Bruno Durocher, Poésie à l’image de l’homme

Bruno Durocher, les livres de l’homme oeuvre complète Tome 1  Poésie à l’image de l’homme, Caractères, 2012, 1020 pages

Près de mille pages de poèmes – rarement courts – portant sur soixante années de création, depuis 1937 pour les tout premiers publiés en polonais et en Pologne première patrie de Bruno Durocher, puis, après la guerre, écrits et publiés en français et en France , jusqu’à sa mort à Paris en 1996 : il s’agit du premier de quatre volumes dont les trois prochains à venir reprendront les essais, le théâtre, et proposeront une iconographie de Bruno Durocher – une vaste entreprise des éditions Caractères qu’il avait fondées en 1950 et qui furent reprises à sa mort par sa femme Nicole Gdalia (à qui est dédié le très beau livre à l’intérieur de ce premier tome, Le Livre de la Séparation  1937-1975, véritable Cantique des cantiques).

Bruno Durocher n’est pas un pseudonyme mais la traduction littérale du patronyme du « Rimbaud polonais » Bronislaw Kaminski, que le poète rescapé de six années de camps de la mort nazis adopta simultanément à notre langue comme seconde patrie où écrire et publier la quasi totalité de son œuvre ; mais sans jamais oublier la première patrie qui l’ avait trahi, lui,  et une communauté juive qu’il avait lui-même élue, adolescent, après en avoir été écarté  prudemment  à sa naissance par sa mère juive. Sa personnalité est loin d’avoir la fermeté tout d’une pièce que ce nom induirait spontanément pour le lecteur :  jeune homme au regard plein d’espoir (…) je croyais graver mon nom sur le rocher de l’éternité / l’univers était docile comme un esclave  – car son caractère  présente une psyché douloureusement divisée,  noyé[e]  dans les contradictions de la chair» et alternant des élans de joie avec de lourdes et douloureuses périodes de doute de soi, de Dieu et du  sens de la vie. Multiple, j’interroge mes propres contradictions / je pose sur la balance ma joie et ma souffrance / et je les jette sur l’écume violente de la vie // je suis le voyageur / mon point de départ est partout / et le terminus nulle part… » /// qui suis-je donc pour être à ce point illimité et pourtant si / étroitement limité à la forme de mon corps.

            Le corps est une prison : le corps a enveloppé mon esprit/ prison qui bouche tous les orifices de l’entendement.  Son image alterne avec celle de la roue, ah ! refuser la roue qui nous tient prisonnier. Mais aussi je suis le commencement et la fin/ âme du monde mon corps remplit les ténèbres et la lumière. Le Poète inspiré par le cosmos rejette les hommes qui bâtissent des dialectiques et des logiques pour expliquer le pourquoi des choses et  ne voient pas l’étincelle enfermée au fond de l’être qui  est la négation du multiple. Il rêve d’être / sans appartenir au monde / libre et universel. Projetant peut-être son propre déchirement et ses conflits intérieurs sur le cosmos, il s’en prend à la chute ontologique, qui a entrainé pour lui le précipice du surgissement de la matière. Elle a scindé l’androgyne originel, Adam Kadmon, en mâle et femelle, qui cherchent à  se reconstituer à travers une sexualité qui mène à planter son sexe dans la jouissance de la plus belle femme. Lui-même aspire à cette unité première par delà le multiple. Il faut devenir Un avec la lumière.

            Ce Un antécédent du multiple, Durocher le recherche parfois aussi dans l’unité première platonicienne, bouddhiste, dans l’Inde éternelle, chez le Dalaï-lama, chez Magi,  chez Zarathoustra et aussi dans les mythologies païennes, qui lui offrent l’image de Prométhée enchaîné  – et voici que le vautour mange mon foie – mais il reste fidèle à son Dieu Adonai, quitte à contester  parfois non seulement son action jugée délétère mais son existence même.

Notre civilisation, cette cruelle ballade de l’histoirechevauchées sanglantes – soif de domination , Durocher ne cesse de la fustiger dans ses aspects contemporains. Mais le mal est plus ancien, originel, métaphysique, lié à la matière elle-même et présent dans la Création avec le meurtre d’Abel par Caïn. Or la situation est encore plus ambiguë car Caïn s’enracine dans la terre qu’il cultive et désire posséder il / mange le fruit de  son labeur  tandis  qu’Abel  est aussi le premier assassin il chasse le gibier / il se nourrit de la chair qui vivait qui ressentait / il versait le sang.

            Ce pascalien  qu’effraie le silence du Dieu absconditus le répudie et l’adore tour à tour. Parfois le poète connaît un répit cosmique où l’univers se concrétise dans mon corps  et l’esprit se fond en Dieu. Mais quelle relation  entre un « Dieu qui nage dans son propre absurde  – c’est alors que Dieu a conçu le sentiment de jalousie  et l’Un : en vérité rien n’existe , l’Un seul existe  et pourtant :  Adonaï – père et mère de l’univers (…) je m’offre à toi /  j’ai foi, j’ai confiance en toi. 

            C’est alors que se réalise le poète dans sa fonction prophétique. L’esthétique apparemment prosaïque de Durocher, bien différente de ses débuts surréalisants qui accumulaient images brillantes sur images obscures, est mise au service de sa foi. L’art évoque le mot artificiel (…) qui a été l’imitateur sacrilège des gestes de la sagesse primordiale // Quand le premier poète frappa le corps de la parole les cieux et la terre tremblèrent (…) Orphée-sorcier connaissait la voix des planètes / et ouvrait la porte de la lumière et de l’ombre / son héritier – jongleur grec imitait les gestes du maitre pour la réjouissance de la populace  (…) jadis le prophète était poète mais n’était pas artiste (…)  Aujourd’hui la parole n’a plus de force pour construire / elle n’est ni le corps ni l’esprit /mais elle  ressemble à une boite vide (…) créateur de la parole – créateur /que le corps devienne parole / que la parole devienne corps / et qu’elle habite parmi nous. 

               Que chaque phrase soit concrète et inébranlable / que chaque mot ait sa signification profonde et utile / il faut condamner les mots superflus utilisés pour enjoliver ou rendre étrange : être la surface et la profondeur / le noyau et le rayon / l’axe et la circonférence // Employer les mots avec précision (…) arrêter le temps / brûler les images / assécher le fleuve où coulent les phénomènes sans retour 

 Abandonnez donc les jolis mots, toute la matière qui / vous entoure, /ne dites plus moi, mais dites LUI et vous trouverez / la poésie plus claire/ que la source de la lumière. 

  S’il y avait un poète parmi nous – nous assisterions aux miracles ///

S’il y avait cent poètes parmi nous – la face du monde / serait changée – La poésie n’est pas l’art / mais une voix qui jaillit du fond de Dieu.

Dire la totalité du monde tout en suggérant le néant ultime ?

Bruno Durocher prophète-poète, poète-prophète.

Paru dans Poésie/première n°56  automne 2013

Publicités