Claude Vigée

Claude Vigée, Mon heure sur la terre, Poésies complètes 1936-2008. « Le siècle des Poètes », Collection dirigée par Jean-Yves Masson. Paris : Galaade, 2008.
Claude Vigée, Lièwesschprooch Dichtung Langue d’amour Poésie 1940-2008. Bischwiller : Association des Amis du Musée de la Laub, 2008.
Claude Vigée, Mon heure sur la terre, Poésies complètes 1936-2008

Ce très beau volume fort de 928 pages offre la totalité (à ce jour, car Claude Vigée continue d’écrire) des poèmes précédemment parus dans de nombreux volumes à partir de 1950 et jusqu’en 2008, dans leur version désormais définitive ; il comprend, placés à la fin du volume, ceux de l’adolescent non encore engagé dans la vision biblique du monde qui allait orienter toute sa poétique y compris son écriture.

Deux photos, à l’entrée et à la fin du volume, présentent, pour la première, prise à vingt ans à Toulouse au début de la guerre, un visage lisse, d’un bel ovale avec encore la rondeur de l’adolescence, qui retient l’attention par des lèvres un peu minces et serrées qui indiquent une détermination. Puis, à la page 879, précédant une biographie par Anne Mounic, non daté, un visage émacié surtout vers le bas, à peine ridé, le front à peine plus haut que sur la première photo, couronné de cheveux blancs, et une bouche plus large relevée sur un sourire un peu narquois, qui cache peut-être une tristesse, mais que viennent relever des yeux vifs.

Deux présentations, par deux grandes spécialistes du poète, préparent l’entrée dans les poèmes, même pour qui a pu lire les livres d’essais de Vigée parus au cours des dernières années. Pour Michèle Finck, sa poésie se structure autour des deux thèmes opposés mais complémentaires de la lutte et de la grâce, cette dernière étant incarnée par la femme aimée et par Mozart. Tel Jacob sortant blessé mais vainqueur de sa lutte nocturne avec une puissance supérieure, son esprit de résistance a arraché Vigée à la tentation du renoncement, du néant, de l’absurde, au bénéfice du « démonique » étudié surtout chez Goethe, sujet de la thèse qui permit à l’exilé d’entrer dans l’enseignement universitaire américain. Cette dynamique au niveau thématique se retrouve également dans son écriture qui « a pour soubassement un refus de la perfection formelle, sacrifice de la beauté, par lequel les mots sont régénérés […] Une éthique de l’imperfection est à l’origine du verbe de Vigée » en un combat contre « la langue française trop bien ciselée, trop élégante » mais en un effort aussi de « sauvegarder un équilibre entre les forces formelles et informelles » – d’où son attachement aussi à l’alexandrin. La grâce chez lui se « reconnaît à sa poétique de l’oreille et du souffle ».
« Claude Vigée : Le temps ouvert devant nous » : ainsi Anne Mounic présente-t-elle le poète « Passeur du vivant » ; elle aussi pose au départ une dialectique entre une « conscience malheureuse » accablée par toute la souffrance du monde, « un irrémédiable désespoir face au mal » et « son désir de jouir du monde et de l’existence en ce qu’il nomme ‘connaissance par joui-dire’ mais il s’agit d’une connaissance transcendée par la mémoire muette de l’origine » ; « une « énergie d’être ». La poésie de Vigée dépasse le stade de l’esthétique et du lyrique par une démarche où « le sujet se fonde en dépassant l’enfermement du moi » pour ouvrir le Je sur le Tu et le Nous. Le vivant se manifeste sous toutes les formes de la sensorialité, avec une primauté accordée à l’oreille dans la plus pure tradition hébraïque mais aussi du « judéo-alsacien » originaire du poète. Sensuelle autant qu’exploration de l’invisible en quête de l’originelle Unité, sa poésie est « danse / à l’entour de la mort ».
Accompagné de ces deux viatiques, le lecteur peut emprunter le sentier qui traverse toute l’œuvre. Il pourra commencer par les poèmes de jeunesse –Perce-Neige, poèmes de l’enfance et de l’adolescence -1936-1940 – placés tout à la fin, poèmes qui, avant l’engagement dans la Résistance et le retour à la foi des ancêtres et la décision que « être juif/ ou poète//c’est tout un » (p.479) révèlent un jeune homme déjà maître de son art, dont les rythmes évoquent immédiatement Baudelaire et l’ampleur de sa prosodie encore traditionnelle la générosité sonore des grandes maîtres du romantisme ; il cultive le sonnet et la ballade à la versification plus souple, traite de thèmes existentiels et emprunte son symbolisme allégorique à la mythologie grecque. La dimension religieuse n’y figure que passagèrement – et encore vue de l’extérieur comme devant cette statue de la cathédrale de Strasbourg aperçue par le lycéen depuis son banc scolaire, qui montre la foi juive humiliée par sa rivale chrétienne.
Le déroulement des volumes permet de suivre celui d’une vie même si l’ordre chronologique n’en est pas toujours respecté. L’inspiration du poète, sa vision du monde même, s’inscrivent largement dans le sentiment que lui inspirent les pays dans lesquels il a été amené à résider ; par leur culture plus encore que par leurs paysages, encore qu’il semble élire dans ces derniers des éléments fondateurs ou temporaires de son être-au-monde.
Nous connaîtrons ainsi l’enfance (narrée dans ce volume aussi en Epilogue dans Le Buisson Ardent). « Cartable au dos, l’enfant maigre et triste qui porte/l’ardoise et le plumier, la règle et le compas/voit grandir dans la brume où l’angoisse l’escorte/ l’école, au bout des rues qui n’en finissent pas. » (p 334) Mais aussi : « Fermant le vieil herbier plein de photographies/ j’entends rire et crier l’enfant dans la maison. » (p.335). Le poète est revenu à mainte reprise, dans ses poèmes, et dans des essais, sur cette période alsacienne de sa vie encore proche de l’origine.
Son passage par la Résistance est évoqué et surtout son retour au « Peuple-Christ déchiré sur l’arbre de l’histoire » (p.77). Jacob au gué de Phanuel va désormais parcourir sa pensée plutôt que directement ses poèmes. Son ennui profond en Amérique sera surtout dit à travers des paysages : « Les montagnes en moi se meurent de tristesse » (p.128) et «La cruelle torpeur des étés d’Amérique » (p.102). Il en critique sans s’attarder le matérialisme : « Afin de la gagner nous vendons notre vie » (p.182). Ce sera une traversée d’un Waste Land, éclairée néanmoins par la beauté et la multiplicité de la nature, arbres et oiseaux, autour de Boston où il enseigne à l’université de Brandeis. Les arbres le rattachent à l’espoir d’un autre monde, saules, pins gris, bouleau blanc « mince arbre solitaire » ; « La nuit/ J’écoute/ Un jeune noisetier / Verdir » (p. 209). L’arbre se fait mythique et originaire, « chêne inverse, qui bois la sève des étoiles » (p.200) «). Il connaît aussi des joies conjugales et familiales : « La main d’un enfant, tenu dans la nuit, /T’enseigne le chemin sur la terre inconnue » (p.212). « Un poème, une enfant, sont nos gages de vie » (p. 165). Présence d’Evy : « Tu me réconcilies avec toute la terre. » (p.251) car « Dans chaque étreinte je remonte à l’origine » (p. 261). Interlude des retours en Europe, à Paris, en Italie et surtout en Alsace où « Les rives du Rhin sont lèvres de l’aurore » (p.253).
Puis vient la joie profonde de découvrir Israël et Jérusalem ; joie des retrouvailles avec le pays de l’origine spirituelle où « Assis avec mon fils sur les banc de l’école, /A quarante ans j’apprends ma langue maternelle… » (p.379), joie qui se déchiffre sans peine dans les magnifiques descriptions des paysages autour de Jérusalem : « Les collines de Judée sont des oranges vertes/ Que la brise a fait choir hors de l’arbre du monde ». (Le Poème du retour, p.386) « Là se célèbre encore le culte du premier jour » (p. 387) ; « Me voici de retour dans mon commencement » (p. 409). En 1960 la vie de la jeune nation le remplit d’espoir : « Nos pères à la nuque roide/ Ont duré dans l’exil […] A la trahison de soi/ Ils ont préféré le combat de Jacob […]/ Donc// ‘Un peuple dominateur et sur de lui’/ Qui met l’orgueil des puissants au supplice. » (p. 434).
Au milieu des années quatre-vingt Israël ne peut plus être la Terre Promise de la Paix et du retour vers l’unité de l’origine, « Terre et ciel joints dans un feu de joie » (p. 403). La douleur du rêve écroulé dans ce même pays se reflète dans un paysage et surtout une lumière voilée et salie : «cri d’une étoile qui se noie dans l’œil sournois du marécage/ entre les touches noires » (septembre. 1988, p 658) ; « L’herbe verte est devenue cendre dans la lumière inerte du soir /sous la moisissure sale et triste de la neige» (p.660) ; « Lumière étale et grise/ du crépuscule d’octobre» (p.662). La situation n’a fait qu’empirer : « Sous les murs écroulés/ pousse le lierre obscur […] Sur le murs de Judée ensemencés de peur/ la haine entre les hommes /est en fleur tout l’automne// Quelle pluie espérer/quelle averse de sang ?/ Le roc se fait silence/dans l’attente du pire. » (Jérusalem 5 novembre 2000). « L’Ange noir de la fin » (p.733) réveille la hantise de la mort : « quand nos bouches béantes seront bourrées de terre » (p. 743). « Apothéose 2004 » esquisse un tableau terrible et désabusé de l’existence individuelle.
Mais Vigée s’épanche peu. Sa vision du monde, politique au sens large mais aussi intime, passe par des grandes figures de la Bible, et pour commencer par l’alphabet hébraïque : revenir à l’origine et à l’unité, c’est retrouver l’aleph : « Chaque homme est cet Aleph, qui éveille à l‘ici / l’universel oubli, et qui fait resurgir /la vie simple du monde mort. » (p.666). Son message, son éthique passent par des figures qui disent la lutte victorieuse contre des puissances supérieures telles celles de Jacob et d’Abraham, valorisées par rapport à des figures plus résignées comme Job, Jonas, voire Joseph ; Caïn est une figure-clé terrible pour comprendre le mal éternel : « pour Caïn notre frère/- l’enfant préféré d’Eve – / le plaisir de tuer reste l’unique loi. » (« Leçon de la Shoah ») (p.684) ; « Sur les cendres de Treblinka niées et piétinées […] « Dans le cœur de Caïn nourri par la colère/ le désir de tuer n’aura-t-il pas de fin ? » (p.730).
Inversement la figure de Jacob à Phanuel devient immédiatement une étoile à suivre, moins un sujet d’écriture qu’une inspiration vitale, « le gué de la naissance « (p.165). Elle donne son titre au premier volume publié : La Lutte avec L’Ange qui, en 1950, donne la quasi-totalité des poèmes composés entre 1939 et 1949 – tous ceux du moins qui disent à la fois le retour à la foi et l’exil géographique. La figure de Jacob sort le poète de l’« Exil de la parole, exil de la présence ». Jacob devient le symbole du peuple hébreu « trop haï pour jamais succomber ». « Ce peuple qui perdit la langue de son Dieu/ Et ne sut plus gémir qu’en des jargons impurs/ A fait rouler soudain la pierre des ténèbres » (p.412). ). « Jacob à Phanuel/ Qu’apprit-il ?/ A mourir pour ne pas mourir. /Il apprit à ne pas appartenir, /A fonder son matin sur sa perte en ce monde ; / A boiter pour la vie. » (p.235) « L’Acte du Bélier » (p.446) fonde toute l’humanité. « Le défi de Jacob/ -son unique destin -/ soit la parole : enfin/ humaine. » (p.495). « Sous le bûcher d’Isaac offert au dieu blessé, / déjà le bélier crie dans le fourré d’épines, / La corne du rachat souffle à travers les flammes » (p. 208).
L’approche hébraïque de la sexualité et de l’érotisme ignore les pruderies du puritanisme. Vigée célèbre le corps et l’âme réunis et rajeunis dans la jouissance à travers le mythe d’Ammon et Tamar : « Agiles, longues et fraîches les jambes de Tamar,/ Qu’Ammon caresse en remontant jusqu’aux racines sombres/ Où se confond le sang de l’homme et de la femme » (p. 392) ; noces cosmiques puisqu’ils sont « à moitié frère et sœur/ Par leur père le ciel et leur mère la terre. » (p.390) ; noces ontologiques puisqu’« Ils célèbrent la descente et la montée vers le brasier de l’unité » (p.391) ; « Ici l’origine à nouveau s’est faite chair » (p.393) ; et même noces politiques puisque « Dans Tamar et Ammon un peuple divisé/ Se rassemble du fond des geôles de l’histoire. » (p.393).
Anne Mounic souligne dans son Introduction l’apport du dialecte bas-alémanique à la poétique de Claude Vigée pour ce qui est de la langue en ses signifiés et ses rythmes. Dans leur version seconde en langue française (dont l’original figure dans Lièwesschprooch Dichtung Langue d’amour Poésie 1940-2008 publié en quasi simultanéité avec Mon Heure sur la Terre), Les Orties Noires et Le Feu d’une Nuit d’Hiver usent d’un lexique et de tournures familières inhabituels ailleurs au poète même s’ils sont appelées par le contexte d’un paysage humain lui-même familier, s’agissant de la vie d’un village alsacien revu en souvenir depuis Israël. Un village et sa province plongés aussi au coeur de la tourmente historique auquel le jeune poète résistant et réfugié dans le Sud-Ouest de la France avait de justesse échappé. En « Alsacien frondeur » (p.584) relayé ici par un français dru, Vigée se fait satirique sans méchanceté envers les bonnes mœurs de sa petite patrie de braves petits bourgeois, commerçants ou artisans, mais il inscrit ce Clochemerle alsacien dans le grand Armaggedon du conflit planétaire : « rescapé, je dis le destin d’une génération vouée toute entière au désastre » (p. 558). Dans ces mêmes poèmes la langue, familière pour la vie quotidienne, se fait incendiairement incisive pour aborder le plus grand drame de l’histoire contemporaine que le poète a vécu de loin : «Bien sûr, a souligné le Président Laval, / en conseil des ministres,/nous allons distinguer – pour quelque temps encore -/, les nobles juifs français de ce déchet humain / Que les nazis eux-mêmes expédient outre-Rhin/ à destination d’un bon four crématoire./ […] Mais qu’est-il arrivé aux cinq mille enfants juifs / que les gendarmes français, ces héros sans reproche,/ont empilé à l’aube en partance pour Auschwitz / dans les wagons à bestiaux bien plombés ? […] Voilà ce qu’a confié le Président Laval/ aux gens des Amitiés chrétiennes de Lyon. ». Par-delà le rappel de certaines complicités religieuses passives Vigée porte un regard sans indulgence ni illusion sur ses semblables et son ironie se fait encore plus mordante : « Sans remords, sans pitié, toujours dure et glacée/ indifférente à tout: telle est l’humanité !/ Pourtant au pauvre diable elle aime bien donner/ un double coup de pied/ savamment appliqué, qui vole droit au but : / la botte dans le cul, c’est là son seul progrès.». Nul n’échappe au jugement dans cette impitoyable Danse Macabre : pas même « notre grand Roi-Soleil de France et de Navarre,/ Louis-A-La Perruque parfumée et poudrée,/ ce singe vaniteux qui s’était mis en tête/ de trôner, absolu, sur la terre et su l’onde ». Et pourtant le poème se clôt sur un appel attendri à la jeune génération : « Gosses de Bischwiller […] quand vous osez entre vous, gaiement, / si le cœur vous en dit, /laisser trotter au vent votre langue natale/ […] Aujourd’hui vous aurez retrouvé ce courage/ d’oser chanter l’instant dans vos propres paroles… » (Les Orties Noires, p 567, 568, 569, 577 et 584).
Polémiste aux accents de prophète biblique, satiriste des mœurs au langage direct et dru, Vigée est capable d’utiliser aussi un langage prosaïque pour dire ce qui habituellement appartient à la conversation ordinaire. Cette inclusion du prosaïque intervient dès les premiers volumes (peut-être à l’exemple des Preludes d’Eliot, dont Vigée citera le Waste Land, et surtout traduira les Four Quartets) : ironie ou humour d’une pancarte ferroviaire mais bel exemple d’alexandrin régulier : « Pour New York et Boston changement de voiture » (p. 217). Avec souplesse le poète passe de l’alexandrin le plus formel et à un long vers plus libre : « Tu répares la chaîne de ta bicyclette/ […] sous les grappes de glycines du vaste portail double » (p.300). Il revient alors à un rythme savamment spontané de transformer l’ordinaire en poème ; ainsi du poème dédié à son « Antique Remington », aux sonorités hachées imitatives : « Ma machine à écrire a cinquante-neuf ans […]/ elle a fidèlement cliqueté sous mes doigts …» (p.700) ; des vocables par ailleurs ordinaires allongent leurs syllabes qui se font méditatives pour dire la grâce de la musique : « Lorsque j’entends le soir / le concerto pour clarinette de Mozart […]/l’angoisse de vivre est devenue légère comme l’air». (p.687).
Néanmoins, maître des formes et des mètres, Claude Vigée m’apparaît en tout premier lieu comme un Poète cosmique qui, par delà l’angoisse existentielle à laquelle nul esprit conscient ne saurait échapper, surtout en ces temps de manque, sait que« Dans la douleur renaît le chant d’amour du monde » (Le Poème du retour) (p.380) et que « par delà toute errance/ ta nuit sera chargée en ce feu qu’elle voit/ Le feu t’enseignera ta véritable voix : /L’espoir en la parole est promesse du monde. » (p.389). A « la baudruche immense de l’histoire » (p.164) il oppose sa conviction que « L’homme est en parenté avec toute la terre. » (p.268) et que «Le poète est passeur du feu de l’origine » (p.263). Le monde naturel qu’il vit, voit, entend, touche avec les yeux, est certes fait de la glèbe où finit par s’anéantir toute vie, mais il est transmuté par « le lourd humus des mots » (p.633) « Par le chant nous brisons l’amère nuit d’attente. » (p.743). Le feu, la lumière triomphent sur l’eau, le « soleil sous l’écume, errant vers sa lumière (p. 383) ; « La lumière est l’encre magique/ dans laquelle s’écrivent au ciel, entre les astres/ le passé, le présent et l’avenir du monde. » (p.692). «Le poème, arbre de l’être » est l’intercesseur entre le monde sensible et le ciel, et cet arbre s’incarne dans la vie et les vers du Poète, du cerisier alsacien à l’amandier de Jérusalem où perche le rouge-gorge entre les fleurs blanches.

Claude Vigée, Lièwesschprooch Dichtung Langue d’amour : Poésie 1940-2008. Bischwiller : Association des Amis du Musée de la Laub, 2008.

Ce fort beau volume est illustré de plusieurs photographies de Claude et Evy Vigée à diverses périodes de leur vie, de très belles photographies de paysages pris dans le froid et la neige, de deux reproductions de tableaux d’Anne Mounic et de deux gravures de Guy Braun. Dédié à Evy, il porte en épigraphe une citation tirée livre de Claude Vigée Passage du Vivant (ed. Parole et Silence, 2001) :

« Tant que des poètes s’engagent à la faire vivre en y consacrant les efforts conjugués de leur intelligence et de leur cœur, une langue populaire intacte, fût-elle diminuée et décriée, peut échapper à la destruction définitive programmée par ceux qui la frappent d’interdit, ou simplement l’ignorent comme une survivance négligeable (…) »
Le corps du volume est composé pour l’essentiel de deux longs poèmes, Les Orties Noires et Le Feu d’une Nuit d’Hiver, ici présents dans leur version originale en dialecte bas-alémanique qui fut la première langue de Claude Vigée (ou plutôt du petit Claude André Strauss), poèmes repris en version française dans les Poésies complètes aux éditions Galaade. Un tout petit nombre de courts poèmes sont aussi donnés en français. Le volume se clôt sur un poème, « La gravité perdue», inspiré par Evy treize mois après sa mort.

Publié dans temporel.fr n°6 Sept.2008
Claude Vigée Le Fin Murmure de la Lumière. Entretiens, essais nouveaux, 2006-2008. Paris : Parole et Silence, 2009

Ce nouveau livre, à nouveau aux éditions Parole et Silence, se compose d’une volumineuse première partie occupée par des entretiens de taille et de thématiques très diverses dont les plus longs sont des réponses à des questions posées et reçues à l’avance, permettant au poète une organisation et un développement élaborés. Par là ces entretiens ne se distinguent que formellement des essais qui occupent la seconde partie et sont pour la plupart des hommages brefs rendus par le poète à des penseurs amis (Henri Meschonic, Stéphane Mosès, André Chouraqui, Adrian Finck, et en traduisant ses poèmes, à Henri Braun), hommage rendu aussi au pays d’Israël à l’occasion d’un retour, mis en ondes par France-Culture en octobre 2007, à Jérusalem après une quasi-décennie d’absence – retrouvailles à la fois douloureuses pour le poète solitaire et joyeuses dans l’évocation d’un long passé partagé à deux.
Il est quantitativement moins question ici de la biographie et même de l’écriture du poète que dans les entretiens des volumes précédents, même si à plusieurs reprises Vigée et ses interlocuteurs rappellent que la pratique à la fois esthétique et existentielle du « judan » − co-existence du poétique traditionnel et de la prose du vécu – inaugurée par le poète se heurta à la désapprobation de ses premiers admirateurs de marque que furent Saint-John Perse et André Gide. Dans ce volume, ce sont les facettes d’une véritable anthropologie « hébraïque » qui se dessinent à partir de la Foi (elle dépasse l’intérêt passionné et érudit que le poète porte à sa religion – une érudition déjà affirmée entre autres par son étude de Treize Inconnus de la Bible parue en 1996 chez Albin Michel). On aimerait qu’il ait développé davantage la figure de Jésus inscrite dans son milieu juif et biblique – ainsi: « Jésus devait chanter et jouir de la substance orale, tellement étonnante, des textes hébreux […] Le bon berger se reconnaît à sa voix (Jean ch.10). Il bouleversait par sa voix – la voix de Mozart peut-être ? » (p.225). Ou, dans le sillage de Maïmonide, « Pour moi aussi, Jésus est une figure messianique véritable » (p.113) ; « Ce qui frappe, c’est que Jésus prend pour soi, en personne, les paroles de Dieu… » (p.114) Et aussi (p.183) : « La sainteté, c’est un effort poursuivi avec très peu de moyens parfois […] Un peu, comme Jésus conseillant, pour prier, non pas de se secouer et de mettre un manteau de prière, mais de se retirer dans la chambrette, la chambrette du cœur, beaucoup plus que la cellule du monastère. » On rêve, pour reprendre le titre d’une collection à la mode, d’une « anthologie amoureuse » des deux Testaments que proposerait le poète et on partage d’autant plus dans sa douleur son indignation outragée devant les errements monstrueux récents d’un nouveau Pape dont il saluait en octobre 2007 « l’allure bienveillante, au visage candide, mais à l’œil vif [qui] apporte une révolution » (p.226 ; aussi p.224).
Nombre des souvenirs évoqués dans ce livre touchent à des personnages entrés dans l’Histoire, grande ou petite, qui, même anecdotiques, prennent une tonalité émouvante : ainsi que le poète et sa femme soient allé écouter à Carnegie Hall « le pianiste, un célèbre artiste manchot, Paul Wittgenstein, le frère du philosophe » dans le concerto pour la main gauche que Ravel avait composée pour lui (p.124). Comme dans les volumes passés, ses rencontres avec des « grands » de l’histoire événementielle et culturelle ont une qualité de vécu au-delà des hommages habituels plus ou moins compassés. Par delà les grandes rencontres culturelles, à l’université de Brandeis ou dans un boulevard Saint-Germain sabbatique, déjà relatées dans les précédents volumes, Vigée nous révèle ou nous rappelle d’autres rencontres souvent admiratives (on peut se douter qu’il laisse les moins élogieuses sous le boisseau) : Albert Camus, Yves Bonnefoy, Philippe Jaccottet, Guillevic, André Frenaud… et Jean de la Croix dont il se sent proche (p. 166).
Surtout Vigée nous rappelle qu’en classe de philo son professeur lui fit découvrir l’œuvre d’Henri Bergson. On découvre dans la pensée ouverte de cet immense philosophe français – fils d’un père juif polonais et d’une mère celte irlandaise – une source de la morale et de la religion du poète : « Bergson, pour le dire autrement, m’a fait découvrir que la Bible hébraïque n’était pas bien différente de la poésie et que, sous une apparence métaphorique, les Ecritures parlaient au fond des mêmes événements de l’être que la poésie » (p.203). On regrettera qu’aucun de ses interlocuteurs n’ait évoqué le nom de Jankélévitch (réservé à une prochaine série d’entretiens ?). Des deux noms où se dérobe YHWH, à Elohim « le Dieu du ‘dehors’, celui dont nous sépare une distance infranchissable… », Vigée préfère « Adonaï le compatissant, le Dieu de l’intériorité, de l’amour, de la grâce » (p. 241). Tout ne va quand même pas pour le mieux dans le meilleur des mondes cosmiques. Si Vigée est allergique au sens du péché originel développé par Augustin, il n’est pas non plus adepte d’un hérétique celte tel que Pélage pour qui « gratia » était inutile à côté de « natura ». Il s’emporte contre la célèbre définition de Dieu ou du divin donnée par Spinoza (p.98), (n’en déplaise certainement à son ami de longue date le philosophe existentialiste Robert Misrahi tranquillement et joyeusement athée).
« La luminescence qui distingue une œuvre d’art réussie ne provient pas pour Vigée du fait qu’elle est détachée du monde, mais au contraire qu’elle en est totalement imprégnée » (p.268) écrit Helmut Pillau dans l’essai « Critique de la sublimation chez Claude Vigée » qui ferme le volume. Dans l’ouverture de la spiritualité à la vie dans son impermanence vient s’inscrire celle de l’esprit dans le corps, dans un érotisme conjugal volontiers célébré dans ses poèmes et ailleurs, qui est beaucoup plus positif que la simple sexualité, car il ouvre sur la spiritualité : « Selon certains maîtres du Talmud, nous ne voyons pas l’invisible. Au mieux le rejoignons-nous, comme se touchent les amants dans le Cantique des Cantiques » (p.162). Le corps, la sensibilité et la sensorialité, ouvrent sur l’art, sur les arts, et tout particulièrement – on ne s’en étonnera plus ici – sur l’art du rythme et des sons, en dialectique avec le silence qui est au cœur de la poésie comme l’ « aleph » est invisiblement présent dans le monde phénoménal émané du « beth ». Un entretien entier tourne autour des goûts musicaux et picturaux de Vigée, que l’on résumera pour les premiers comme un classicisme romantique allant de Bach et de sa Messe en si mineur, et de Mozart – « il faut ce calme apollinien et cette exaltation dionysiaque » (p.124) −- jusqu’au jazz et au blues et pour le second, résumé à propos de Jean Revol, par son attirance pour un « peintre obstinément figuratif » (p.142). « Vous avez une conception de la musique plutôt ordonnatrice du monde », lui fait remarquer son interlocutrice. Comme, remarquons le en passant, Claude Levi Strauss, lui aussi peu attiré par les esthétiques du XXème siècle et particulièrement rebuté par l’abstraction en peinture.
Cet équilibre, cette recherche de ce que dans le bouddhisme jamais mentionné on nomme « Voie du Milieu », caractérise toute la pensée et l’esthétique du poète juif alsacien malgré quelques audaces esthétiques telles que la co-existence du vécu et de l’art dans le « judan ». Dans sa vie aussi malgré le grand saut existentiel réussi d’abandonner la sécurité morne de l’Amérique pour tenter l’aventure combien réussie d’une vie nouvelle en Israël.
« S’il est actif tenace, endurant, Jacob se garder toujours de céder, comme Icare, à la tentation de la folle maitrise du cosmos ». (p.231) On imagine mal à le lire et simplement à contempler son visage aux lignes affirmées mais douces un Vigée prométhéen. Mais encore moins un Jonas ou un Job résignés. On célèbrera par contre sa résilience (lui-même utilise le terme), y compris dans l’humour irrespectueux – très juif ? – avec lequel il traite un Dieu empêtré dans sa Création et quêtant l’aide de sa créature (p.183).
Il nous paraît donc que cette série d’entretiens ne fait en rien double emploi avec les entretiens et essais déjà publiés et même qu’elle en appelle d’autres. Il faut aussi souligner, ce qui les met en perspective, l’apport du long essai introductif (repris de Temporel n°6) d’Anne Mounic, qui est poète et universitaire et la plus active parmi d’autres érudits activement enthousiastes et à l’origine d’une nouvelle reconnaissance du poète jusqu’alors admiré discrètement surtout par un cercle de ses pairs. Son action à la mesure de son dynamisme, manifestée dans son livre magistral La Poésie de Claude Vigée : Danse vers l’abîme et connaissance par joui-dire (l’Harmattan 2005) et dans d’autres longs entretiens, présente ici une fois de plus une synthèse qui prépare à la lecture des textes de Vigée, de ses essais et de sa poésie, qui sans être en rien hermétiques ou obscurs, s’en trouvent enrichis. Elle décèle et défend dans l’inspiration de Vigée l’aurore d’une nouvelle Modernité équilibrée entre tradition et innovation, sans les pesanteurs de la première ni les audaces aventureuses de la seconde ; une modernité où, à la différence de celle du « siècle infernal » écoulé (p.233), véritable Waste Land coupé d’un symbolisme vivant, le poète retrouve, inscrits dans tout un vécu plurilinguistique et géoculturel et à travers toutes les souffrances et négations traversées, « le parti du vivant » (p.241) et, comme le propose son autre exégète ami de longue date Adrien Finck « ‘son devoir d’éternité’, ‘lancé, semence-lumière, dans le noir devenir’ » (p.252) dans « le fin murmure de la lumière».

Termporel n° 7

Claude Vigée Mélancolie solaire, ed. Orizons 2009
Nouveaux essais, cahiers, entretiens inédits, poèmes (2006-2008)
Avant-propos et édition d’Anne Mounic

L’essentiel, quantitativement, de ce beau volume est constitué par un long entretien qui a occupé plusieurs rencontres entre les deux poètes Claude Vigée et Anne Mounic ; les chapitres de ces rencontres s’organisent diachroniquement autour de la biographie créatrice de Vigée, qui se divise aisément en épisodes géographiques, en partant de l’Alsace de l’enfance, puis traversant le début de la guerre où, réfugié, étudiant en médecine et résistant à Toulouse, il commence à donner libre cours à sa vocation de poète. Puis c’est le long exil en Amérique, qui traverse plusieurs épisodes géographiques : nous suivons son arrivée et ses retrouvailles familiales, puis son mariage, les premières années dans l’Ohio, enfin l’Université de Brandeis, laïque, libre bien que d’inspiration juive, proche de Boston ; un exil entrecoupé par les visites estivales et sabbatiques salutaires à Paris et Bischwiller ; enfin, la conversation s’étend avec prédilection sur les décennies israéliennes les plus riches en bonheurs multiples et en créativité poétique. Ces entretiens, menés avec maestria et érudition par celle qui a déjà à plusieurs occasions servi l’œuvre du poète, auquel elle ne ménage ni son admiration ni son attention (entre autres par un livre magnifique, La Poésie de Claude Vigée, : Danse vers l’abîme et connaissance par joui-dire, à l’Harmattan en 2005, et en œuvrant, toujours en 2005, à la réédition du premier volume de poèmes, La Lutte avec l’ange − on trouve une bibliographie complète de Claude Vigée au début de Mélancolie solaire). Ces entretiens se concluent en épilogue, hors histoire et géographie, par des considérations chères aux deux poètes, sur « La sphère vitale de la parole ».
L’ensemble ne se veut pas récit linéaire, exhaustif et objectif. Devant cette masse vive de récits, d’anecdotes, de rencontres, d’événements, un choix s’est certainement imposé de lui-même, favorisant les périodes intimes heureuses qui sont aussi les plus riches en rencontres avec d’autres créateurs, et avec des événements qui dépassent le plan de la vie privée. On ne s’étonnera pas, quitte à le regretter, que même détenteur d’une situation stable enviable au sein de l’Université américaine, Vigée s’attache peu à la poésie américaine dont il rencontre pourtant quelques représentants notables, mais qui s’apparentent, peu ou prou, à ces « artistes de la faim » qu’il récusera plus généralement par la suite : Robert Lowell, en particulier, qui est aux antipodes du « joui-dire » revendiqué par Vigée comme fondement psychique et éthique de l’écriture poétique ; Elizabeth Bishop, qui «contrastait avec tous ces dead fish que sont souvent nos collègues » (p.80) ; il mentionne la poésie expérimentale formelle de Marianne Moore « un bel esprit séditieux de la bourgeoisie américaine, très drôle, very witty » (p.81) dont on sent qu’elle ne répond pas à son éthique ; même si « Elle faisait partie, avec [William Carlos] Williams, des poètes les plus attirants. J‘admirais chez Williams la profondeur, la sharpness dans l’homme, et la véracité dans sa perception aiguë des choses comme des mots ». (p.82).
Vigée se montre infiniment plus prolixe sur le Paris Latin des années cinquante et soixante où, à l’arrivée des congés et déjà poète reconnu, il a rencontré, souvent en sympathie, nombre de personnages en vue du monde éditorial d’alors, aujourd’hui pour nous des noms un peu flous que l’on se réjouit de connaître davantage ; toute une époque se dessine, relativement sage. A Brandeis déjà il avait eu la possibilité d’inviter les grands noms de la poésie française d’alors et il a noué, là ou en France, des amitiés avec Pierre Emmanuel, Saint-John Perse, Yves Bonnefoy, Henri Thomas, André Frénaud, Jean Follain, Guillevic, Philippe Jaccottet…
Mais c’est en Israël que les rencontres avec les grands penseurs, les grands poètes, les grands hommes d’Etat foisonnent en anecdotes, inestimables aussi pour les futurs chercheurs sur la période et le pays : de Ben Gourion à Martin Buber, Gershom Scholem, Amoz Oz, Joseph Agnon, AB Yehoshua, Shirley Kaufman, Else Lasker-Schuler…, décrits souvent sans complaisance mais avec affection dans leurs travers quotidiens.
Aucun des deux poètes auteurs de l’entretien n’oublie que par-delà le monde extérieur il/elle est avant tout un(e) créateur. L’entretien se termine par des considérations sur la nature et la fonction de la poésie qui reprennent les échanges orientés fermement au tout départ par leur organisatrice : « Quand je vous lis, je me dis que vous posez-là les dimensions véritables de la poésie : l’être face au destin » ; Vigée précise : « La poésie pouvait me permettre de mener ce combat – la poésie, mais pas la philosophie […] L’œuvre philosophique, ou même scientifique, comporte sa propre clôture. Une fois qu’on l’a pensée, elle se referme. Par contre, il faut penser la poésie sans arrêt » (p.33). « Les œuvres d’art sont beaucoup plus que des choses achevées, fermées sur elles-mêmes, car elles nous offrent la joie à jamais […] Je ne désire pas me contenter de créer des objets de beauté, mais je souhaite faire jaillir des figures à travers lesquelles l’humain puisse se mettre en branle et se sentir enfin vivre un peu plus – sinon un peu, tout court […] Qu’il [le poète] conjure en son for intérieur la nature naturante dont nous sommes la figure créée ! […] cette énergie nouvelle vous pousse en avant, elle vous engage à affronter d’autres épreuves, d’autres souffrances […] pour que les puissances les plus hautes de l’esprit descendent dans les réalités les plus concrètes puis remontent chargées de toute la substance sensible de la création en gestation […] Le langage bien mené, c’est comme du bon pain […] J’ai recueilli en moi la terre, le vent, l’eau, le ciel, la forêt, la pierre ou la brique des maisons, le pain, les fleurs, les fruits, les animaux (pp.204, 205, 206, 207, 212, 213, 244).
Ce fort et fort beau volume se poursuit et se termine par un ensemble de poèmes et de notations quasi quotidiennes rassemblées en un Cahier parisien, puis par plusieurs essais, récents ou anciens, de Claude Vigée et enfin par trois témoignages d’hommages au Poète, dont celui d’Henri Meschonnic. Dans ses essais, Vigée revient sur sa situation linguistique particulière d’être né et avoir été élevé dans un pays de langue alsacienne en voie de disparition, de connaître suffisamment les arcanes de la culture allemande pour traduire Rilke, et, après plus d’une décennie d’anglophonie imposée (mais mise au service entre autres des Quatre Quatuors d’Eliot), d’avoir connu une nouvelle naissance linguistique, adulte, en venant vivre en Israël ; une immersion scripturale dans une multiplicité complexe qu’il considère comme une chance. Dans ce volume il évoque entre autres (p.265-272) pour son traducteur, ami et éditeur britannique Anthony Rudolf, une complexité biographique qui a mobilisé toute l’énergie vitale, mentale et spirituelle, dont il était heureusement pourvu – cette « présence pulsante » qu’à l’orée de sa carrière universitaire il avait découverte chez Goethe en composant son « PhD » – qui lui a permis de faire que sa « mélancolie » soit « solaire ». Ce doux Prophète biblique sans illusion sur la nature de l’homme et le « progrès » de notre civilisation occidentale matérialiste, redécouvre grâce à Anne Mounic, son exégète, qui est aussi celle de Robert Graves, l’amplitude de l’œuvre poétique de ce dernier, poète anglais, lui aussi rescapé douloureux d’une guerre mais de « la malemort des tranchées » ; il reconnaît chez lui un parcours semblable au sien – à une guerre près – et écrit : « La seconde guerre mondiale qui suit [la Première] de près avec toutes ses conséquences apocalyptiques encore à venir, n’est en effet que la conclusion inéluctable, bien plus tragique et révoltante encore, de la première grande boucherie de 1914. » (p.275). Et aussi : « Dans l’homme et le poète Robert Graves, je reconnais un compagnon de lutte pour la vie, un complice longtemps insoupçonné dans la grande aventure de rédemption terrestre de l’être humain tenté à la fois, aujourd’hui comme avant-hier, par l’extase perverse du meurtre et du suicide collectif. Notre mot d’ordre, c’est de perdurer. ‘Mais l’attente est divine.’ » (p.279). Déclaration, espérons-le, « solaire ».
« Le Principe Espérance » disait un frère en philosophie, lui aussi exilé. « La môme espérance » a écrit un poète. Les deux ?
Temporel.fr n°7
Claude Vigée Mélancolie solaire, ed. Orizons 2009
Nouveaux essais, cahiers, entretiens inédits, poèmes (2006-2008)
Avant-propos et édition d’Anne Mounic

Le très long entretien entre Claude Vigée et Anne Mounic qui occupe une grande partie du volume est l’occasion pour le poète de Mon heure sur la terre, tout en suivant le déroulement biographique qui l’a mené de son Alsace natale à travers un épisode dramatique de la Résistance dans le Sud-Ouest de la France, jusqu’aux Etats-Unis puis, toujours comme universitaire, en Israël, de brosser le portrait de nombre de poètes américains ou français dont plusieurs furent ses amis, et de nombre de personnalité israéliennes des mondes de la politique et de la culture. Mais ni l’un ni l’autre des deux interlocuteurs de ce dialogue n’oublie qu’il/elle est au service très haut de la poésie dont « les dimensions véritables » sont de placer « l’être face au destin » et de « faire jaillir des figures à travers lesquelles l’humain puisse se mettre en branle et se sentir enfin vivre un peu plus – sinon un peu, tout court […] pour que les puissances les plus hautes de l’esprit descendent dans les réalités les plus concrètes puis remontent chargées de toute la substance sensible de la création en gestation. » Moyennant quoi « les œuvres d’art […] nous offrent la joie à jamais ».
P/P

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