Nicole Gdalia Alphabet de l’Eclat

Nicole Gdalia  Alphabet de l’Eclat 1975-2005, éditions Caractère, 2005

En 2010, les Editions Caractères vont fêter leurs 60 ans

Nicole Gdalia a repris le flambeau de la maison depuis 1996, année de la disparition de Bruno Durocher. Elle est aussi poète.

Pour ses 30 ans de poésie, est parue une très belle anthologie « Alphabet de l’Eclat » (2005)

C’est de son activité poétique que je voudrais parler. J’aimerais apporter quelques éclairages sur les lignes de forces de ses recueils.

Nicole Gdalia est femme. Elle revendique cette spécificité, sa féminité ne cherchant pas à ressembler aux hommes, à conduire une lutte de rivalité, à écrire comme eux. Elle cherche à être, à être elle-même.

La dimension d’amour est permanente pour l’homme aimé bien sûr, mais au-delà pour tout humain. Elle pose l’amour comme une énergie conductrice et qui doit supplanter celle de l’affrontement, de la guerre, du combat si cher aux hommes guerriers. On pourrait dire qu’elle propose une autre dynamique au monde, qui apporterait l’accomplissement de l’humain dans une nature respectée. Une harmonie cosmique.

« L’amour, cette participation à l’avenir du monde exige en offrande,  une nature généreuse jusqu’à la luxuriance du gaspillage » (Racines)

Ainsi on perçoit qu’au-delà de la féminité, c’est l’humain qui est la quête et la poésie un instrument de cette quête.

Les titres de ses livres témoignent de ce cheminement.

Le premier, Racines, donne à l’arbre, auquel elle se compare, sa source, ses racines.

Ici, nous entrons, dès le premier poème, dans sa posture d’écriture : le dépouillement du visible, du sonore environnant pour une entrée en intériorité. Là commence son inspiration poétique :

« elle préférait le dépouillement ensemencement d’elle-même… »  (Les Chemins du nom )

L’intérieur, le dedans qu’elle va extérioriser par les mots. La réalité vient de l’invisible, va du dedans vers le dehors.

On pourrait penser à une connivence avec les Surréalistes, sauf qu’ici la tentative est aussi une démarche spirituelle et non pas simplement une posture psychologique.

Les racines sont donc celle d’une démarche po-étique, c’est-à-dire créatrice.

Créatrice en poésie, mais aussi créatrice de l’être, de soi.

Le second volume Les Chemins du nom illustre par son titre la démarche : « trouver le nom, aller vers le nom… » Quel nom ? Le sien propre, la connaissance de soi par la juste appellation, l’importance accordée au nom, au nom juste, « Quel est mon nom ? », écrit-elle à la fin d’un de ses poèmes. Il y a aussi de cette démarche socratique d’une maïeutique personnelle, « et je naîtrai de l’épaisseur signifiée du verbe ».

 

La Courte échelle – harmoniques, troisième de ses volumes, est le seul qui revient sur les

harmoniques de son enfance tunisienne. Mais elle y refait aussi sa généalogie familiale.

            « Ma demeure assemble les pierres de /  Jérusalem Rome et Carthage /  mes ancêtres connurent le grand exil des /  fleuves de Babylone et /   des collines sur le Tibre /Rome en fit ses esclaves comme /   Ramesses autrefois /  ma demeure assemble les pierres de /Jérusalem Rome et Carthage /  sa nostalgie est slave mais aussi orientale/ de Sefarad (…) j’ai rêvé d’autres rives et du Temple de Salomon »

Qui s’élargit très vite à un peuple, à une histoire, à la nature dont elle participe, dont elle est un élément au monde. « Je suis la mosaïque/ mosaïque d’étranges palimpsestes ».

Puis viennent Mi-dit, Monodie, courts recueils sur le langage. Le langage et son m mode d’expression : exercice solitaire et qui n’exprime jamais tout à fait le ressenti.

Chaque fois le dire cherche son interlocuteur. Soi-même ? L’autre ? Selon quelle modalité de l’expression ? Généralement l’ellipse, l’allusion, la suggestion qui laisse au lecteur l’espace de son appréhension personnelle du dit.

 

Elégie d’elle, Entre-dit, poèmes très brefs et incisifs sur la mort de l’aimé relève aussi du « à

peine dit », de « l’entre-dit » avec l’aimé disparu qui peut aussi se comprendre comme « inter-dit », ce que l’on s’interdit de dire.

Subtilité de langage mais sans gratuité aucune.

Cette ligne de force qui place l’écriture poétique dans un chemin spirituel se poursuit avec Rive majeure où le poète, après l’épreuve, semble accéder à un savoir de la vie et de la mort ;

à une maturité.

            « En flottaison / dans l’éther de la vie/ l’âme boursoufflée de ses déchirures/Elle accoste doucement à la rive majeure /de son être… »

 

Et le chant 8, avec encore une symbolique du nombre : le 8 du dépassement est celui de l’ouverture, de la jonction avec l’Infini. Mais l’œuvre ne s’achève pas, elle se poursuit dans les mots et l’amour. Car

« On ne s’ancre que dans l’amour où s’accompagnent les mondes ».

                                   *****

 

Nicole Gdalia  Alphabet de l’Eclat 1975-2005 éditions Caractère, 2005

Ce très beau volume regroupe sept recueils, depuis Racines en 1975 jusqu’au dernier qui en 2005 donne son titre au volume entier. Il est magnifiquement illustré par de plusieurs artistes contemporains tous abstraits travaillant en noir et blanc.

            Un lyrisme ardent se dégage de chacun de ces poèmes courts, parfois très courts, tels des éclats de sentiment et de pensée passionnés, où les mots récurrents « lumière » et « amour » donnent leur sens à la vie et à l’art du poète. Les racines de l’inspiration se trouvent dans une Tunisie luxuriante par ses paysages et riche de son passé culturel :

Ma demeure assemble les pierres de

            Jérusalem Rome et Carthage

mes ancêtres connurent le grand exil des

                        fleuves de Babylone et

                        des collines sur le Tibre

            Rome en fit ses esclaves comme

                        Ramesses autrefois

            ma demeure assemble les pierres de

                        Jérusalem Rome et Carthage

            sa nostalgie est slave mais aussi orientale (…)    (p.169)

                                   Enfant

                        j’ai grandi dans les

            enivrances des jasmins et

l’ombrage des palmiers gros

                        de fruits de miel

            là-bas la mer berçait Carthage

d’où jadis Didon vit trembler les empires  (p. 170)

De son enfance Nicole Gdalia garde une connivence profonde avec les paysages :

femme dans ma complicité /au règne de la terre…  (p.72)

Au silence riche de la nature / j’aime à me retrouver / féconde de moi-même//

animal de la terre  /je rejoins mes familles /roc plante oiseau /pour le voyage initiatique/

de l’unique retrouvaille (p.67)

 et de l’arbre /à / l’arbre cosmique /le chemin s’est fait  (p.77)

A travers un grand amour elle fut confrontée à l’histoire terrible du 20ème siècle : Bruno Durocher, un poète polonais, son mari, après six ans passés dans les camps de la mort allemands, adopte notre langue pour continuer à écrire, et fonde la revue puis en 1950 la maison d’édition Caractères dont elle assume seule la direction après sa disparition en 1996 :

Ils t’ont pris à la belle âge / traqué/ emprisonné dans leurs filets / les reîtres  (« Shoah 1 », p.95)

 Je suis née avec toi /née de toi /sans fard /ni maquillage /tout d’une pièce surgie /

j’ai vécu vrai /pour la première foi /sans lambeaux rapiécés /robe belle toute neuve/

couleur de flamboyant  (p.119)

Mais en 1996 c’est sa mort, la disparition, et pour elle la révolte, la lutte. Petit à petit la vie reprend ses droits ; mais c’est une vie différente, un autre moi, plus vaste, impersonnel, ouvert sur un cosmos, qui s’exprime,  présent dès le départ en filigrane :

            Je ?- me – dénude

                        jusqu’à l’amande

 

                                   émondée

 

                        je ?suis libre

                                   et

je ? accède aux battements

                        du monde   (p.420)

« Car la poésie ouvre les champs essentiels de l’invisible » dit le volume en exergue. La poésie de Nicole Gdalia ressortit à une grande Tradition hébraïque,  « en quête de// l’Aleph (p. 175). Elle écrit dans son volume «Rive Majeure » (2003) : Quatre consonnes /soutiennent le monde / après l’avoir enfanté// le secret du Nom/ connaissance / d’immortalité (p.388)

Forte de cette foi qui est aussi foi dans le langage, elle a su dès le départ que

les mots sont le pouls / quiddité de toute chose/ palpitation au feu sacré du toujours être  (p.47). Elle rejoint nos grands poètes contemporains que l’on devine en filigrane même s’ils ne sont pas nommés : Le poète est aventureux/ aventurier des routes de la terre / ses voies sont dans l’être / hauturières ou abyssales…  (p.212)

Rimbaldienne dès le départ elle s’est proposé de Recueillir les fulgurances / les modeler en mots / les surgir en paroles / échos-souvenirs/ manuscrits déchiffrés de / lointaines/ contrées terres intérieures  (p.88)

Dans le cheminement / les mots sont étincelles /le feu est au-dedans/essence de la matière  (p.425) le poète / alchimiste /brûle et décante les impuretés /donne forme /à l’invisible indicible (p.396)

Et lorsque s’assemblent et se mêlent /s’imbriquent et s’amplifient /les relents d’un monde/

à la folie /quand les hommes conjuguent/ le pervers aveuglement//

seul dans l’exil de la nuit /s’élève /jusqu’à l’infini / l’irréfragable cri du/ poète      (p.129)

 

Ce magnifique volume de 450 pages, magnifiquement illustré aussi, se clôt sur le mot   

 

                                   Amour

Nicole Gdalia,  treize battements du respir incertain, éditions Caractères, 2012

            Depuis 2005 et la parution de son magnifique Alphabet de l’Eclat 1975-2005, Nicole Gdalia  poète s’était mise en retrait devant l’éditrice des Editions Caractères qui ont fêté en 2010 leur jubilée de diamant. Celles-ci furent fondées en 1950 par son compagnon, le poète d’origine polonaise Bruno Durocher, dont Nicole Gdalia célèbre aujourd’hui la mémoire avec la sortie du premier tome des quatre volumes consacrés à son œuvre complète (Bruno Durocher, À l’image de l’homme – Tome 1 poésie – édition établie par Xavier Houssin et Nicole Gdalia).

            Heureusement la poète amie des artistes couvait derrière l’éditrice et revient avec  treize battements du respir incertain, poème bilingue français-russe (traduction de Nicolas Bokov), accompagné d’encres de Masha Schmidt, avec en couverture un fragment de la  partition originale pour piano solo de Irakly Avaliani. La poète y retrouve « les lignes de force » d’une « partition » dont «  la clef sur la portée /n’ouvre pas / toutes les notes //  ni tous // les chromatismes » mais, dans sa modestie même retrouve la grandeur de son précédent  Alphabet de l’Eclat, heureusement « sans point final ». « [Un] livre/// où les vides /// appellent l’amour ».

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