Jacques Rancourt

Jacques Rancourt , Veilleur Sans Sommeil choix de poèmes 1974-2008, préface d’Henri Meschonnic, Editions du Noroît et Le Temps des Cerises, 2010, 15 euros

Loin de tout romantisme des grands espaces et des émotions (la seule manifestation de sentiment dans le volume est suscitée par la disparition de Gaston Miron à qui est rendu un long très bel hommage) la poésie de Jacques Rancourt semblerait ignorer les vaste monde sans, à plusieurs reprises, des réactions indignées ou ironiques devant les injustices et la violence de l’histoire présente, qu’il s’agisse de grèves bafouées ou des massacres au Kosovo. Sa thématique majeure (retrouvant le projet du « nouveau roman » d’en finir avec le tout psychologique ?) réduit ou écarte l’humain au bénéfice de l’univers qui entoure, baigne le poète – « Les vibrations du monde m’atteignent infiniment » (p. 152) – depuis une présence constante du milieu climatique et atmosphérique, soleil, lune fantasque, lumière, et surtout le silence … jusqu’à celle des objets et des actions ordinaires de la vie courante, qui provoquent et nourrissent une réflexion continue exprimée la plupart du temps en de courts poèmes, comme des constats où « un vol de mots s’attribuent un espace » (p.139).
L’intensité insistante et tranquille qui est accordée à ce quotidien immédiat et concret confère à celui-ci une puissance presque magique – on entre dans un surréel, proche des surréalistes belges eux aussi ouverts sur un quotidien différent, encore proche de l’enfance. Rimbaud aussi refusait le quotidien dans sa seule médiocrité triste. L’âme et le corps se réconcilient au bénéfice du premier, en accord aussi avec le vent, la pluie et la neige :
« Quand le soleil sonna il était bien midi (…)
le temps parlait à l’indicatif présent
le corps était une âme » (« Homogenèse » p.137)

Mais, encore une fois, cette immersion dans le profond d’un présent immédiat recouvré n’est pas indifférence aux souffrances et aux drames qui se déroulent parallèlement. « Si vous saviez comme parfois j’envie/ le simple jeu des éléments entre eux (…) je n’ai pas l’humour tranquille » (« La Femme Trèmière » p.153). Un même poème peut s’ouvrir sur un absurde à la Prévert ou à la Magritte et se terminer sur « si les angles sont morts comme le temps le permet (.. .) sachant que cinq carottes plus trois navets font huit légumes/ vingt-deux morts soixante blessés font quel type de weekend ? / trois famines et deux guerres forment quelle figure humaine ? » (« Les Carrés de l’Hypothénuse », p.119).
D’où aussi une certaine nostalgie désenchantée mais un dépaysement salubre dans ce dialogue tranquille avec les choses. Chacune de ces miniatures de mots simples ouvre sur un monde de rêverie que prolonge encore l’absence de ponctuation finale. On peut rouvrir le volume au hasard et sans se lasser plonger à nouveau dans ces moments souvent très courts de véritable présence, un peu nostalgiques, parfois narquois ou ironiques mais bien enracinés dans l’amour de la vie. Le volume est élégamment présenté.

Jacques Rancourt est l’organisateur du Festival franco-anglais de poésie qui réunit chaque printemps à Paris des poètes et des traducteurs (souvent les deux à tour de rôle) des deux langues et cultures, pour des rencontres et des échanges qui trouvent un prolongement (avec accompagnement pictural) dans la revue La Traductière dont il est le directeur.
Publié dans Poésie/première n° 51 nov-fév. 2012

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Jacques Rancourt Paysages et personnages, éditions du noroit, 2012

Le titre du volume est subsumé par le graphisme abstrait élégant de la couverture, une mince ligne blanche médiane verticale qui s’élance s’étrécissant entre deux surfaces latérales respectivement grise et jaune. La quatrième de couverture complète le titre en nous appelant à découvrir « l’aventure humaine» : « D’un côté les paysages naturels, culturels et sociaux qui affectent tout individu dès son plus jeune âge. De l’autre, les personnages, hommes et femmes qui dès la naissance entrent en scène avec des traits prédéfinis, comme au théâtre », la « dynamique », « le destin » de « l’être humain » restant « néanmoins à inventer ».
Que cette entrée en matière abstraite ne détourne pas le lecteur de poèmes tout en images, en métaphores très concrètes empruntées en particulier à la vie végétale et minérale, cosmique ou cosmogonique – dont le poète illustre cette discrète épopée, souvent hymne à l’amour procréateur : « la graine en sa candeur réinvente la verticale / ombre pour l’âme qui saura y trouver corps ». Il y trouve l’occasion de s’en prendre aux grands mythes et systèmes philosophiques idéalistes : « mais comment savoir si ce cher assemblage / venu de papa et de maman / tient son principe de vie dans la transmission même / comme le veut un sentiment commun // ou s’il relève plutôt d’une énergie transcendante (…) mais comment savoir vraiment / si la question a un sens et si oui une réponse (…) Ce n’est pas sans raison que la raison s’essouffle ».
Avec son humour bienveillant qui se plait à jouer avec le langage, jouant des (et avec les) images conceptuelles usées, le poète mène en prologue, avec un Créateur/créé/ créant / recréé par sa créature… une partie de qui perd-gagne pirandellien. De toute manière « Dieu se repose / et il se repose sur l’homme ».
Le poète, lui, « abstrait l’art comme on extrait l’or // et comme pour se détendre »…
Publié dans Poésie/première n°55 Mars 2013

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