passée et présente de la région, célèbre « la belle Garonne » chère au cœur de Hölderlin, le Bassin d’Arcachon avec sa Dune du Pyla, et plus douloureusement les blockhaus légués par la seconde guerre mondiale au rivage aquitain.
Accents de Garonne descend le cours historique du fleuve depuis le Garuna des Romains et du proconsul de Gaulles Marsala et avant eux peut-être du dieu Garon, puis évoque les invasions wisigothes, jusqu’aux derniers embellissements – tellement attendus – de la Rive droite de Bordeaux à La Bastide. C’est un fleuve bien vivant, avec les accidents de sa topographie, les Iles, le mascaret, mur automnal annuel… et toute sa toponymie de petites villes en amont et en aval du Port de la Lune… des localités aux noms familiers et mystérieux à la fois qui enracinent sa vie de fleuve dans le concret de la terre et créent une connivence avec les lecteurs.
« Je te veux, Garonne !/ Je veux défier tes tourbillons/…Je te poursuivrai jusqu’à ton embouchure/ où tu perds ton nom »… (p.50)

VOLS (p.16)

A la saison rousse je veux revoir le passage des vols d’alouettes de grives
les canards les bécasses au premier givre
& les vanneaux en janvier
quand les forsythias se seront embrasés dans une tonne je me loverai
dans une attente de tourterelles d’oies cendrées

Dans un paysage de rêve fragile
dérive la gabare pauvre fantôme piqué de falaises
avec son infaillible instinct
remonte-t-elle encore le temps de la marée ?

Blaye Bourg défilent les collines de Lormont où déjà se dessinent
le pourpre le jaune des peupliers d’argent et des chênes
où jeune homme Friedrich saluait la ‘belle Garonne’
où enfant je torturais l’informe terre glaise
c’était avant avant d’aller à Tübingen

Les oiseaux de mer accompagnent les remous de l’étrave
les vagues éclatent sur mes flancs
je suis gabare je suis vaisseau
les bruits de la rivière se font plus graves

Ferme les yeux hume ces anciennes odeurs
d’argile de rhum de fougère & de raisin
à Bassens reconnais les effluves de maïs de soja
l’odeur tenace des bois tropicaux
d’Afrique de l’ouest du Togo
imagine les voix des chants noirs

Ecoute le peuf-peuf du petit caboteur
chargé de vin de bois des Landes
tandis qu’un pilote avec le flot
remonte le bois de Finlande.

et ILES (p.27)

Entre marais & eaux vives
l’aube se déplie
les îles s’abandonnent

Elles reposent entre deux rives
– tumulus – autel scintillant –
concentré magique de solitude

L’illusion du bonheur souvent elles donnent
elles retrouvent leur mystère au fil des ans
quand l’homme vaincu rentre à la grande terre

Tu es rivière Garonne
comme une mer gloutonne
tu portes des paradis artificiels
& respires par tes îles
aux longues inspirations salines

On les habite on les délaisse
tantôt sauvages tantôt câlines
quelques îlouts s’y sont posés
même le Suisse a échoué
hier on lisait pour lui une messe

Les Esprits de Garonne et les Fées
au pays des vases et des roselières
redonnent aux îles leur liberté

Le souvenir de ce qui a été
émerge encore parmi les ruines
pans de murs en faction
le temps a fait et défait
le rideau de végétation

Insidieuse présence humaine
dans l’absence au présent des présents.

Le deuxième recueil du volume, Visages de plein vent, sous-titré « Du lit de Garonne aux crêtes de la dune du Pyla Bassin d’Arcachon – Aquitaine » dessine la côte mais est surtout le lieu d’une méditation sur l’immensité océanique ; le poète interroge le sens de l’existence et la pertinence de la langue – « En ‘contact’ vertical avec le sable/ Le mot sable n’aide pas à le toucher ». Interrogations métaphysiques aussi : « – Je crois-/ Je ne crois pas/ Je crois croire-/ Je ne crois plus// – Que dois-je croire enfin ? » (p.57)
« Connu – reconnu – inconnu / libéré du connu / recréer la sensation de l’étonnement / LA DUNE / regardée observée maintes fois gravie / libère encore de l’inconnu » (p.68).
Réflexion aussi sur les drames de l’Histoire immédiate : « A un fil se balance – la grosse pomme -/ Tandis que les jumelles font trois petits tours & puis / S’en vont mordre la poussière » (p.57).
La Côte elle aussi est lourde de souvenirs historiques douloureux, aujourd’hui à demi enfouis dans les mémoires comme les blockhaus dans le sable : tel est le message de la troisième partie, Mémoire en blocs.

« Au bout du bout au bout du Cap » (p.85)

quelques bulles du rêve de conquête témoignent encore ici du mur de
l’Atlantique
ce mirage de béton aux arêtes sans poisson
aux recoins visités par l’ombre & l’inutile poison
n’en finit pas d’exposer impudique son ventre comiquement tragique

hier encore au bout du bout au bout du Cap
des Aryens casqués bottés au parler guttural
foulaient le sable jaune de la pointe du Cap
aujourd’hui les mastodontes couchés sur le flanc râlent

les marées d’équinoxe fouettent fouettent les énormes corps
les vents de nordé claquent sur d’immenses charniers
déchiquetés démantelés ils offrent la ferraille de leurs os morts
rongés par le sel de l’océan supplique dirigée vers un ciel muet.

Le deuxième volume de poèmes, Vapeurs fugitives et Carmina, s’écarte sans la quitter de l’Aquitaine par une thématique de destins humains liés à une actualité planétaire :

A VIF (p.41)

Ecrire sous le masque
c’est révéler
doux nu grain de la peau
mot d’amour et griffures
lignes de vie et ridules
ruisseaux et lits où
coulent les larmes et l’ennui
c’est dépecer le faux
c’est courir sur une mine
sur un petit soulier

et BUG (p.40)

De la nuit du désespoir
d’une fin de siècle cyclonique
veule et bâtarde
je conserve un goût amer

mer de boue
eaux tourmentées de Garonne
sorties de leur lit pour noyer le mien

tourbillonnantes criminelles rafales
frappent et volent les grands anneaux du temps

les barreaux sombres des Landes et du Médoc
choient l’ombre croît
la peur s’installe

le progrès détricote ses bienfaits
maille après maille s’en vont les ans

bougie au pied d’argile vacille
au-delà des maux
l’homme apprivoise la magie du feu

et en dehors des mots
saisit le cri vengeur du langage de la nature

La seconde partie du volume se réclame à la fois de Carmina Burana de Carl Orff et de « Léo Ferré dans Le mal-aimé » et se présente comme « une sorte d’Epopée, d’Odyssée, de chemin initiatique à rebours, d’anti-quête de spiritualité, de recherche d’une autre humanité. L’ ‘action’ peut se situer, aussi bien au temps de la première croisade du 11e siècle que durant la 2nde guerre mondiale du 20e siècle (mêmes pogroms) ou encore s’appliquer, en ce début du 21e siècle, à la guerre déclarée ‘contre les forces du mal’ de ‘nouveaux croisés’. »
Nous suivons « la route sinueuse du moine Simon » en de courts versets où le chœur alterne avec le récitant :

7. CAREME (p.90)

CHŒUR

jour et nuit
repentance

nuit et jour
dieu est amour

RECITANT

amour me fit verser mille pleurs
pour cette jeune fille en tunique rouge

jamais ne la reverrai
ni ses yeux ni sa bouche

mon bateau vole
mon cœur balance

poisson maigre
et sel dans mes veines

CHŒUR

noire pénitence
Après chaque recueil des didascalies précisent les intentions du poète. Le premier volume est illustré par de magnifiques photographies de Patrice Yan Le Flohic et le second l’est avec éclat par l’artiste plasticienne Dominique Médard.
Publié dans Poésie/première n°34 Mars/juin 2006

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Les étrangers seraient-ils les meilleurs chantres de l’Aquitaine ? Après Hölderlin qu’enchantaient les coteaux ensoleillées de « la belle Garonne », après le romancier américain de New York William Margolis qui avait pris racine dans le Port de la Lune, ayant parcouru Orient et Occident avant de dire son amour du Jardin Public et du grand Fleuve dans son roman intitulé Au Large des Iles Faults ( Confluences 200 ? ), Rome Deguergue, de père français et de mère allemande italienne, a passé les sept premières années de son enfance en pays de langue et de culture allemande ; elle aussi, après avoir voyagé et travaillé de par le vaste monde, a il y a dix ans posé ses valises sur la rive droite de la Garonne et choisi notre langue pour célébrer dans ses poèmes et ses récits le Fleuve et le Bassin, sa Dune et sa Côte atlantique, qu’elle a longuement arpentés sac au dos – pardon, « Rucksack », car même dans son français riche et joyeux, même en célébrant nos paysages elle refuse d’ignorer sa langue et sa culture premières. Le Neckar qui baignait la Tour du malheureux Hölderlin lui est frère de la Garonne par delà les frontières arbitraires de l’Histoire des hommes.
Dans son premier volume de poèmes qui regroupent trois recueils, le premier, Accents de Garonne, descend le cours historique du fleuve depuis le Garuna des Romains et le proconsul de Gaulles Marsala et avant eux peut-être le dieu Garon, puis les invasions wisigothes, jusqu’aux derniers embellissements – tellement attendus – de la Rive droite à La Bastide .
C’est un fleuve bien vivant, avec les accidents de sa topographie, les Iles, le mascaret, mur automnal annuel… et toute sa toponymie de petites villes en amont et en aval du Port de la Lune… des localités aux noms familiers et mystérieux à la fois qui enracinent sa vie de fleuve dans le concret de la terre et créent une connivence avec les lecteurs.
« Je te veux, Garonne !/ Je veux défier tes tourbillons/…Je te poursuivrai jusqu’à ton embouchure/ où tu perds ton nom »…
Le deuxième recueil du volume, Visages de plein vent, sous-titré « Du lit de Garonne aux crêtes de la dune du Pyla Bassin d’Arcachon – Aquitaine » longe la Côte du Bassin mais est surtout le lieu d’une méditation sur l’immensité océanique ; Rome pose le sens de l’existence et de l’Art – « En ‘contact’ vertical avec le sable/ Le mot sable n’aide pas à le toucher » – et peut-être du non-sens de l’Histoire « – Que dois-je croire enfin ? ». Car la Côte elle aussi est lourde de souvenirs historiques douloureux, aujourd’hui à demi enfouis dans les mémoires comme les blockhaus de la dernière guerre dans le sable : tel est le message de la troisième partie, Mémoire en blocs.

Si le deuxième volume de poèmes, Vapeurs fugitives et Carmina, s’écarte de l’Aquitaine par sa thématique plus personnelle et lyrique puis dramatique proche de la tragédie grecque (Carmina), les récits du premier volume en prose, Exils de Soie (avec un jeu de mots explicité dès la première nouvelle), s’ancrent largement dans l’Aquitaine, mais différemment des poèmes ; toutefois dans une même ouverture géographique et mentale sur le planétaire et un cosmos, vers « un ailleurs multiple », « vers le pays au-delà de l’horizon. » comme le souligne dans sa préface le Professeur Dotoli. S’ancrent donc, plus qu’ils ne s’enracinent. Et d’abord dans une rive droite indirectement biographique même si les personnages et les événements se veulent imaginés. Des quartiers qui n’ont vraiment rien de pittoresque ni de touristique prennent vie. Mais il y a aussi le campus pessacien dont l’atmosphère et les perspectives sont dégagés à travers les réactions de ses jeunes consommateurs. 231. La Garonne reste au centre, « fleuve ami », 194, toujours aimée pour elle-même : « Elle sent bon la vase de la Garonne, le matin ! Un couple de petites mouettes amoureuses profitent du courant pour filer vers le large…» 193. Mais le regard se porte, avec un clin d’oeil à Vigny, jusqu’aux Pyrénées symbolisées par le Balaïtous, « premier trois mille, depuis l’Atlantique (…) ensemble minéral, liquide, égrené de très beaux lacs ‘d’opale’, aux camaïeux de bleu… » 120.
Pour rendre en conclusion la parole à Giovanni Dotoli, lui-même poète et grand amoureux de son Italie méridionale, « Rome habite la terre en poète ». Et nous aide à la redécouvrir et à l’aimer.
Publié dans la Revue des Ressources 8/01/2006

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Rome Deguergue … de par la Reine… marcher dans la couleur du temps / … prin voința Reginei… păşind în atmosfera vremii sale ; bilingue français / roumain ; traduction par Horia Badescu, préface de Jehan Despert ; Grand Prix Foulon de Vaulx de l’Académie des Sciences, des Arts et des Lettres de Versailles ; montage photos PYLF, paru en mai 2012 aux éditions de l’Atlantique dans la collection Phoibos.

Publié en 2000 en sa seule version française aux éditions Schena, aujourd’hui épuisé, le poème de Rome Deguergue est repris ici en édition bilingue dont la traduction roumaine est assurée par le poète, prosateur et essayiste, Docteur ès Lettres, journaliste et diplomate, de Cluj en Roumanie, Horia Badescu.
La poète se propose de „saisir les vibrations réelles ou rêvées (…) inscrites dans le grand coquillage de Versailles l’inspiratrice” ; „dans les plis et replis de mémoire géo-poétique” et de „marcher dans la couleur du temps, du temps d’avant” – temps historique et existentiel – depuis le modeste „rendez-vous de chasse / en brique pierre et même en ardoise”, puis „l’auguste palais” illustré par les plus grands peintres et musiciens ; les „chaumes normandes” du Hameau de la Reine ; le Parc et le Grand Canal qui „a bu l’eau de la Seine” pour déboucher sur un Versailles républicain de traités et de touristes et enfin sur une rencontre existentielle avec l’auteur ayant vécu à Versailles une „halte salutaire, purgatoire pélagique entre deux pans de vies, l’allemande et la française, entre deux villes Tübingen et Bordeaux, entre deux fleuves Neckar et Garonne. Entre deux âmes inspirées, voyageuses et écrivantes Hölderlin et Montaigne. Entre deux rives droite et gauche !”.
Ce parcours en pointillés mené sur vingt-cinq étapes ou autres stations réflexives, souvent très courtes de prose claire et bien rythmée, sur „papier de création blanc nacré, grain subtil” en une édition limitée de 250 exemplaires, vient notamment d’être salué par le professeur Pierre Brunel et la poète libanaise Vénus Khoury Ghata qui écrit ainsi „ (…) à la fois modernes (absence de rimes) et classiques par la forme (le quatrain) ces poèmes créés avec tant de rigueur et d’innovation à propos de Versailles d’hier et Versailles d’aujourd’hui sont un hommage aux grands constructeurs dont des Italiens, à Le Nôtre, aux objets (sacrés ou courants) décrits ici avec une précision d’entomologiste”.
Et par delà „Versailles si singulierpluriel – des tréfonds de la tourbe jusqu’aux nuages ancestraux vibrations d’ombres syllabes d’eau – flotte la mémoire promesse de sources toute entière dans la mer retenue”.

Publié dans Poésie/première n°55 mars 2013