Thierry-Pierre Clément, Ta seule fontaine est la mer

Thierry-Pierre Clément, Ta seule fontaine est la mer,  préface de Pierre Dhainaut, éditions . À Bouche perdue, MIPAH 150 Chaussée de Wavre, 1050 Bruxelles Belgique  2013.

Ta seule fontaine est la mer succède thématiquement à l’anthologie Fragments d’un cercle parue en 2010, qui se présentait comme l’évocation d’un long trajet, au départ tourmenté, violent, alchimiquement « noir », pour s’éclaircir plus tard dans l’esprit et par l’écriture et enfin déboucher sur un espace ouvert. Ici le périple spirituel repart, mais seulement « Au seuil de l’absence ». Nous sommes prévenus par une citation de Philippe Delaveau que « Le silence n’est pas le vide, / la nuit n’est pas l’absence ». Le poète nous demande (car nous participons à son périple) d’ « Attendre une présence » Puis, « nu/ sans atours//sans détours » après «N’avoir traversé le monde qu’à la lueur vacillante/ d’une faible bougie » « Une lumière nous atteint » et il nous est dit comme à lui : « Ouvre la fenêtre. » pour « Tenir le fil. / Tenir le fil de la vie. / Tenir le fil de la lumière. »

Certes « L’oiseau reste invisible / mais le chant dit l’oiseau // comme le chemin dit la mer// que nous ne voyons pas encore. » Or « Le chemin est une rivière/ qui se jette dans l’océan ». Dès lors nous sommes sortis de l’espace et du temps ordinaires mais sans nous couper de nos amours et de nos amitiés : « Solitude/ pleine aussi, // l’ordre des jours posé / sur le fil/ de l’éternel ». Finalement «  totalement dépouillé // abandonné libre sans limites/ absolument nu// invulnérable ».

Ce parcours, qui rejoint ce que l’on qualifie parfois de « mystique » avec tout ce que le mot peut contenir de décourageant pour un lecteur ordinaire, est en réalité un périple poétique au sens originel, « poïétique » qui se présente à nous parfois sans en prendre conscience, prisonnier que nous sommes de contingences sociales ou affectives contraignantes ; il nous arrive aussi, si nous le croisons, de le refuser. Or « Ce pays / est toujours là, / partout » contrée où, entre autres manifestations ontologiques, les contraires n’existent plus ou plutôt se complètent aussi existentiellement ; une complétude mentale et spirituelle reconnue dans les temps archaïques par les poètes penseurs de l’Occident pré platoniciens comme par des Sages de l’Orient taoïstes et bouddhistes; revendiquées aujourd’hui par l’épistémologie post quantique mais toujours récusée par la pensée dualiste arc-boutée sur un dualisme pourtant dépassé. La traversée poïétique de Clément est un retour aux sources, comme le précise dans sa belle préface Pierre Dhainaut : il s’agit d’expériences qui « ramènent vers cet état originel où rien ne s’interposait entre les choses et nous, ni le savoir ni le langage, aucune abstraction : nous faisons partie du monde, le monde nous habite. »

Il ne s’agit évidemment pas de détourner le lecteur brutalement de son existence quotidienne mais de lui faire comprendre, saisir, qu’il peut exister, à l’intérieur même de sa vie professionnelle et affective des possibilités d’ être-au-monde plus satisfaisantes, plus pleines dans leur dépouillement ; un être au monde apparemment plus simple, mais comme le définit T S Eliot en conclusion à ses Four Quartets : « A condition of complete simplicity/ (Costing no less than everything ») (Une simplicité complète/ (ne coûtant rien de moins que tout).

 Encore faut-il réussir à communiquer au lecteur cet état de grâce tranquille autrement que par un langage convenu ou abstrait qui provoquerait chez lui une réaction de scepticisme voire d’éloignement. C’est aussi la grâce accomplie par ces très courts poèmes qui ne conservent que des mots simples, concrets, souvent des substantifs liés à la nature plus spécifiquement l’eau – qui, dans leur simplicité même recréent, suscitent dans l’esprit et l’imagination créatrice du lecteur le paysage de l’âme où « nos lèvres sont les plages / et […] nous sommes la mer » comme l’écrit Farid al-Din Attar, évoqué en épigraphe ainsi que Catherine de Sienne pour qui « Il faut d’abord avoir soif ». Partageons cette soif avec le poète dont le « Regard toujours vers le vaste, / n’oublie cependant jamais le plus proche // Mésange aussi précieuse qu’épervier. »

Paru dans Poésie/première n°59 automne 2013

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Thierry-Pierre Clément

Thierry-Pierre Clément Fragments d’un cercle, Choix de poèmes (1976-2009), éd. Parole 24B/4 avenue Van Becelaere, B-1170 Bruxelles, 2010

Comme le suggère le titre, inspiré de la Grande Image taoïste, ce recueil évoque un parcours spirituel dont la première étape, les « Premiers fragments », rappelle, selon Khalil Gibran cité en exergue au volume, que « Nul ne peut atteindre l’aube sans passer par le chemin de la nuit ». Ici « l’œuvre au noir », pour reprendre l’expression des alchimistes, s’intitule « chaos du décommencement ». Un long premier poème au ton prophétique, à la forme accumulative éclatée, convulsive eût peut-être dit André Breton, rapproche par son titre même d’ « Occidia » la mort (du latin « occidere », occire) et l’Occident, tel qu’en sa civilisation ultime, meurtrière à la l’échelle planétaire et réduisant les individus en des automates « devant des ordinateurs et / des écrans [qui] s’allument devant leurs yeux éteints » (p.17), il provoque chez le poète « étranger sur cette terre » (p.25), « témoin solitaire des folies humaines / boues guerres sang cadavre » (p.14) horreur et dégoût.
Si, au début des « Deuxièmes fragments » on est encore « Au bord de l’abîme » (p.35), le poète « Dérive » (p.43) au gré de ses souvenirs vers des temps et des civilisations plus propices et commence à retrouver un contact apaisé avec la nature. Aux «Troisièmes fragments », « Debout dans la nuit » (p.55) il entrevoit « un « Eveil » (p. 70), une « Ouverture » (p. 71) ; il pressent dans les « Quatrièmes fragments » qu’il pourrait « rester éveillé toute une vie / le long de la rive d’un fleuve » (p.72), « assis / simplement / dans l’herbe / et regarder l’herbe / trembler » (p.73). Les « Cinquièmes fragments » sur les « Sentiers de l’aube » s’ouvrent sur deux poèmes de nomadisme consacrés respectivement à Kenneth White (« L’île du moine gris », p. 79) et à Gary Snyder (« La voie sauvage », p.81).
Les « Sixièmes fragments » « Mémoires de l’amour » invoquent Christiane Singer qui conseille qu’ « On ose voir qu’au forêts de la mémoire l’incendie de l’amour fait rage ». Après les « Blancheurs» (p.93), auprès de la « Bruyère » (p.94) « blanche et nue », après « Le Laurier-Rose » (p.96), « L’oiseau » « à peine un / petit point de lumière / parmi le ciel immense » (p.99) se révèle bien différent de l’ « oiseau noir » (p. 15 et 19), du « grand oiseau blessé » des débuts tumultueux (p.20). L’amour se révèle un catalyseur puissant : « Au bord de la mer » (p.98) puis dans « La Bastide », le poète atteint «nos amours ultimes » (p. 102) et leur consacre un poème : « L’unique nécessaire » (p.107) :

nous voici deux devant le ciel
tout est dans tes yeux

l’oiseau s’est levé de l’écume des vagues

soleil pierre blanche
soleil étendue des rideaux du soir
soleil le cœur bat

la main sur ton épaule
arbre immobile
— attente

Parvenu aux « Septièmes fragments » « Eclats de Lumière », il cite Philippe Jaccottet, pour qui « Ce qui change même la mort en ligne blanche au petit jour, l’oiseau le dit à qui l’écoute. » Et l’on atteint, « Sérénissime » (p.115) sur « L’autre rive » ( p.116), l’ « Oiseau de lumière » (p.119) « le « héron blanc » (p. 132) de la tradition bouddhique, dans le « Blanc », « le silence/ blanc » (p.123) de la neige. Le poète s’est (re)trouvé :

« tu ouvres, enfin, les pages d’un autre grimoire / tu entends l’autre chant » (p.125)
« une musique chante en toi / tu ne peux plus la taire » (p.126)

« Grand silence blanc/ souffle léger dans les pins //Plus aucune question » (p.134)

Pourtant le lecteur souhaitera que ce silence ne reste pas absolu et donne naissance à d’autres livres tout aussi beaux jusque dans la composition, la graphie, la qualité du papier, du volume.

Thierry-Pierre Clément , Fragments d’un cercle, Poèmes choisis, 1976-2008

Demeure sans limites
A Joshin Bachoux

La maison où je demeure
ne meurt jamais
et n’a pas de limites
elle ne possède pas de murs
mais des fenêtres de lumière
et des portes de feu

La maison où je demeure
habite en mon cœur
flamme au creux d’une lanterne
bateau dans une bouteille

Aujourd’hui le verre s’est brisé
même le navire s’est ouvert

Et seuls demeurent
la lumière
et l’océan

soudain Lumière

Lorsque le bateau
craque de toutes parts
ce n’est pas vrai
qu’il s’enfonce
dans la mer
il s’ouvre à la lumière.

Matin de Neige

Averse de neige –
le paysage et mon coeur
immaculés
grand silence blanc
souffle léger dans les pins.

Plus aucune question.
Thierry-Pierre Clément a publié un roman et plusieurs recueils de poèmes (dernier paru : Fragments d’un cercle, Le Non-Dit, Bruxelles, 2010) qui reflètent avant tout une quête spirituelle. Il a créé en 1992 l’Atelier du Héron, groupe belge de l’Institut international de géopoétique.
Publié dans Poésie/première n°48 nov-fév. 2011